Une femme voilée qui fait un pacte avec Eric Zemmour devant la caméra (s'il enlève sa cravate, elle enlève son voile) : il n'en fallait pas plus pour enflammer la Toile. Cette séquence, extraite de l'émission du 25 octobre de Morandini Face à la rue qui mettait en scène le polémiste d'extrême droite allant à la rencontre des habitants de Drancy, a fait l'objet de toutes les spéculations. Beaucoup crient au coup (de com) monté, arguant du fait qu'elle avait été contactée en amont par la production et n'habitait même pas à Drancy. D'autres vont plus loin, fouillent ses réseaux sociaux, où elle apparaît majoritairement tête nue, et l'accusent d'être une affabulatrice qui roule pour Bolloré, en dépit des explications de l'intervenante qui dit ne plus travailler depuis plusieurs années dans une entreprise possédée par le patron de Canal +, et porter le voile depuis peu.

Les falsifications d'Eric Zemmour défraient si régulièrement la chronique qu'on en viendrait presque à oublier qu'elles fleurissent sur un terrain propice. Celui d'une époque où le Pr Didier Raoult, disqualifié pour ses nombreuses manipulations durant l'épidémie du Covid et sous le coup d'une enquête accablante pour des faits d'expérimentation sauvage sur des patients, est toujours le bienvenu en plateau. Où Sciences po Paris invite sans broncher, pour rendre "hommage" à Samuel Paty, assassiné il y a un an par un terroriste islamiste, François Héran, professeur au Collège de France, qui avait relayé une fake news prétendant qu'il avait utilisé dans son cours une fiche de lecture problématique sur la caricature.

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Où l'on peut s'indigner de l'instrumentalisation de la Shoah par les manifestants antivax, qui s'affublent d'une étoile jaune pour assimiler la vaccination aux expérimentations forcées pratiquées sur les prisonniers juifs, sans pour autant admettre que la reprise de ce symbole dans une manifestation contre l'islamophobie avec le slogan "juifs d'hier, musulmans d'aujourd'hui" participe de la même logique délétère de relativisation et de manipulation de l'Histoire. En un mot : Eric Zemmour est le pur (et le pire) produit d'une société où le mensonge s'est confortablement installé, et avec lui le soupçon généralisé.

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Dans la configuration proposée par Platon avec son célèbre mythe de la caverne (La République), les prisonniers que nous sommes pouvaient au moins s'accrocher à l'espoir d'une libération : il y avait un extérieur, une porte de sortie hors de la grande illusion. Mais dans la caverne 2.0, dont les parois résonnent continuellement de nouvelles mystifications alimentées par des émissions où le buzz a supplanté le souci de véracité et par des réseaux sociaux où la désinformation a toujours une longueur d'avance sur l'information, la captivité se leste d'un doute vertigineux : comment savoir où se trouve l'extérieur salvateur ? L'illusion ultime n'est-elle pas de croire qu'il existe, tout simplement ?

Le mal du siècle, c'est la dissolution programmée de notre lien avec la réalité

L'inquiétude suscitée par la séduction croissante qu'opèrent les discours complotistes sur l'opinion publique tend à nous aveugler sur l'étendue du problème, en faisait passer pour le fléau à combattre ce qui n'est que le stade terminal d'une maladie autrement plus endémique. Le mal du siècle, c'est la dissolution programmée de notre lien avec la réalité. Comment s'étonner que tout brûle quand, depuis si longtemps, on joue avec le faux ? A force de s'arranger avec les faits, de mettre sur un pied d'égalité les savoirs sourcés et les opinions péremptoires à l'occasion de mascarades de débat où le plus fort en gueule l'emporte systématiquement sur l'esprit avisé, on fabrique un monde où la vérité elle-même devient affaire de point de vue, et mensonge le nom de ce qui contrarie mon intime conviction.

Succès retentissant des charlatans en tout genre, vendeurs à la sauvette de vérités à la carte : telle est la triste loi du marché dans des sociétés où les repères se perdent à mesure que les lignes se brouillent. Exploiter la crédulité des gens, faire son beurre de leurs colères, la recette a fait ses preuves, et les palais mithridatisés s'empoisonnent, aujourd'hui comme hier, à coups d'antidotes imaginaires aux effets secondaires bien réels, eux. Jusqu'à quand ? Jusqu'à ce que nous choisissions collectivement, avant de crever de nos errances idéologiques, de redonner aux médecins la place usurpée par les fossoyeurs.