Le père de La Morandais a été jeune officier en Algérie, aumônier des lycées pendant Mai 68, fondateur de Radio Notre-Dame, chroniqueur de télévision, confident spirituel de nombre de personnalités du pouvoir, de la vie intellectuelle et du showbiz français. A 84 ans, ce témoin lucide de la crise que traverse l'Église publie ses Mémoires. Extraits.
ÉPISODE 1 : Où le jeune séminariste découvre la torture lors de son service militaire en Algérie. Cruelle, inefficace et dévastatrice.
L'usage de la torture par l'Armée en Algérie, quand j'étais jeune étudiant à Paris, je n'y croyais pas, ne voyant là que de la propagande "communiste" et une atteinte honteuse à l'honneur de la belle image que j'avais alors de l'officier français. Toutefois, contrairement à la mode de ce temps-là chez les séminaristes de ne pas choisir de formation pour devenir officiers, afin de rester plus "proches du peuple", j'avais opté pour des responsabilités de commandement, précisément afin d'avoir plus d'autorité pour lutter contre la torture, dans le cas où la rumeur serait vérité vraie.
Dans la région du Sud-Oranais, près de Saïda, où je faisais mes premières armes d'officier SAS [NDLR : section administrative spécialisée], de puissantes rumeurs m'avaient mis en alerte sur les méthodes barbares d'un certain commando Georges, formé par le général Bigeard.
Pour lutter, il faut des preuves. Je n'en avais pas jusqu'à ce qu'un soir, alerté par un camarade officier appelé, j'en fus témoin dans une ferme voisine où sévissait le commando.
Dans mon journal, j'écrivis : "Le berger prisonnier, assis sur ses jarrets, Mohamed et Saïd le pressent de questions, sans brutalité, sans violence, par les yeux brillants fixés dans son regard apeuré et fuyant, par les gestes des mains qui ponctuent l'interrogatoire de tapotements de persuasion sur ses genoux repliés, qui tremblent imperceptiblement. J'ai un souffle d'espoir : Ils le questionnent seulement... peut-être ne vont-ils pas...
Le jeune homme nie, le regard fixe, obstiné, devant lui. Je vois à ce moment entre les mains de Saïd une boîte en bois de laquelle sortent des fils électriques avec de petites cosses, comme des pincettes aux dents fines. Je détourne instinctivement la tête, en frissonnant : Il est foutu! Je m'oblige à ramener mon regard vers la scène.
Un gémissement animal
Les bras tendus devant lui, les gardes lui attachent les poignets avec son chèche. Il est assis, les jambes repliées l'une contre l'autre, les genoux ramassés sur le ventre, presque à la hauteur du menton. Les deux bras aux poignets liés encadrent maintenant les genoux, et une barre de fer lui est glissée entre les bras et l'angle interne fermé sous les genoux, afin de l'immobiliser complètement, et cela dans une position de déséquilibre : un coup de pied et il bascule sur le côté !
Deux cosses des conducteurs électriques viennent pincer les lobes des oreilles, et deux autres l'extrémité de la verge. La victime commence à hurler d'une voix rauque, sauvage, quasi inhumaine, étouffée à demi par le pied d'un garde qui appuie sur sa tête. Il rejette la tête en arrière sous l'effet des secousses électriques, et ses membres attachés se crispent à l'extrême des possibilités des contractions musculaires. Son ventre nu est soulevé de spasmes convulsifs. Les bourreaux opèrent à froid, sans haine et sans sadisme apparent : une technique, un outil habituel et sûr entre leurs mains. Le berger essaie de se tordre, de se débattre désespérément et vainement.
Au cri révolté des premiers coups portés dans la chair vive succèdent à présent un gémissement animal, une plainte qui monte brutalement à l'aigu, à un tel renflement qu'elle semble se briser. Sur le visage, les yeux fixes, dans le vide, paraissent échouer sur un rivage d'épouvante." En partant, j'ai donné l'ordre d'arrêter cette séance, alors que je n'avais aucune autorité sur ce commando. Ils m'obéirent. Témoin indigné, outragé, je l'ai été, et tout en respectant la voie hiérarchique - rebelle mais obéissant aux règles internes -, preuves en mains, j'ai fait remonter ma protestation, qui n'eut comme réponse que des menaces et une mutation immédiate; et comme je ne me décidais toujours pas à devenir muet, une seconde mutation survint pour aller le long du barrage électrifié algéro-marocain, où j'avais l'ordre de "ne rien faire".

En débarquant dans l'Oranais, je fus très choqué par la misère du bled. Sans écoles, sans médecins, sans aides sociales.
/ © S.Remael pour l'Express
Est-ce que j'ai eu peur de protester ? Oui, puisque je savais que j'allais au-devant des ennuis - menaces, calomnies, délations -, mais un feu, un souffle m'animait et chassait toute peur de mon coeur. Cette flamme venait de plus loin que moi et je ne savais pas encore la nommer, l'identifier : elle ne m'a jamais quitté depuis. [...]
Depuis les années 1980, et plus encore après les attentats du 11 septembre 2001, terrorisme et torture sont devenus les deux visages hideux de la barbarie moderne. L'un et l'autre ont recours à des argumentations fallacieuses et erronées. Les terroristes présentent les attentats comme étant la seule arme disponible aux opprimés pour défendre leur cause, et les défenseurs de la torture la justifient comme le seul moyen d'empêcher les attaques terroristes. Ces discours sont aussi faux que du temps de la guerre d'Algérie. Le terrorisme discrédite et empoisonne les mouvements politiques qui y ont recours et donne à leurs adversaires toute latitude pour ignorer leurs revendications. Quant à la torture, elle discrédite et empoisonne les gouvernements qui autorisent son usage, et rend suspectes toutes leurs actions.
Après le 11 Septembre, le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, donna l'instruction d'"enlever les gants" pour obtenir des renseignements dans la lutte contre le terrorisme : ce fut le premier pas franchi vers l'usage à grande échelle de la torture, dont on connaît les suites : le camp de Guantanamo, les viols extrajudiciaires et les pratiques de "techniques d'interrogation poussées" sont devenus depuis la dimension la plus scandaleuse moralement de la guerre contre le djihadisme et qui continue jusqu'à aujourd'hui.
Cette régression morale américaine et européenne est d'autant plus misérable que, comme on l'a vu pendant la guerre d'Algérie, la torture est, en même temps que dégradante et corruptrice psychologiquement et moralement pour le bourreau, inefficace en termes de renseignements.
ÉPISODE 2 : Où, à peine ordonné, le jeune prêtre s'indigne devant la tragédie vécue par les harkis abandonnés à leur sort par l'État français.
En débarquant dans l'Oranais [...], je fus très choqué par la misère du "bled", sans écoles, sans médecins, sans aides sociales de quelque sorte. Une administration municipale venait tout juste d'être mise en place et c'était une des fonctions des SAS que de l'aider.
"Algérie française" ? Comment y croire en découvrant brutalement ces inégalités scandaleuses entre Français de souche européenne et Français de souche nord-africaine ? A la place d'un jeune Algérien, comment n'aurais-je pas souhaité l'indépendance ? "Révolution" ? Pour la première fois, dans ma petite tête de fils de chouans, cette hypothèse me semblait inévitable. Au sein de la population musulmane, nombreux étaient ceux acquis à l'idée d'indépendance parce qu'ils aspiraient à ce que leur dignité et leurs droits soient reconnus. Mais les méthodes de terreur du FLN ont vite provoqué le découragement dans une partie du bled, favorisant sans doute l'extension des harkas : la protection de la famille contre la terreur exercée vint sans doute en tête des motivations.
Cet engagement était sans doute aussi un reste de patriotisme profrançais, surtout dans les régions reculées du bled où la conscience nationale laissait plutôt une grande place traditionnelle aux "tribus" nomades sans cesse plus ou moins en guerre les unes contre les autres.
Engagés sans contrat, ils pouvaient être licenciés sans préavis
Un grand leader indépendantiste comme Ferhat Abbas avait lui-même publiquement déclaré que l'idée de "nation algérienne" commençait à peine de naître. Un tel patriotisme fut notamment revendiqué par nombre d'anciens combattants des deux dernières guerres mondiales. En 1914-1918, 176000 musulmans d'Algérie avaient été engagés dans les armées de la République. Entre les deux guerres, 18 régiments de tirailleurs et de spahis avaient tenu garnison en France. Pendant la Seconde Guerre mondiale, 123000 Algériens furent engagés en métropole, beaucoup faits prisonniers, et, en 1945, 134000 participèrent à la Libération. A la veille de la guerre d'Algérie, une trentaine de bataillons nordafricains se battaient en Indochine.
Enfin, il y a une motivation alimentaire de survie qui a bien existé - même si une pudeur persiste sur ce point - , car dans la situation de pénurie qui était celle des trop nombreux "meskines", il est difficile de trouver des engagements entièrement désintéressés. GMS et mokhaznis étaient engagés sous contrat renouvelable de six ou douze mois, ayant droit à des avantages sociaux comme des allocations familiales, la Sécurité sociale, un congé annuel, des logements, des indemnités de déplacement. A l'exception de soins médicaux, les harkis, eux, ne bénéficiaient pas de prestations sociales : engagés sans contrat, ils pouvaient être licenciés sans préavis mais pouvaient quitter la harka à leur convenance.
Huit jours avant le cessez-le-feu de mars 1962, plusieurs solutions furent proposées aux harkis. La première fut l'engagement dans l'armée française pour les plus aptes. Dans la réalité, elle fut très limitée. Croyant dans les promesses de pardon du FLN et cédant aux pressions de leur famille angoissée à l'idée de s'expatrier,
90 % des harkis ont partagé, un temps, une illusion de sécurité et ont préféré le retour à la vie civile, deuxième choix proposé par les autorités françaises. Le retour au village était accompagné d'une prime d'un mois et demi de solde par année de service, mais les primes de licenciement ou de recasement ont été en grande partie récupérées par des cadres locaux du FLN. Il avait été également prévu que les harkis qui se sentaient menacés puissent demander leur rapatriement en métropole, mais, au 15 mai 1962, il n'y avait eu que 5000 demandes, familles comprises. Alors submergés par des ordres souvent contradictoires, par l'ambiance d'un dégagement anarchique et l'extrême confusion politique, trop d'officiers français ont bien "voulu croire" aux garanties et on a sous-estimé les risques encourus par leurs hommes.

"Au lendemain de la déclaration d'Indépendance, dès le 6 juillet 1962, ont commencé les massacres des supplétifs"
/ © S.Remael pour l'Express
Malgré les premiers témoignages de vengeances contre les anciens supplétifs qui parvenaient à Paris, le gouvernement français, redoutant sans doute des infiltrations d'éléments prêts à soutenir l'OAS, donnant la priorité aux pieds-noirs qui submergeaient les ports, a pris la tragique décision d'interdire aux officiers le rapatriement des harkis. Un télégramme, signé le 12 mai 1962, par le ministre d'État des Affaires algériennes, Louis Joxe, évoque les "rapatriements prématurés de supplétifs" et ordonne : "Vous voudrez bien faire rechercher tant dans l'armée que dans l'administration les promoteurs et les complices de ces entreprises et faire prendre les sanctions appropriées. Les supplétifs débarqués en métropole en dehors du plan général de rapatriement seront en principe renvoyés en Algérie." Ce texte, pourtant "très secret", a été publié par la presse, commenté par les députés à l'Assemblée nationale, déclenchant l'indignation dans l'opinion publique.
En Algérie, sur place, l'armée a atténué la rigueur des consignes des Affaires algériennes, parfois même ne les transmettant pas. Le ministère des Armées n'a jamais prononcé de sanctions à l'encontre des officiers qui avaient pris des initiatives personnelles de rapatriement. Le 1er juin 1962, le gouvernement a confié aux armées le soin de rapatrier certains mokhaznis et leurs familles, soit 5000 personnes. Des camps de regroupement ont été mis sur pied, mais, limités à l'accueil de 7000 personnes, ils ont été vite submergés. C'est seulement à compter du 12 juin 1962 que des bateaux de la Marine nationale ont été mis à la disposition de l'armée pour assurer ces rapatriements.
Entre 60 et 80 000 harkis massacrés
Au lendemain de la proclamation de l'indépendance de l'Algérie, dès le 6 juillet 1962, ont commencé les massacres des supplétifs dans presque toutes les régions d'Algérie. Nombre de persécuteurs se recrutaient parmi ces Algériens attentistes, "indépendantistes de la dernière heure" qui, à partir de mars 1962, s'efforcèrent de prouver leur bonne volonté au nouveau pouvoir. Les supplices de représailles auxquels ont été soumis les harkis ont été décrits : "Emasculés, écorchés vifs, bouillis, mutilés, coupés en morceaux, écartelés ou écrasés par des camions, familles entières exterminées, femmes violées, enfants égorgés." Les historiens ne sont pas d'accord sur le nombre de harkis victimes de massacres en 1962 et 1963 - comme je l'ai écrit plus haut : des chiffres ont été cités allant de 10000 jusqu'à 150000 morts. Un consensus pourrait se dégager autour d'un total compris entre 60000 et 80000 harkis massacrés. [...]
Le sauvetage des supplétifs aurait nécessité une déclaration solennelle du gouvernement français sommant les Algériens de respecter les accords d'Evian en cessant toute exaction, et surtout ordonnant à l'Armée française encore présente en Algérie de retourner au bled pour assurer la protection de ses anciens combattants. Il n'y eut malheureusement ni déclaration ni aucun ordre dans ce sens. "On continue de dire ou d'écrire que les propositions faites aux supplétifs en 1962 organisaient leur libre choix, ou que les transferts en France réalisés dans le cadre d'initiatives individuelles étaient couverts par les autorités. Ce n'est pas la vérité", déclarait ainsi publiquement le général François Meyer, en 1999.
C'est lui qui m'appela en 1962, à Rome, où j'étais revenu pour achever mes études de théologie. J'obtins alors une permission exceptionnelle de retour en France pour répondre à son appel au secours. [...]
ÉPISODE 3 : Où l'ancien aumônier des lycées se souvient comment il a fait l'éducation amoureuse des jeunes croyants sans savoir lui-même comment s'y prendre.
Le sacrifice de ma vie sexuelle, je l'ai fait en toute inconscience. En six années de séminaire romain, pas une ligne, pas une parole, de manière publique ou privée, ne nous est parvenue pour notre formation à la continence, à la chasteté, à la solitude. La prise de conscience et les épreuves ont commencé après, surtout avec le choc de la révolution sexuelle de Mai 68. Mais, si je rappelle cela, c'est parce que, après 68, à Paris, 50 % des jeunes prêtres aumôniers de lycée ou d'étudiants ont abandonné le sacerdoce non pas pour des raisons de foi mais parce que, découvrant des amours humaines qui leur étaient inconnues, ils ont prétendu que leur promesse de célibat avait été sans valeur, puisqu'ils s'étaient engagés sans connaissance de cause. Sans vraie liberté éclairée.
Personnellement, je n'en ai jamais voulu à mon Église de ne pas m'avoir formé, éduqué à cette austère discipline, parce qu'elle était tout simplement à l'image de notre société : quel que soit le milieu social et culturel, à mon époque, aucun jeune ne recevait d'éducation sexuelle. Chacun était livré à sa propre découverte, à ses risques et périls.

"La rigidité des positions religieuses m'éloigna beaucoup des jeunes parents."
/ © S.Remael pour l'Express
J'ai connu un jeune homme qui, comme beaucoup d'autres, déclarait en vouloir à ses parents de n'avoir reçu aucune éducation sexuelle. Mais le même, des années plus tard, marié, père de famille, m'avouait ne pas savoir comment s'y prendre avec ses propres enfants. Parce que le sexe était devenu moins tabou, je m'étais imaginé que les nouveaux parents étaient devenus plus experts, et donc, intrigué par la permanence de ces chapes de plomb, j'avais posé la question à Françoise Dolto. Elle m'avait répondu que si les parents n'étaient pas les mieux placés pour cette tâche pédagogique délicate, c'était parce que s'ils paraissaient s'intéresser à la vie sexuelle de leurs enfants, le risque pouvait naître que ces derniers s'intéressent à la vie sexuelle de leurs parents : "Cela prendrait un tour incestueux, conscient ou non, risquant la perversion.
En outre, les jeunes ne peuvent libérer une parole sans honte sur leur sexualité qu'à des tiers qui ne vivent pas quotidiennement sous leurs regards." [...]
De plus en plus de jeunes couples "vivaient dans le péché"
Ainsi, sur l'incontournable question de l'autoérotisme, qui "rend sourd", il était mieux de leur expliquer que la courbe de l'orgasme féminin était différente de celle du mâle : "Si c'est vraiment de l'amour, sérieusement, c'est son plaisir qui passe avant le tien, sinon tu n'es qu'un branleur, comme le dit justement le dicton populaire, tu es sourd au plaisir de l'autre !" [...]
Aujourd'hui, selon les historiens et sociologues de Mai 68, dont on a fêté, en 2018, le 50e anniversaire, il n'y aurait pas eu de révolution sexuelle en ce temps-là... N'ayant pas l'autorité suffisante pour les contredire, je puis quand même témoigner que, dans le milieu des jeunes catholiques, la première transgression de la loi officielle de l'Église, qui interdisait toute relation sexuelle en dehors du mariage, date de ce temps-là, où commençait ce que l'on appelait pudiquement la "cohabitation juvénile".
La deuxième, chez les parents, fut de désobéir à la fameuse encyclique de Paul VI, Humanae vitae, de la même année 1968, condamnant la contraception. Les deux questions morales qui m'étaient alors posées incessamment portaient sur la "cohabitation" et sur la régulation des naissances. La rigidité des positions officielles éloigna beaucoup de jeunes et de parents de la pratique religieuse régulière. Même en revenant des Journées mondiales de la jeunesse, de jeunes cathos disaient à propos de Jean- Paul II, qu'ils vénéraient : "On aime beaucoup le chanteur, mais moins les paroles de la chanson !"
De plus en plus de jeunes couples vivaient "dans le péché", comme ils le disaient eux-mêmes par autodérision. Parfois, des grands-parents venaient s'en plaindre auprès de moi, arguant de "leur temps" où on respectait la loi morale : "De votre temps, leur répondais-je, on ne couchait pas avant le mariage, mais on épousait la mère de ses enfants... en gardant une maîtresse. L'hypocrisie l'emportait sur la vraie morale !" [...]
Comme les journalistes provocateurs, cherchant le buzz, n'arrivaient pas à me mettre en défaut sur la fidélité au célibat ou sur la chasteté, l'un d'eux s'avisa, un beau soir, dans la célèbre émission On ne peut pas plaire à tout le monde, de me titiller sur la sexualité du solitaire : "L'autoérotisme est la pitance du pauvre et il m'arrive d'être pauvre !" [...]
Ma réponse sans artifices fit, évidemment, s'embraser les commentaires, les uns applaudissant le "courage de la vérité", tandis que les autres hurlaient au "scandale".
ÉPISODE 4 : Où l'homme d'Église révèle son expérience de l'omerta qui a protégé certaines pratiques déviantes au sein de l'institution.
Lorsque j'ai appris que "Tralala" [NDLR : prêtre psychanalyste], comme le surnommaient des séminaristes qui ont subi ses cours, mon successeur à l'aumônerie du lycée Arago, avait fait fuir la moitié des jeunes participants de l'aumônerie, qu'il avait accepté de célébrer un mariage auquel je m'étais opposé - un an plus tard, le divorce était annoncé -, me brouillant avec la famille, qu'un de mes anciens élèves, marié par ses soins, divorçait un an plus tard pour devenir son secrétaire particulier, que le cardinal Lustiger l'a honoré de la prélature, fait nommer à Rome au Conseil pontifical pour la famille, en dépit de mes avertissements, que deux des victimes, Christian et Vincent, sont venues me consulter pour que je les aide et que j'ai prêché silence et patience, en leur promettant de recourir au nonce apostolique, je suis certain évidemment de n'avoir pas mis de l'huile sur le feu, mais pas sûr d'avoir eu raison. [...]

En réalité, l'Église n'applique aucune procédure pénale cohérente et uniforme face à une suspicion d'infraction pénale.
/ © S.Remael pour l'Express
Le nonce, à son arrivée, m'avait appelé aimablement pour que je le briefe sur le monde politique. Il était jeune et sympathique, nos relations cordiales, et nous allâmes jusqu'à organiser une rencontre avec Alain Juppé au moment des primaires de la droite avant la présidentielle de 2017. Je l'entretins donc de "l'affaire" du psy, lui disant que j'essayais de calmer les victimes pour qu'elles ne portent pas plainte. Il m'assura être au courant de tout et qu'il ferait le nécessaire. Il ne fit rien, à ce que je sache, puisque l'omerta persévéra. [...]
L'affaire de pédophilie de Lyon, mettant en cause le cardinal Barbarin, réveilla les souffrances de mes amis victimes qui revinrent à l'assaut. Je leur promis d'aller voir l'archevêque de Paris, ce qui ne m'enchantait guère compte tenu de nos relations et surtout parce que cela mettrait en cause son prédécesseur. Il m'accueillit en juin 2017, ironique et méprisant, avec cette phrase que je reçus comme une gifle : "Qu'ils portent plainte si cela peut les guérir !" [...]
L'Église officielle semble se protéger elle-même au lieu de sauver des victimes. L'Église, fille de la plus grande victime divino-humaine sur une croix ! Comment la croire encore lorsque, par exemple, elle nous annonce mettre en place des organes de prévention ? Pour faire de la prévention, encore faut-il en savoir un peu sur cette dramatique énigme de la "pédocriminalité". Lorsque nous interrogeons des psychiatres honnêtes, ils confessent volontiers qu'ils en savent si peu que ce n'est rien. Pourquoi annoncer de la prévention alors qu'on ne sait pas comment s'y prendre? Ce serait de l'humilité de base que d'avouer son incompétence. [...]
Nos Eminences et Nos Excellences sont incompétentes et trop souvent réagissent mal et devraient écouter cet avis de Claire Quétand-Finet, avocate en droit de la famille qui, dans La Croix du 14 janvier 2019, écrit ceci : "Le rôle premier de l'évêque n'est pas de se prémunir contre le soupçon d'avoir couvert des faits criminels. En réalité, l'Église n'applique aucune procédure pénale cohérente et uniforme face à une suspicion d'infraction sexuelle. L'Église, agissant ainsi, non seulement ne répond pas au légitime besoin de justice réclamée par les victimes, mais peut plonger dans l'angoisse des prêtres qui, à tout instant, peuvent faire l'objet de calomnies. Il est urgent de mettre en place une véritable procédure pénale ecclésiale qui existe d'ailleurs déjà pour partie mais n'est nullement appliquée par ignorance, par facilité ou par orgueil."
Ignorance? Sans doute, mais nous sommes responsables de notre propre formation, si l'Église n'y a pas pourvu. Il est de notre devoir d'alerter, de saisir l'opinion publique par le biais des médias, par des livres destinés à la formation. Ces livres ont fait partie de ma vie de passeur de Parole.
ÉPISODE 5 : Où, se préparant au "grand passage", le prêtre se rappelle comment il a accompagné Michel Serrault et Johnny Hallyday dans leurs derniers moments.
Parmi ceux que j'ai veillés au moment de leur départ, je garde le souvenir grave de quatre agonisants, gravé en moi : Guy Madiot, Michel Serrault, Odile et Johnny.
Guy était un ancien instituteur reconverti dans la formation et le soutien d'une multitude d'associations. Généreux, enthousiaste, sobre et intègre, cultivé, un modèle de laïc célibataire engagé. Il nous aida pour les chantiers de jeunes que j'ai animés de 1969 à 1979. Usé qu'il était par sa constante disponibilité, hospitalisé, sans famille, je l'ai veillé, seul, depuis le coucher du soleil jusqu'à l'aube. Des heures durant, il haleta d'abord paisiblement, régulièrement, et plus la nuit s'avançait, plus le rythme devenait raccourci, comme celui d'un homme qui monte lentement une côte sans s'arrêter mais de plus en plus lentement... J'attendais son dernier souffle, minute par minute, jusqu'à ce qu'il finisse par expirer. Je me relevai, me penchai sur son visage : rajeuni, pacifié, libre.
Michel Serrault [...] est parti accompagné de sa femme et de sa fille, à la fin du mois d'août, dans sa propriété normande. J'étais là aussi. Quelques semaines plus tôt, à la fin juin, j'avais célébré la messe à son chevet à l'hôpital américain et lui avais donné l'extrême-onction. La fin s'annonçait pour le crépuscule de l'été. Quand je fus appelé, il venait d'entrer en agonie [...]. La "pièce" se joua jusqu'à l'aube. Dans son lit, il était presque assis, le buste bloqué par des oreillers, et aux moments de la fin, il se redressa, leva les yeux vers les cieux et poussa un cri rauque, gras et long, comme s'il jouait son dernier rôle. Mourir comme on a vécu, j'ai pensé à cela, en regrettant presque de n'avoir pu filmer la scène. Pardon, Michel.
Laeticia est effondrée. Je la serre dans mes bras.
Odile, elle, n'avait joué aucun rôle durant sa vie sinon celui, peu choisi, de femme célibataire. Son beau-frère m'appela, me disant qu'elle agonisait à l'hôpital Saint- Joseph : "Elle a perdu toute connaissance... Tu te souviens qu'elle ne croyait à rien... Tu penses qu'il te faut y aller ?"
Parvenu à l'hôpital, dans la nuit, j'entre dans sa chambre doucement mais directement. Je m'avance, elle redresse le buste et me regarde, les yeux brillants. Levant les bras au ciel, je m'écrie :
- C'est la Lumière ! Elle est consciente, elle bredouille, hoquette et parle : - Je n'ai pas la foi... mais... - Personne n'a la foi... on n'a pas la foi comme on a la santé, de la culture, de l'argent, un beau métier, un milieu à l'aise. Non. La foi est un don, un don de Dieu. Il donne... à chacun. A chacun d'accueillir, de recevoir. La vérité, c'est que nous ne savons pas accueillir.
- Mais... Il ne la donne pas à tout le monde ? - Si, en vérité, puisqu'il est le soleil. Le soleil qui brille sur les riches comme sur les pauvres, sur les bons comme sur les méchants.
Ses traits se sont apaisés, elle a fermé lentement les yeux. Elle s'est enfouie dans la paix du silence. [...] Voici ce que dit mon Journal sur le départ de Johnny Hallyday. "Nuit du 6 décembre 2017. Il est 2 heures du mat', je suis encore réveillé lorsque le téléphone sonne. Le Pr Khayat m'annonce la mort de Johnny et me demande de venir à la maison du chanteur. Taxi. Marnes-la- Coquette. Barrages de police. Courtoisie."
Laeticia est effondrée. Je la serre dans mes bras, elle est comme une feuille d'automne toute tremblante. Dans sa chambre, le gisant est couché, la tête bandée, menton relevé comme un Christ de Mantegna. Des femmes veillent. Elles se retirent et je me mets à genoux, recueilli. Le manager est là, silencieux, larmes aux yeux. Après le silence, je célèbre les onctions, en expliquant à mon veilleur la signification du rite.
J'oins les yeux, les oreilles, le nez et cette bouche qui a soulevé des passions et des foules pendant tant et tant d'années. Puis je me mets à nouveau à genoux.
Rejoignant Laeticia, entourée de sa mère et d'amies chères et protectrices, je la réconforte et invite sa maman à venir prier avec moi devant la dépouille. Accompagnés d'une infirmière maure qui me dit avoir prié et continué à prier beaucoup pour lui, nous nous mettons à réciter le chapelet à haute voix. Le manager suit.
Laeticia me dit : - Il souhaitait être enterré à Saint-Barth... mais on va faire quelque chose avant à Paris. Il faut nous aider. - Bien sûr. Pas cette semaine puisque l'enterrement de Jean d'Ormesson est prévu vendredi aux Invalides... Le mieux serait Saint-Eustache : c'est grand, une référence musicale, le curé est accueillant, il y a beaucoup de parkings autour. Ou alors, à Bercy?
- On va faire une réunion pour organiser tout cela. J'ai fait un communiqué et prévenu l'Elysée. Je vous rappelle dans la journée.
Je ne lui dis pas qu'en venant en taxi je n'ai appelé qu'une personne, une seule, à l'Elysée. Ou plutôt à Alger, accompagnant là-bas le président.
En partant, le manager me confie qu'au moment de son dernier soupir, Johnny a ouvert les yeux et tendu un doigt vers les cieux.
En rejoignant Paris, dans le taxi, j'appelle à nouveau mon contact au palais présidentiel, pour suggérer Bercy plutôt que Saint-Eustache. Puis un ami chanteur pour qu'il prévienne l'aumônier des artistes que je n'interviendrai en aucune façon, que je ne voulais pas voir un journaliste. Chez moi, à 5 heures, avant d'aller dormir, j'écris et je prie. Amen.

Jean d'Ormesson? J'ai admiré la manière dont cet homme a si bien vieilli et sa quête spirituelle faite de pudeur et d'espérance joyeuse.
/ © S.Remael pour l'Express
Jeudi 7 décembre. Carl, chauffeur et garde du corps de Johnny, en me raccompagnant à mon taxi à la sortie de la résidence des Hallyday, m'avait promis de me rappeler. Rien. Des rumeurs de médias me rapportent un projet d'enterrement à Notre-Dame de Paris, puis à la Madeleine. Ce samedi. Je me décide à l'appeler : propos confus et un peu contradictoires, gênés, dont il ressort que le corps serait enlevé et déposé aux aurores au mont Valérien... Et un enterrement samedi. "Je vais aux nouvelles auprès de la patronne et vous rappelle. Peut-être tard dans la nuit", me glisse-t-il.
Mon ami du pouvoir, de retour du voyage présidentiel, me répond sur le projet Bercy. Les médias lancent la rumeur d'une descente solennelle du cercueil de l'idole des Champs-Elysées à la Concorde. Bruits et jactance.
J'annule une soirée prévue au Jockey Club, célèbre la messe pour Laeticia et les siens, me restaure, zappe sur des médias gonflés de Johnny en long et en large. Je me sens à présent serein, pacifié, reposé, "ermite" : je me suis tenu à la promesse que je m'étais faite depuis la Toussaint de refuser désormais tout média.
La nuit arrive. Carl n'appellera pas. Dormir et rêver... pas d'enterrement, j'en suis soulagé. J'ai simplement appelé l'aumônier des artistes pour qu'il prévienne le cardinal que j'ai célébré l'extrême-onction, que je lui suggère de présider les obsèques et que, refusant tout journaliste, je suis publiquement "absent". Je n'ai jamais eu de réponse.
Un ami journaliste m'appelle : "Jean d'Ormesson? J'ai admiré, lui dis-je, la manière dont cet homme a si bien vieilli et sa quête spirituelle, faite de pudeur et d'espérance joyeuse. Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois. Non, je n'irai pas à cet enterrement, qui sera inévitablement mondain. Et je ne veux pas répondre non plus aux questions des journalistes sur Johnny." [...]
Le chat. Sur mon bureau, il y a une coupe remplie de boules de Noël, bleues, rouges et argentées. Il arrive en sautant, silencieux, sourire en coin, et d'une patte délicate fait sauter la boule d'argent sur le plancher pour qu'elle roule, roule, et s'en régale par de petits soubresauts chavirés. Noël qui s'avance, esprit d'enfance. La Sagesse qui joue...
"Je fus maître d'oeuvre à son côté, objet de ses délices chaque jour, jouant en sa présence en tout temps, jouant dans son oeuvre terrestre : et je trouve mes délices parmi les hommes." (Proverbes 8,30-31).
Jouer le jeu avant la dernière partie. Mémoires, par Alain de la Morandais. Presses de la Renaissance, 432 p. 21 euros.
