L'essayiste et journaliste Toby Young est le fils de Michael Young, sociologue britannique qui inventa le mot "méritocratie" et fut l'une des grandes figures intellectuelles du parti travailliste. En 1958, Michael Young publia "L'ascension de la méritocratie", satire dystopique critiquant la sélection à l'école et la notion selon laquelle la nouvelle élite doit se baser sur le mérite (dictée par cette formule "QI+effort = mérite").

Résolument libéral, son fils Toby Young est lui partisan de la méritocratie, mais se demande si elle a aujourd'hui encore un sens, face aux avancées de la recherche génétique. La version originale de cet article vient d'être publiée en anglais dans la revue universitaire Political Quarterly.

La méritocratie est-elle un bon outil pour légitimer les inégalités socio-économiques ?

Mon père, Michael Young, s'opposait à la méritocratie parce qu'il croyait à l'égalité des résultats. Contrairement à mon père, j'adhère au libéralisme classique. Ce qui signifie que je crois à la doctrine des droits naturels inaliénables telle qu'elle fut conceptualisée par John Locke. Que l'État est légitime tant qu'il est le meilleur garant de ces droits. Que dès que l'État surpasse ce rôle, il perd sa légitimité. C'est-à-dire que je crois à l'égalité des droits, à l'égalité de traitement et à l'égalité des chances, mais pas à l'égalité des résultats.

Je n'adore pas les inégalités de résultats en soi. Par contre, j'aime la méritocratie pour la même raison qui rebutait mon père : parce qu'elle contribue à légitimer les inégalités de résultats comme conséquence inévitable d'un pouvoir de l'État circonscrit. Les inégalités socio-économiques sont un coût, et non un avantage d'un gouvernement limité, mais d'une cherté moindre que ce qui advient dans un État socialiste maximaliste. Si la méritocratie aide à faire passer cette pilule, tant mieux. Mais est-ce réellement le cas ?

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On pourrait dire qu'il y a deux manières pour la méritocratie de légitimer les inégalités socio-économiques : en répartissant les richesses et le prestige en fonction du mérite, et en offrant des opportunités aux individus nés dans des familles pauvres. Un contre-argument voudrait que la première ne crée qu'un simulacre d'équité (ce que développe éloquemment John Rawls dans sa Théorie de la justice en 1971) et que la seconde soit une promesse largement non tenue.

Le mérite comme référence

Est-il juste d'attribuer le statut socio-économique en fonction du mérite ? Pas selon Rawls, vu que votre "dotation génétique" dépend d'une "loterie naturelle". Les gens ne méritant pas ce que la nature leur a offert (et le consensus parmi les chercheurs travaillant sur l'intelligence veut que le rôle de la génétique est plus important que celui de l'environnement en ce qui concerne les différences de QI), Rawls avance que soutenir une société méritocratique ne serait pas plus juste qu'une société héréditaire.

L'argument de Rawls est cependant par trop déterministe. Une quantité considérable d'huile de coude rentre dans l'équation, ce qui fait que le mérite = QI + effort. De plus, Rawls confond mérite et plein droit. Quelqu'un peut très bien ne pas mériter sa richesse dans une société méritocratique, ce qui ne veut pas dire pour autant qu'il n'y a pas droit - tout dépend de la manière dont cette richesse a été obtenue.

Des opportunités pour les mal nés

Quid de la deuxième façon dont la méritocratie légitime les inégalités ? À savoir : dans une société méritocratique, les opportunités seront plus nombreuses pour les gens nés du mauvais côté de la barrière.

À en croire les chiffres de l'éducation, cela semble fonctionner jusqu'à un certain point. Aux États-Unis, en 1894, seulement 1% de la population était inscrite dans des établissements d'enseignement supérieur. Aujourd'hui, ce sont environ 40 % des 18-24 ans.

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Par contre, en ce qui concerne la mobilité sociale intergénérationnelle, la Grande-Bretagne atteint des creux historiques et, dans un récent classement, les États-Unis sont troisièmes en partant du bas. Est-ce parce que la Grande-Bretagne et les États-Unis ont encore du chemin à faire pour devenir des méritocraties ou, au contraire, parce que ces pays sont venus au bout de leur processus de transformation méritocratique ?

Serait-il possible que les sociétés méritocratiques rendent plus difficile, et non plus facile, pour une personne née dans la pauvreté, de s'en extraire par ses propres moyens ? Le cas échéant, cela invaliderait ma deuxième raison de soutenir la méritocratie.

Élite cognitive et courbe en cloche

Globalement, des parents à l'intelligence supérieure à la moyenne auront des enfants à l'intelligence supérieure à la moyenne, et inversement pour les parents à l'intelligence inférieure à la moyenne. Dès lors, les sociétés méritocratiques ont tendance à dégénérer en systèmes de castes génétiquement construites.

Dans The Bell Curve (1994), le psychologue Richard Herrnstein et le politologue Charles Murray avancent que, jusqu'au milieu du XXe siècle, cette tendance a été ralentie. En partie du fait du peu d'opportunités offertes aux individus doués nés dans la moitié inférieure de la société, mais aussi parce que les hommes et les femmes très intelligents, du fait de leur rareté, étaient géographiquement dispersés et ne se croisaient donc pas souvent.

Sauf qu'à partir du milieu des années 1950, avec l'explosion du nombre de places à l'université, leur sélectivité et l'augmentation des femmes inscrites dans l'enseignement supérieur, l'élite socio-économique s'est peu à peu transformée en élite cognitive. Le point positif, c'est que les hommes et les femmes américains au QI élevé ont plus de chances de se rencontrer et de faire des enfants d'une intelligence supérieure à la moyenne. Par exemple, les étudiants issus de familles gagnant plus de 200 000 dollars par an (grosso modo les 5% les plus riches) obtiennent en moyenne 388 points de plus que les étudiants issus de familles gagnant moins de 20 000 dollars par an (grosso modo les 20 % les moins riches)

Contre "The Bell Curve"

Mais la chose est-elle réellement d'actualité en Grande-Bretagne et aux États-Unis ? "Le haut du panier d'aujourd'hui" est-il vraiment en train d'engendrer "le haut du panier de demain", comme l'aurait dit le narrateur du livre de mon père, The Rise of the Meritocracy ? Pas selon le sociologue Dalton Conley et l'économiste Jason Fletcher. Dans leur livre The Genome Factor, publié en 2017, ils concluent que l'homogamie génétique n'a pas augmenté aux États-Unis au cours du XXe siècle.

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Ils font valoir que l'hypothèse du livre de Herrnstein et Murray repose sur l'idée qu'un certain niveau d'études serait le signe de certaines caractéristiques génétiques. Mais depuis la publication de The Bell Curve, une révolution a eu lieu dans la génétique moléculaire et il est désormais possible de tester son hypothèse avec des données beaucoup plus fines. Dans un article rédigé avec Benjamin Domingue, Conley examine les données génétiques de la Health and Retirement Study, une étude longitudinale portant sur plus de 20 000 Américains, et constate que les couples mariés issus des cohortes nées plus tard au XXe siècle étaient légèrement plus dissemblables sur le plan des marqueurs génétiques associés au niveau d'études que les couples issus des cohortes nées plus tôt.

Les observations de Conley et Domingue laissent entendre que les élites américaines parviennent de plus en plus à transmettre leur statut supérieur à leurs enfants parce qu'ils consacrent du temps et de l'argent à leur éducation (et non pas parce que leurs enfants ont de plus en plus de chances de naître avec des scores polygéniques liés au niveau d'instruction élevés). L'un dans l'autre, la solution pourrait donc être davantage de méritocratie.

Vers un avenir génocratique ?

Mais avant d'accepter cette conclusion - que la Grande-Bretagne et les États-Unis ne sont pas en train de devenir des génocraties (des systèmes de castes génétiquement construites) - on rappellera qu'au cours des six dernières années, énormément de marqueurs génétiques liés au niveau d'éducation ont été découverts. Peut-être qu'en refaisant les tests de Conley et Domingue en cherchant tous ces marqueurs génétiques, nous pourrions découvrir que l'homogamie a en réalité augmenté.

Le généticien Robert Plomin doute de l'hypothèse de Herrnstein et Murray. Selon lui, deux raisons font qu'il n'y a pas beaucoup de risque qu'une méritocratie dégénère en génocratie. Premièrement, parce que les variables environnementales jouant sur le statut socio-économique sont trop aléatoires pour "édifier des castes stables". Deuxièmement, parce que les parents et leurs enfants sont génétiquement proches mais pas identiques. Par conséquent, "même dans une méritocratie mature", il y a toujours une marge de manoeuvre certaine pour monter ou descendre l'échelle sociale.

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Même si Conley et Fletcher estiment que le pessimisme de mon père sur la méritocratie était exagéré, l'insouciance ne devrait pas pour autant être de mise, selon eux. Si la Grande-Bretagne et les États-Unis n'ont pas encore dégénéré en génocraties, peut-être qu'ils le feront en temps voulu. À l'heure actuelle, les choix conjugaux ne se font pas sur la base de données génomiques, mais si les tests de scores polygéniques en venaient à se généraliser, alors le système de castes biologiques qu'auguraient Herrnstein et Murray pourrait devenir réalité.

L'élite cognitive n'est pas encore devenue une élite héréditaire

En conclusion, la méritocratie contribue à ce que les populations consentent aux inégalités de résultats, inévitables si on restreint les pouvoirs de l'État. Mais son action est limitée. L'élite cognitive n'est pas encore devenue une élite héréditaire, mais cela pourrait arriver à mesure que progressera la maturation des sociétés méritocratiques. À ce moment-là, les individus seront moins, et non pas plus, enclins à consentir aux inégalités socio-économiques. À la fin du livre de mon père, c'est justement pour cette raison que la société méritocratique était renversée.

Des avantages pratiques sont aussi à prendre en considération. Toutes choses étant égales par ailleurs, l'économie d'un pays devrait croître plus rapidement, la gestion de ses services publics devrait être plus efficiente, ses politiciens devraient prendre de meilleures décisions, les maladies devraient être éradiquées plus rapidement, etc. si le haut du panier possède à la fois le QI le plus élevé et le goût de l'effort le plus développé.