Collègues, amis, parents... Les discours conspirationnistes progressent dans tous les milieux jusqu'à infiltrer notre sphère intime. Pourquoi séduisent-ils autant ? Comment réagir sans rompre le fil du dialogue ? Pour William Audureau, journaliste de vérification au journal Le Monde, cela passe par l'écoute. Exercice auquel il s'est justement prêté pour écrire son livre Dans la tête des complotistes (Allary Editions). Une plongée au coeur de la mécanique de pensée conspirationniste.

L'Express : Vous écrivez qu'il n'existe pas de "portrait-robot du complotiste". Pourtant, un sondage réalisé par l'Ifop en 2019 établissait un profil type : un jeune de 18 à 24 ans, peu ou pas diplômé. Qu'en pensez-vous ?

William Audureau : Si j'en crois le profil des personnes avec qui j'ai pu discuter, je pense en effet que la question du complotisme ne se réduit pas seulement à l'âge ou une catégorie socioprofessionnelle. Il ne faut pas sous-estimer l'importance du contexte. Si la pandémie nous a montré quelque chose, c'est que n'importe qui peut tomber dans le complotisme. A cette occasion, on a ainsi vu des gens brillants rentrer dans des représentations noires ou paranoïaques du monde. En effet, face à un confinement national, les catégories populaires ont perdu le monopole des frustrations. Des restaurateurs comme des professionnels du monde de la culture sont tombés dans les théories du complot parce que leurs professions ont été durement touchées. Parmi les militants anti-masques, une enquête a d'ailleurs dénombré un tiers de cadres et professions intellectuelles supérieures, c'est-à-dire le double de leur poids statistique dans la population française.

Comment rentre-t-on dans le complotisme ?

Le complotisme est un phénomène complexe, et lors de l'écriture de ce livre, j'ai découvert des trajectoires très variées. J'en retiens que l'entrée dans le complotisme naît de la rencontre entre un tempérament propice - cela peut être un esprit rebelle, idéaliste ou encore craintif ; un moment de vulnérabilité personnelle, qu'il soit affectif, professionnel ou encore médical ; et un écosystème qui sert de point d'entrée - ce peut être Internet, le cercle amical, un collègue, etc...

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Dès lors, face à des théories séduisantes, certains peuvent plus facilement plonger dans le "trou du lapin", une image empruntée à Lewis Carroll par les complotistes pour désigner la porte d'entrée vers le monde alternatif des contre-récits. Leur perception du monde change alors radicalement.

Vous écrivez que le complotisme contemporain se nourrit d'événements réels...

Je ne connais personne qui soit rentré dans les théories du complot par la théorie de la Terre plate ou celle des reptiliens, des récits tellement extrêmes qu'ils sont souvent moqués, même au sein de la complosphère. On plonge plutôt à partir de théories plus crédibles, vraisemblables. Pour reprendre une phrase souvent attribuée à Paul Valéry, il y a plus dangereux que le faux, c'est le mélange de vrai et de faux. Le complotisme contemporain se nourrit de scandales réels, documentés, comme les fausses armes de destruction massive en Irak ou les manipulations de données du "Lancet Gate", qu'il tire en épingle et extrapole pour soutenir une représentation paranoïaque du monde.

Dès lors, un peu comme dans le simili-documentaire d'Orson Welles Vérité et mensonges (1973), toute la difficulté consiste à identifier le discret point de rupture à partir duquel un récit jusque-là très crédible cesse de s'appuyer sur des faits réels pour entrer dans le monde de la tromperie. De plus, le récit complotiste offre une explication simple, commode, souvent manichéenne, et s'avère très satisfaisant quand on est dans un moment d'incertitude. Alors le piège du conspirationnisme s'est refermé.

Un "moment d'incertitude", comme une pandémie ?

Tout à fait. Des Juifs empoisonneurs de puits à la supposée création du VIH dans un laboratoire, les théories du complot accompagnent de longue date les épidémies. Elles permettent de donner un visage humain et une intentionnalité maléfique, l'historien Léon Poliakov dirait une " causalité diabolique ", à des événements complexes et déstabilisants. A notre époque, l'extrême sophistication des savoirs médicaux ajoute encore à l'incertitude : il existe aujourd'hui nombre de spécialités scientifiques, comme l'épistémologie, la virologie, l'épidémiologie ou encore la phylodynamique qui par nature s'adressent à des experts, quand le grand public a aussi besoin qu'on s'adresse à lui.

Les discours scientifiques sont d'autant plus frustrants qu'ils sont complexes, prudents et parfois contradictoires entre eux. Un scientifique honnête et rigoureux accepte l'existence d'une part d'incertitude dans son discours, ce qui est un fantastique appel d'air pour toute forme de modèle explicatif alternatif, basé sur une interprétation simple et commode. Le sociologue Gérald Bronner parle de "supermarché de l'information" : il est vrai que d'un point de vue marketing, les théories du complot sont redoutablement plus vendeuses que des discours scientifiques.

Vous écrivez que les complotistes se sentiraient investis d'une mission commune : défendre le peuple contre les élites. Et eux, où se situent-ils dans cette représentation de la société ?

Le plus souvent, ils se désignent comme étant "éveillés", "chercheurs de vérité", "lanceurs d'alerte", ou "pilules rouges" en référence au film Matrix. Ces deux dernières années, le terme "résistants" s'est répandu, à travers la comparaison à la résistance pendant la Seconde guerre mondiale. D'une manière générale, ils se perçoivent comme des privilégiés, au sens où ils auraient compris quelque chose que d'autres ne percevraient pas, et porteurs de la responsabilité de réveiller le peuple. Une forme d'"élitisme populaire", qui fait tout le paradoxe du discours complotiste.

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La plupart des complotistes gomment cette contradiction en s'imaginant qu'ils ne sont pas différents du peuple, mais en avance sur celui-ci, à la manière d'une sorte d'avant-garde. D'ailleurs, ils sont nombreux à utiliser une forme de rhétorique prophétique, selon laquelle l'avenir leur donnera raison, et prouvera qu'ils avaient tout compris avant les autres. Mais il existe certains profils qui ressentent moins le besoin de verser dans le prosélytisme, et se contentent de garder leurs croyances pour eux. Il n'existe pas un seul profil.

Dans votre livre, vous parlez de la "funeste rengaine antisémite", cela signifie-t-il que tous les complotistes sont antisémites ?

Tout complotiste, à force de fréquenter des sites et des penseurs " alternatifs ", finit par se retrouver au contact de rumeurs à connotation antisémite. Celles-ci sont implantées de longue date dans le corpus de récits conspirationnistes. L'accusation de crime rituel contre les Juifs date du XIIIe siècle, et les récits sur les maîtres du monde innommables, ces fameux "Qui ?" qui ont fleuri dans certains cortèges anti-restrictions, se retrouvent quasiment à l'identique il y a un siècle. Il y a relativement peu d'originalité dans la production complotiste, et les boucs émissaires d'hier finissent souvent par devenir les boucs émissaires d'aujourd'hui.

Cela ne signifie heureusement pas que tout complotiste va adhérer à l'intégralité des rumeurs qu'on lui présente. De même que la majorité demeurent hermétiques à la théorie de la Terre plate, d'autres se désolidarisent explicitement de l'antisémitisme - ce qui ne signifie pas qu'il ne leur arrive pas d'en reprendre parfois certains codes, consciemment ou non. Il s'agit d'un milieu dans lequel le confusionnisme est très présent.

Pour vous, l'un des problèmes majeurs que pose le complotisme, c'est le prosélytisme...

La prolifération des théories du complot dans l'espace public est une forme de prosélytisme. Et le fait que certains veuillent les diffuser pour réveiller la population est un problème. On voit bien comme cela peut être délétère sur la vaccination. De ce point de vue, le complotisme est indéniablement un danger pour la société. Mais déshabiller quelqu'un de ses théories comporte un risque : "grâce" à elles, la personne se sent plus intelligente, valorisée, et n'est plus dans une interrogation qui la ronge. Sans compter que lorsque l'on s'investit dans la sphère complotiste, on se fait des amis, il y a une forme de solidarité. En renonçant, rien ne prouve que la personne ira mieux. Il y a même des chances pour que s'en suive une période de souffrances assez vive.

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Si certains ne font pas la promotion de ces idées, ne faudrait-il pas prendre acte du fait que c'est une béquille qui peut leur faire du bien ? La question se pose. Je pense à Pépito, un des personnages de mon livre. Il est capable de dire "j'ai essayé de sortir du complotisme, j'ai fait une dépression donc j'y suis revenu". C'est une forme de lucidité. On peut et on doit entendre cette souffrance individuelle, tout en trouvant une solution pour qu'au niveau collectif, ces discours manipulateurs ne polluent pas le débat public.

Y a-t-il un responsable à la propagation de ces idées ?

Certaines chaînes se sont spécialisées dans l'invitation de complotistes au sein de leurs émissions, alors qu'à mon avis, il faudrait leur donner moins d'exposition. Le second problème, c'est que nous autres médias, qui sommes censés être un contre-pouvoir, sommes trop souvent perçus comme un instrument du pouvoir dont internet serait le contre-pouvoir. Il faudrait réussir à briser cette représentation fantasmatique, et rétablir la confiance entre une partie de la population et les médias. Cela passe notamment par plus de transparence sur leur manière de travailler, et plus de visibilité sur la manière dont les décisions sont prises dans les rédactions, pour sortir du mythe des rédactions aux ordres.

Endiguer le complotisme passe aussi, selon vous, par des actions politiques...

Oui, il faudrait redonner de l'agentivité (ndlr : terme employé en sciences sociales et dans le monde des jeux vidéo), c'est-à-dire le sentiment pour quelqu'un d'être acteur de sa propre vie, avoir plus de contrôle sur le monde dans lequel on se trouve. Beaucoup retrouvent cela dans le complotisme. L'épisode du référendum de 2005 sur le traité établissant une constitution européenne a été un déni démocratique fort, un camouflet terrible pour beaucoup d'entre eux. Il faut davantage prendre en compte le vote des gens, prendre des initiatives au niveau politique, leur permettre d'interagir plus souvent avec les journalistes, les politiques, ou encore des experts scientifiques. C'est ce qui a aidé Léonardo, un personnage de mon livre, membre de l'équipe fondatrice de Thinkerview, une chaîne Youtube s'intéressant aux hautes sphères du pouvoir. Il raconte avec beaucoup d'humilité être à un moment "descendu du complotisme" grâce à la rencontre d'experts. Dialoguer avec des hauts financiers, des décideurs et des conseillers en tous genres lui a permis de remettre de l'humain et de la nuance dans sa vision caricaturale du monde.

Ce livre, c'est l'aveu d'échec d'un fact-checkeur ?

Il est vrai qu'au cours de la rédaction, je me suis senti désespéré à plusieurs reprises. Lorsque l'on ne parle qu'à des personnes sur lesquelles notre travail n'a pas de prise, on se demande si on le fait correctement. Forcément, ça apprend l'humilité. Mais cela ne signifie pas que le fact-checking est inutile, juste qu'il ne s'adresse pas à tout le monde : il offre des clés à ceux qui nous font confiance, et heureusement ces personnes existent.

J'ai surtout réalisé à quel point, en tant que journaliste de vérification, il peut m'arriver de considérer systématiquement les faits en premier et par déformation professionnelle, de supposer qu'il s'agit d'une manière naturelle de faire. Or, chez les personnes avec qui j'ai discuté pour ce livre, la croyance primait souvent sur les faits. Certains témoins se revendiquaient ouvertement d'une forme de piété ou de mysticisme, or cela échappe totalement au domaine du journalisme de vérification. Le domaine de la foi est hors des limites de mon métier, mais il est au centre de la représentation du monde de certaines personnes complotistes. Dès lors, les faits n'ont qu'un intérêt très limité pour ces dernières. Ils rejetteront tout contre-argument pour préserver ce qui est le plus important pour eux, leur croyance.

*Dans la tête des complotistes, William Audureau, 320 pages, 19,90 ¤.