Lorsque je suis arrivé en Amérique, en 2007, j'ai trouvé formidables la liberté et la variété du débat politique. Quatorze ans plus tard, la situation s'est totalement inversée. Malgré l'effarante période Trump durant laquelle un président américain s'est permis d'inciter à la haine et de pratiquer la désinformation, le champ de la libre expression a continué à se réduire de manière stupéfiante, notamment sur les campus et dans les pages des journaux. Le nombre de professionnels ayant perdu leur emploi ou vu leur réputation ruinée au prétexte de délits mineurs ou fictifs en est une illustration. Sans parler de l'autocensure qui tend à devenir la règle. Mais une nouvelle affaire suggère que nous n'avons pas encore vu le pire.

Dorian Abbot est un géophysicien de l'université de Chicago, connu pour ses recherches sur le changement climatique. A la rentrée, le prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT) l'invite à tenir la conférence "John Carlson", organisée chaque année près de Boston et censée "communiquer au grand public les nouveaux résultats passionnants de la science du climat."

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Très vite, le scientifique fait l'objet d'une campagne de dénigrement. Sur Twitter, certains étudiants et professeurs demandent à l'université de retirer son invitation. Abbot est-il un négationniste du changement climatique ? A-t-il commis un crime terrible ? Rien de tout cela, il a simplement exprimé dans les pages d'un magazine national son point de vue sur la manière dont les universités devraient admettre les étudiants et recruter le personnel enseignant. Le MIT va pourtant céder, rejoignant ainsi les autres institutions de la vie américaine qui ont tristement démontré ces derniers temps que leur engagement en faveur de la liberté d'expression signifiait peu de choses face aux voix intimidatrices sur les réseaux sociaux.

Mais revenons aux faits : en août dernier, Dorian Abbot et un collègue critiquent dans le magazine Newsweek l'affirmative action (la discrimination positive) permettant de donner un coup de pouce aux candidats à l'entrée à l'université ou postulant à un emploi sur la base de leur identité ethnique ou raciale. À la place, Abbot préconise ce qu'il appelle "le cadre du mérite, de la justice et de l'égalité", dans lequel les candidats seraient "traités en tant qu'individus et évalués au cours d'un processus rigoureux et impartial fondé uniquement sur leur mérite et leurs qualifications". Cette approche impliquerait également "la fin des avantages liés à l'héritage et à l'admission des sportifs, qui favorisent considérablement les candidats blancs".

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Qu'on soit d'accord ou non, les convictions du géophysicien sont celles de la majorité de la population américaine. Selon un récent sondage du Pew Research Center, 74 % des Américains pensent que les entreprises et les organisations devraient "tenir compte uniquement des qualifications, même si cela entraîne une moindre diversité" ; 24 % seulement pensent qu'elles devraient "tenir compte également de la race et de l'origine ethnique afin d'accroître la diversité". De même, lors d'un référendum en 2020 sur la discrimination positive, 57 % des électeurs de Californie - un Etat pourtant très libéral - ont voté en faveur du maintien de l'interdiction de cette pratique.

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La décision du MIT, l'une des plus importantes universités de recherche au monde, marque une nouvelle étape dans la censure. Non seulement les opinions de Dorian Abbot n'ont rien de radicales, mais elles n'ont de surcroît aucun rapport avec le sujet sur lequel il avait été invité à donner une conférence. Le MIT n'a pas annulé son invitation par crainte que le géophysicien réitère publiquement ses propos sur l'affirmative action. Il l'a fait parce qu'il ne pouvait tolérer qu'un scientifique soit autorisé à exposer ses recherches après avoir osé donner son avis sur un sujet étranger à ses travaux, même si cet avis est aussi celui de la majorité des Américains. Le principe auquel le MIT a implicitement souscrit est terriblement inquiétant. Il signifie que les universitaires ne peuvent plus exprimer personnellement leur opinion sur des thèmes politiques, sauf à prendre le risque de se voir empêchés de continuer leur travail. Qui sait si, demain, ce ne sont pas tous les Américains qui seront concernés? Cette décision du MIT est le reflet d'un climat social où le débat libéral a de moins en moins sa place. Alors même qu'il est essentiel pour préserver une société libre.