Parmi les nombreux écrits de George Orwell que j'apprécie, l'un d'eux me tient particulièrement à coeur, bien qu'il puisse paraître, au premier abord, un choix improbable : il s'agit d'un article prenant la défense de P. G. Wodehouse, écrit au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et dans lequel l'auteur de 1984 entend démontrer que cet écrivain britannique n'était pas le sympathisant fasciste qu'on voulait bien dépeindre.

Wodehouse, à l'époque, était largement détesté, et pour de bonnes raisons. Après avoir passé la première année du conflit en résidence surveillée dans la France occupée, il accepta de se rendre à Berlin pour émettre sur la radio nazie. Ce fut, comme le reconnaît Orwell, l'un des plus grands coups de propagande que Joseph Goebbels ait réussi à réaliser pendant la guerre.

Une nouvelle chasse aux sorcières

Orwell était, bien sûr, un adversaire opiniâtre et courageux du fascisme. Il a critiqué très tôt Benito Mussolini et Adolf Hitler, et il était si convaincu du bien-fondé de la cause antifasciste qu'il a rejoint les anarcho-trotskystes dans les tranchées contre les troupes de Franco pendant la guerre civile espagnole. Il en est d'ailleurs ressorti avec une blessure par balle à la gorge. Alors, pourquoi Orwell a-t-il décidé de défendre un écrivain qui avait trahi son pays et dont le message politique lui déplaisait ?

La réponse est simple : parce qu'Orwell pensait que ces attaques, sur le fond, étaient fausses. "Peu de choses dans cette guerre ont été moralement plus répugnantes que l'actuelle chasse aux traîtres et aux collaborateurs. Au mieux, elle est le châtiment du coupable par le coupable."

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Aussi naïf, égoïste et même lâche que Wodehouse ait pu être, Orwell ne le considérait pas comme un collabo ou un fasciste dissimulé. Et même dans une société en guerre contre un ennemi mortel, l'auteur de La Ferme des animaux pensait que le principe selon lequel nous ne devons pas nous livrer à des chasses aux sorcières, ou condamner des gens pour des crimes qu'ils n'ont pas commis, était si important qu'il se sentait moralement obligé de rétablir les faits afin de défendre un homme qu'il avait si peu de raisons d'aimer.

Ethique de la contagion : faire taire ceux qui pensent "mal"... et leurs défenseurs

J'ai beaucoup réfléchi à ce texte ces dernières semaines, parce que les Etats-Unis connaissent actuellement une chasse aux traîtres idéologiques encore moins fondée que celle que je viens d'évoquer. Les exemples sont aussi nombreux que byzantins, et les lecteurs français peuvent se réjouir de ne pas avoir à se demander, comme bon nombre d'Américains, pourquoi un électricien de San Diego a perdu son emploi après avoir laissé pendre sa main de la fenêtre de la camionnette de sa société (il a été faussement accusé de faire un geste de suprémaciste blanc) ; ou pourquoi un analyste de données d'une organisation progressiste a été licencié après avoir résumé, dans un tweet, l'article d'une prestigieuse revue de sciences politiques américaine dans lequel il était dit que les manifestations non violentes furent plus efficaces que les autres pour promouvoir les droits civiques dans les années 1960.

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L'important, aujourd'hui, est qu'un ensemble d'inquisiteurs de la culture tentent d'imposer une éthique de la contagion : leur ambition n'est pas seulement de faire taire ceux qui seraient coupables de "mal" penser, mais aussi de bâillonner ceux qui les défendent - ou simplement refusent de leur tourner le dos avec suffisamment de zèle.

Défendre ceux qui sont accusés à tort

Un collectif d'artistes et d'intellectuels américains - auquel je me suis associé - protestent contre le dogmatisme et la censure qui gagne le champ du débat public dans une lettre ouverte publiée le 8 juillet. La réaction à cette lettre est à bien des égards plus intéressante que le texte lui-même. Du seul fait que certaines personnalités controversées, telle que J. K. Rowling - bombardée de critiques après un tweet sur les personnes transgenres - figurent parmi les signataires, de nombreux journalistes éminents ont décrété coupables toutes les personnes y ayant associé leur nom.

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Un journaliste a même écrit à son patron pour affirmer qu'un collègue avait, en signant la lettre, créé un "environnement de travail hostile". Etant donné que les employeurs américains ont l'obligation légale d'éviter ce genre de contexte professionnel, il s'agissait essentiellement, en dépit des dénégations maladroites de l'intéressé, d'une tentative de faire renvoyer le collègue en question.

C'est pourquoi l'essai d'Orwell, habituellement considéré comme une curiosité mineure par ses biographes, est d'une immense pertinence dans le moment présent. Car l'obligation de défendre les personnes accusées à tort - même lorsqu'elles sont imparfaites, et même lorsqu'il est tactiquement malvenu de le faire - est aujourd'hui plus pressante que jamais. Il en va de la latitude des écrivains et des journalistes américains à exprimer leurs opinions.