David Bowie est mort dimanche 10 janvier, à l'âge de 69 ans, des suites d'un cancer. Les hommages affluent après le décès de la star, qui venait tout juste de sortir un album intitulé Blackstar. Le chanteur britannique aux mille changements de style laisse aussi derrière lui des apparitions emblématiques au cinéma. L'occasion de redécouvrir l'album-concept Outside (BMG), sorti en septembre 1995.
[ARCHIVE 21/09/1995]
Longtemps, David Bowie fut taxé de mimétisme. Son ami, rival et plus, car affinités, Mick Jagger allait jusqu'à déconseiller de "porter une paire de chaussures neuves devant lui". Aujourd'hui, avec son album Outside, David Bowie marche sur les traces de Thomas De Quincey, célèbre mangeur d'opium anglais apprécié par Baudelaire et très romantique auteur de De l'assassinat considéré comme un des beaux-arts. Livre traduit par Pierre Leyris et pillé, bien avant, par nos plus grands. Ainsi en retrouve-t-on des traces dans Les Faux-Monnayeurs, d'André Gide, plagiaire sans remords de la célèbre parabole des dangers du meurtre, hobby qui risque de mener au vol, puis, pis, à l'intempérance, à la paresse et au mensonge.
Bowie y ajoute une pincée d'ésotérisme du Twin Peaks selon David Lynch. Il ne s'agit plus de savoir qui a tué Laura Palmer, mais d'enquêter sur "le meurtre artistique rituel de Baby Grace Blue". Il ne s'agit pas d'un feuilleton ni d'un film, mais d'un oratorio à la Gainsbourg, à la Melody Nelson. Ici, le héros n'est pas une Lolita de "15 hivers et 14 printemps", mais un professeur-détective, Nathan Adler, de la brigade Art Crime Inc. Qui tient son journal intime. En revanche, Baby Grace Blue a l'âge de Melody - 14 ans.
Androgynie, conquête spatiale et négritude
Outside est une saga qui se fait, non une oeuvre finie. Cinq autres éditions suivront jusqu'aux aubettes du XXIe siècle. Première livraison: 14 chansons. Une par année de survie de Baby Grace Blue, au corps artistiquement déchiqueté, vendredi 31 décembre 1999 à 5 h 47. L'essentiel de ses restes étant suspendu à "l'imposant portail humide du Museum of Modern Parts d'Oxford, New Jersey".
On n'est pas loin de Stephen King, mais revu par William Burroughs, préciserait Bowie, qui adore s'identifier aux seventies. Ce beau caméléon vient d'ailleurs d'arborer la toison pie (un poil de noir, beaucoup de blanc) d'Andy Warhol - auquel il consacra une chanson, en 1972 - pour le film Basquiat (autre New-Yorkais disjoncté), mis en scène par le peintre Julian Schnabel, avec Christopher Walken, Dennis Hopper et Gary "Dracula" Oldman.
David Bowie, ex-vampire des Prédateurs, avec Deneuve et Sarandon, a toujours su se gorger de l'air du temps. Androgynie et bisexualité (Ziggy Stardust ou Aladdin Sane), conquête spatiale (Space Oddity), négritude affirmée via les émeutes programmées de L.A. (Black Tie, White Noise). Que trouve-t-il à se mettre sous la dent, en cette fin de millénaire? L'ère du procès O. J. Simpson et ses débats (overmédiatisés) sur l'identification par l'ADN. Les films gore, joués jusque dans les salles à manger, avec comme invités les désormais traditionnels serial killers. Et puis l'art, bien sûr, qui renavigue vers le dépeçage d'objets.
Sept personnages
Voici donc le nouveau maquillage de David Bowie. Plus de peintures de guerre tracées en éclairs, d'eye-liner pour enfer, non: le massacre artistico-rituel et le tabassage conceptuel. Avec pour flic et esthète surmené le Pr Adler, dans son bureau de SoHo, installé dans l'ancien atelier du peintre Rothko, qui s'ouvrit les veines, un soir d'éthylisme forcené, en prenant soin de tenir les lames de rasoir entre deux feuilles de papier toilette pour ne pas se blesser les doigts.
Dans ces 14 chants pour la fin d'un siècle, David Bowie se grime en pas moins de sept personnages. Baby Grace Blue et Nathan Adler, bien sûr, mais aussi quelques personnalités hautement typées - Ramona A. Stone, "futuriste tyrannique", prêtresse du Centre de Suicide de la Race Blanche, gérante d'une boutique de "bijouterie corporelle" (cordons ombilicaux incrustés de diamants) et propriétaire d'un robot qui proclame: "Dans l'avenir, c'était chacun pour soi"; le vieil Algeria Touchshriek, 78 ans, trafiquant d'empreintes d'ADN, receleur d'apparitions médiumniques, soupçonné de mégalomanie; Leon Blank, métis et accusé de plagiat sans licence. Autoportraits...
Et la musique, dans tout ça? Pulsions, dérapages, violence, virtuosité, rythmique des obsessions. Plutôt inclassable. Passant du couinage crooner à la musique contemporaine. Brisée de longs récitatifs (Nathan Adler, We Prick You), chaque air, refusant toute mélodie, venant après une lente et théâtrale introduction.
Chansonnette interdite, mais irruption d'envolées sublimes de piano (Wishful Beginnings) et de ce jeu impossible de la voix de Bowie filant vers l'aigu ou rauquant les graves (No Control et Strangers When We Meet, le dernier titre). Avec des moments si forts qu'ils frôlent l'insupportable - The Hearts Filthy Lesson (déjà vendu en single) et, surtout, The Voyeur of Utter Destruction, où apparaît jusqu'à la chair de poule tout le concept de cet album inquiétant: musique satanique, rituel haletant des meurtres, portés par une voix angélique. Dérangeant - sciemment.
Pourtant, on sent un manque, dans cet "opéra". Un tube? Il n'y a pas de tube dans l'album, sauf, peut-être, I'm Deranged, titre qui résumerait l'affaire... Non, le trouble vient d'ailleurs. Il manque les images. La mise en scène, les décors, les visages. Outside est à écouter-voir.