L'abstention aux élections locales de 2021 reste un record inégalé. En diminuant la légitimité démocratique des institutions, l'abstention sape le consentement à être dirigé, sur lequel repose l'autorité politique et, partant, la cohésion du pays. Les jeunes sont ceux qui s'abstiennent le plus : 87% des 18-24 ans n'ont pas voté en juin dernier. Ils ont une conscience politique aiguë mais se détournent des formes classiques de participation. Le risque d'une sécession durable de la génération des 18-25 ans n'est pas loin. Le vote jeune ? Peine perdue, répondent la plupart des stratèges politiques, les yeux fixés sur les sondages. Et si les jeunes étaient justement la clé de l'élection présidentielle ?
Au printemps 2020, au moment du premier confinement, la dégradation de la qualité de vie, des études et des opportunités d'emplois a conduit près d'un tiers des 18-25 ans, selon certaines enquêtes, à avoir des pensées suicidaires. Si cette jeunesse est si éprouvée, c'est parce qu'un tabou persiste : la "préférence française pour les vieux", une réalité ancienne que l'on peut constater dans les grands choix de politiques publiques. Qu'on pense seulement qu'en 2020, le niveau de vie des retraités était de 10% supérieur à celui des actifs. C'est le fruit d'un modèle de société conservatrice qui privilégie à outrance la préservation de l'existant. Mais il n'y a pas de fatalité à ce qu'une population vieillissante surdétermine les grandes orientations du pays. La (re)conquête de la "génération Covid" est possible, à condition de s'intéresser réellement au sort que la France fait à sa jeunesse. Comment, sans marges de manoeuvre budgétaire, corriger les déséquilibres structurels amplifiés par la crise du Covid-19 dont les jeunes sont victimes ?
D'abord en passant l'ensemble des politiques publiques au filtre de la jeunesse et donc du long terme. Le niveau d'éducation des jeunes ne répond pas aux enjeux économiques du XXIème siècle. Même en période de reprise économique, leur taux de chômage reste deux à trois fois supérieur à la moyenne nationale. Leur accès au logement est difficile, avec des prix de l'immobilier en augmentation de 60% à 80% sur les dix dernières années à Paris, Lyon ou Bordeaux. L'impasse du financement du système de retraites ne leur permet plus d'espérer une pension aussi généreuse que celle des générations précédentes. Ensuite, il est urgent de remettre en route l'ascenseur social. Il faut en France plus de six générations en moyenne pour passer du premier au cinquième décile contre 4,5 générations dans l'OCDE. 180 ans pour passer de la tranche des 10% les plus pauvres à la moyenne ! Et les illusions du revenu universel ou l'ersatz des emplois aidés n'y changeront rien : c'est d'éducation et d'emplois dont les jeunes ont besoin, pas de perfusions. La philosophie des postulants à l'Elysée devrait être : si c'est bon pour les jeunes, ça l'est pour tous les Français.
Surpondération du vote des jeunes
Mais il faut aussi permettre à la jeunesse de peser sur le destin de la Nation. Une décision audacieuse changerait la donne : conférer un poids supérieur au vote des jeunes. Concrètement, de 18 à 35 ans, mon vote compte double. Entre 36 et 65 ans, il compte pour 1,5. A partir de 66 ans, j'ai une voix. La démographie fait que le vote double des 18-35 ans pèsera encore deux fois moins que celui du reste de la population. Paradoxalement, ce n'est pas antidémocratique : aujourd'hui, avec deux électeurs sur dix qui prennent part au vote, le suffrage universel est en réalité tout sauf universel. Cette mesure permettrait surtout, sans grever les finances publiques, de donner du pouvoir et donc de l'espoir à une jeunesse tentée par l'indifférence ou la radicalité. Le vote des jeunes sera une barrière immunitaire contre le populisme. La surpondération du vote des jeunes incitera les autres catégories d'âges à se mobiliser, et l'abstention reculera. Le principe pourrait être soumis à référendum par le vainqueur de l'élection présidentielle de 2022, et testé à l'occasion des élections locales de 2026-2027. Le vote générationnel forcerait les gouvernants à inscrire leurs actions dans une logique de long terme. Il donnerait aux jeunes - par nature ceux qui ont le plus de droits sur l'avenir - une responsabilité éminente dans les choix structurants du pays.
Les candidats cherchent à tout prix à protéger les Français (de la mondialisation, des virus, des étrangers, du capitalisme...), mais pas à les projeter : nulle grande vision à l'horizon. C'est peut-être parce qu'on a arrêté de penser aux jeunes qu'on ne se projette plus vers l'avenir. Faire de la jeunesse le principe directeur d'un programme électoral serait le bon début d'un récit mobilisateur. La génération Covid est pour l'instant une génération "à quoi bon", qui fait sécession à bas bruit, en s'abstenant. Mais si en surface la mer est calme, des courants violents balaient les profondeurs. La sauvagerie verbale et physique qui s'invite partout, depuis les cours de récréation jusqu'aux permanences des élus en passant par les réseaux sociaux, démontre ad nauseam que la braise pré-pandémie couve sous la cendre des milliards des plans de relance. Si l'on veut éviter que les jeunes ne deviennent une génération "no future", souvenons-nous du narrateur de La Haine, qui décrit l'homme qui tombe d'un gratte-ciel : Jusqu'ici tout va bien. Mais l'important c'est pas la chute. C'est l'atterrissage.
*Frédéric Monlouis-Félicité a dirigé pendant six années l'Institut de l'entreprise. Il est actuellement conseiller auprès du président de VINCI Autoroutes.
