Comment pesez-vous aujourd'hui sur les Affaires étrangères
Je travaille à transformer le Quai d'Orsay. Il est temps d'ajuster ses missions. L'ambassade doit devenir un showroom de la France dans le monde, de la culture à l'industrie ; elle doit aussi être un lieu ouvert et non plus un espace magique et inaccessible ; devenir, enfin, la maison des droits de l'homme. J'espère parvenir à transformer ce ministère des Affaires étrangères en un ministère de la Mondialisation.
Que signifie « maison des droits de l'homme »
Ça veut dire recréer des postes d'attachés humanitaires. Et faire que l'ambassadeur soit en charge de tout, comme un préfet dans le département : si un ambassadeur en Afrique n'aime pas le développement, il doit être formé pour cela ou bien changer de poste. Il faut faire évoluer la culture de cette maison, que j'admire par ailleurs.
Une année aux Affaires étrangères vous a-t-elle changé ?
Je n'ai pas changé. Qu'ai-je accepté ? Que Kadhafi vienne ? C'était mieux qu'il vienne, une fois les infirmières bulgares libérées. Je ne suis pas pour autant condamné à l'admiration. Les JO de Pékin ? Ce qui compte, c'est la reprise du dialogue avec le dalaï-lama. Ça ne me ravit pas que Bachar el-Assad se rende à Paris, mais je sais que c'est nécessaire, et les Israéliens nous en remercient. Ne soyons pas plus israéliens que les Israéliens !
Certains de vos amis affirment que vous pesez moins que vos prédécesseurs dans ce fauteuil...
Personne ne pèse seul dans ce ministère. Dans la cohabitation, oui, on pèse. Mais aujourd'hui il y a un homme qui décide et qu'il faut respecter parce qu'il est le président de la République. Une seule fois, le président m'a demandé de reporter un voyage en Côte d'Ivoire parce que Gbagbo n'avait pas annoncé la date des élections. Et le président avait raison !
Vous partagez ses grandes lignes ?
Le président est actif. Il faut le suivre ! C'est lui l'inspirateur de la politique étrangère de la France. Je sais qu'on peut l'influencer et je m'y emploie. Oui, je partage la volonté de Nicolas Sarkozy de se réconcilier avec les Etats-Unis afin de pouvoir être amicalement en désaccord avec eux, sur le Moyen-Orient, sur l'élargissement de l'Otan, sur le changement climatique, sur les otages colombiens. Oui, nous avons eu des divergences sur l'Union pour la Méditerranée, sur la Côte d'Ivoire, sur la Turquie...
Que reste-t-il de la politique des « valeurs » promise par le candidat Sarkozy quand il est le premier à féliciter Poutine pour son élection ?
Il a été le plus rapide, mais tout le monde lui a téléphoné ! J'ai dit à Moscou que je ne comprenais pas pourquoi Kasparov était ainsi traité, je me suis rendu au bureau d'Anna Politkovskaïa, j'ai dit que j'irais en Tché- tchénie. Mais on ne peut pas réduire la politique extérieure de la France aux droits de l'homme, même s'ils en sont une part. Ou alors on ne comprend rien au monde tel qu'il se déploie. Vous voulez fermer le robinet du gaz russe parce que Moscou ne respecterait pas les droits de l'homme ? Il faut être réaliste : les droits de l'homme, c'est une obligation pour le militant comme pour le ministre, mais pas de la même façon ! Si on n'a en tête que les droits de l'homme au Zimbabwe en ce moment, que fait-on ? Nous nous sommes posé la question de la rupture des relations diplomatiques. Puis nous avons exigé que Tsvangirai [l'opposant arrivé en tête au premier tour] soit Premier ministre. Il ne faut pas être naïf. La politique, ce n'est pas seulement les droits de l'homme, c'est aussi aider à irriguer les régions qui en ont besoin, trouver l'argent pour le développement, etc. Nous n'avons pas à rougir sur les droits de l'homme.
Dans la libération d'Ingrid Betancourt, la diplomatie française a-t-elle compté ?
J'en suis sûr. Nous avons été utiles parce que nous en avons fait un problème international et que nous avons suivi tous les chemins, y compris les chemins de traverse. Comme nous avons été utiles au Liban, ou en organisant la conférence de Paris sur la Palestine, ou celle sur l'Afghanistan, ouverte à la société civile afghane, en parlant de stratégie politique et pas seulement militaire, comme le souhaitaient les Américains. Regardez la presse internationale : jamais on n'y a tant parlé de la diplomatie française !