Un des chapitres d' «Ecce homo», de Nietzsche, est intitulé, on le sait, «Pourquoi j'écris de si bons livres». Selon certains, un autre chapitre aurait pu suivre: «Pourquoi j'écris de la si mauvaise musique». Méchanceté gratuite. Trois disques parus récemment aux Etats-Unis permettent de juger sur pièces et, nous apprend Georges Liébert, «sans être jamais des chefs-d'oeuvre, ces pièces méritent d'être connues et ne manquent pas de charme». Mais, on s'en doute, ce livre n'entend pas seulement discuter du mérite des compositions pour le piano et pour le chant de l'auteur d' «Ainsi parlait Zarathoustra». Liébert part d'un constat: on a beaucoup écrit sur Nietzsche, on a peu écrit sur la place que la musique a occupée dans sa vie et dans son oeuvre, cette musique dont il disait que sans elle «la vie ne serait qu'une erreur». L'épisode, trop connu, de l'amitié puis de la rupture avec Richard Wagner a focalisé l'attention de commentateurs partiels et partiaux, et philosophes et musiciens, nietzschéens et wagnériens, ont ressassé, selon leur parti pris, la vieille querelle, sans en mesurer les enjeux autres qu'anecdotiques. Que ces enjeux, ceux du rapport de la musique et de la pensée, dépassent les motivations «humaines, trop humaines» des acteurs, voilà ce que démontre Georges Liébert dans ce beau livre, élégant et solide, écrit dans une langue limpide et qui deviendra l'ouvrage de référence sur la question. Il fallait pour cela être également nietzschéen et wagnérien, comme Thomas Mann se vantait de l'être, il fallait de la science et de la passion, et ceux qui ont entendu sur France-Musique les émissions de Liébert sur le même sujet, ou bien encore sur «l'art du chef d'orchestre», savent qu'il ne manque ni de l'une ni de l'autre. La musique est sans cesse présente dans la vie de Nietzsche, interprète, compositeur, improvisateur, qui a toujours évolué dans un milieu de musiciens, de Wagner au grand ami Peter Gast. Elle est présente dans sa réflexion dès «La Naissance de la tragédie», et aussi bien dans les écrits sur Wagner que dans les «Fragments posthumes». Elle est présente enfin, et Liébert le montre de façon très subtile, dans le style même de Nietzsche et dans sa méthode de composition. Le conflit avec Wagner est, en réalité, un conflit entre Nietzsche et lui-même. Homme «réactif» par excellence (lui qui se voulait «affirmatif»), il n'a cessé de réagir contre ceux qui ont formé sa sensibilité musicale (Schumann, Wagner) ou sa pensée philosophique (Schopenhauer). «Traître», dit Liébert, renégat perpétuel, il n'en aura jamais fini avec ceux qu'il a trahis et reniés. Jamais il ne surmontera et dépassera (ce n'est pas un dialecticien) les tensions qui le déchirent entre Dionysos et Apollon, la pitié schopenhauérienne et la volonté de puissance, la profondeur nordique et la «superficialité» lumineuse du Sud, entre «Tristan» et «Carmen». Et, quand les tensions deviendront trop fortes et qu'il s'enfoncera dans la folie, la musique l'accompagnera encore: «Pas une absurdité, dit Peter Gast, qui l'a entendu improviser alors qu'il était déjà interné, rien que des phrases d'une inspiration tristanienne, pianissimo; puis des fanfares de trombones et de trompettes, une fureur beethovénienne, des chants exultants, des méditations, des rêveries - indescriptible!»
Nietzsche et la musique, par Georges Liébert. PUF, 264 p., 148 F. PHOTO: Richard Wagner. L'ami avec lequel il se brouille.