"Qu'est-ce qui peut sauver l'amour?" Aujourd'hui, nombre de nos intellectuels fredonnent - sans même souvent le savoir - du Daniel Balavoine. A droite, les conservateurs déplorent l'effondrement de la famille, pilier qui entraînerait dans sa chute toute notre civilisation judéo-chrétienne. A gauche, les anticapitalistes pourfendent la marchandisation des sentiments et la mise en algorithmes du désir. Championne du genre, la sociologue israélienne Eva Illouz prophétise La Fin de l'amour (Seuil) et clame que la liberté sexuelle a été détournée par les forces économiques.
Au milieu de ces sombres visions sur une modernité jugée destructrice même dans l'intime, la publication de L'Amour augmenté. Nos enfants et nos amours au XXIe siècle (éditions de L'Observatoire) fait l'effet d'une grande bouffée d'air frais. Son auteur, l'économiste Nicolas Bouzou, chroniqueur à L'Express et progressiste assumé, dit comprendre la légitimité de ces inquiétudes. Applications de rencontre, divorces, GPA, polyamour, eugénisme, pornographie... Ce libéral n'élude aucune question, mais, à l'aide de chiffres, remet en perspective les lamentos catastrophistes.
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L'idée de l'essai est née dans un restaurant thaïlandais, un soir de retrouvailles avec d'anciens camarades du collège. Autour des salades épicées, il y avait là des célibataires adeptes de Tinder, des remariés, des sans-enfants, une femme qui a fait congeler ses ovocytes aux Etats-Unis... L'auteur s'est surpris à être le seul représentant d'un couple "traditionnel". Une illustration de ce que le sociologue Zygmunt Bauman avait nommé "l'amour liquide". Dans notre modernité, les contrats se relâchent, les cadres se dissolvent. Mais ces évolutions signifient-elles une "rupture anthropologique", comme aiment à le proclamer les Cassandre sociétaux ?
Encore aujourd'hui, plus de deux tiers des hommes et femmes désapprouvent l'adultère
Nicolas Bouzou part alors enquêter sur ce nouveau désordre amoureux. Premier constat : dans ce domaine aussi, nous zappons de plus en plus. En provoquant un enrichissement sans équivalent dans l'Histoire, la révolution industrielle, associée à la démocratie, a fait émerger l'individualisme. Abandonnant les grands idéaux (religion, nation), les humains se sont dévoués à eux-mêmes. Et rien ne les satisfait plus que la nouveauté et l'hyper-choix. C'est vrai pour le consommateur, pour l'employé qui ne fait plus sa carrière dans une seule entreprise ou pour l'électeur qui ne vote plus automatiquement pour un parti.
Forcément, nos relations sentimentales et sexuelles n'échappent pas à la tendance. D'autant que, via Tinder, jamais les occasions n'ont été aussi nombreuses. En 2018, les sites de rencontres représentaient aux Etats-Unis le deuxième "lieu" de formation des couples (20%), à égalité avec les bars/restaurants, et simplement précédés par des rencontres chez les amis (30%). Chez les homosexuels, la proportion des rencontres en ligne augmente à 70%. Une évolution qui permet à Eva Illouz de dénoncer un "marché néolibéral de la sexualité" avec ses gagnants et ses laissés-pour-compte. Comme si, ironise Nicolas Bouzou, dans la vie réelle, le physique ne comptait pas. "Ces sites génèrent beaucoup d'histoires d'un soir. Je ne suis pas un moraliste, et je ne vois absolument pas où est le problème", nous confie-t-il. "Mais en plus de cela, très rapidement, on va au restaurant, on va boire un verre, très exactement comme avant. Cela permet simplement d'élargir les choix. Mais c'est un fantasme que de penser que les applications vont tuer la relation amoureuse".
Dans Les Nouvelles lois de l'amour (La Découverte), la sociologue Marie Bergström soulignait d'ailleurs que les applications favorisent l'émancipation et la protection des femmes, leur permettant d'avoir des aventures d'un soir sans être jugées socialement.
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D'où ce grand paradoxe propre à notre époque : alors même que l'infidélité n'a jamais été autant à portée de swipe, on célèbre la fidélité. Le livre cite une étude montrant que 49% des hommes confessaient avoir eu des rapports sexuels avec une autre personne que leur partenaire en 2016, contre 30% en 1970. Chez les femmes, elles étaient 37% en 2019, contre 10% en 1970. Il faut voir là, explique Nicolas Bouzou dans son livre, les effets de l'allongement de l'espérance de vie ("rester fidèle pendant quarante ans est sacrément plus difficile que pendant vingt"), des "opportunités" bien plus nombreuses du fait de la mobilité, une moindre résistance contemporaine face à la frustration, et sans doute une volonté de pimenter sa vie.
Il n'en reste pas moins que, selon le sociologue Jean-Hugues Déchaux, les jeunes n'ont jamais autant fait l'éloge de la fidélité conjugale. 62% des 18-29 ans estimaient que la fidélité contribuait au succès d'un mariage en 1980, contre 69% en 1990, 85% en 1999 et 90% en 2008. De même, plus de deux tiers des hommes et femmes désapprouvent l'adultère. Le romantisme a encore de beaux jours devant lui. "L'infidélité est toujours ressentie comme quelque chose qui ne devrait pas être la règle", souligne Nicolas Bouzou.
Mieux vaut une famille "librement consentie" qu'un "enfantement livré aux hasards de la nature"
L'essai réfute aussi l'idée de polyamour, ce marronnier prisé des médias, qui nous certifient que la configuration de Jules et Jim (et Jeanne Moreau) est devenue la norme. A la différence de l'infidélité, ces amours plurielles sont affichées et consenties. "Depuis Sartre et Beauvoir, il y a ce fantasme des intellectuels pour les couples à trois, quatre ou cinq. Sauf que c'est concrètement impraticable, ce que montre bien une série comme Wanderlust", ironise Nicolas Bouzou. "L'amour est un échange d'exclusivité. Ou alors cela fonctionne comme dans le couple Sartre-Beauvoir, sous la domination de l'un des partenaires. On voit bien aujourd'hui que l'idéal du couple à deux reste incroyablement stable. Et il est même encore plus fort dans une société déstabilisée de partout."
L'économiste se penche sur les évolutions touchant à la procréation avec la même volonté de remettre les peurs en perspective. La troisième révolution industrielle a entraîné une révolution dans les techniques procréatives. Mais la PMA ne transforme pas radicalement la famille, selon lui. "La très grande majorité continue à envisager la famille comme un couple avec des enfants. La seule différence, c'est que ce n'est plus forcément un homme et une femme. Mais cela reste deux adultes qui ont des enfants qu'ils élèvent dans l'amour."
Nicolas Bouzou réfute l'idée "d'enfants sur commande". Seul 1 petit Français sur 30 naît aujourd'hui à la suite d'une PMA. Surtout, alors qu'il n'a jamais été aussi facile d'avoir un bébé, les taux de fécondité sont, partout dans le monde, en baisse. Nous investissons bien plus d'amour et d'argent dans notre progéniture que ne l'ont fait nos ancêtres. Pour l'économiste, ces avancées technologiques doivent bien sûr être encadrées, notamment en matière de sélection et de manipulation des embryons. Mais elles s'inscrivent bien dans le projet humaniste des Lumières visant à nous affranchir des déterminismes naturels. Mieux vaut une famille "librement consentie" qu'un "enfantement livré aux hasards de la nature".
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En revanche, l'essayiste est d'accord sur un point avec les conservateurs : dans une société égalitaire, la PMA pour toutes va inéluctablement entraîner le passage à la GPA pour les couples homosexuels masculins. Lui-même se prononce en faveur d'une "GPA éthique". Les pages sur le sujet sont d'ailleurs peut-être les plus légères de l'ouvrage. En quoi des règles "éthiques" pourraient-elles empêcher les dérives marchandes et une délocalisation de la maternité vers une tierce personne contre rémunération ? "Le sujet est bien plus difficile que celui de la PMA", admet-il. "Ce qui m'a convaincu, ce sont les témoignages de couples d'hommes qui ont fait appel à une GPA éthique qui répond à deux conditions strictes. La première, c'est que la femme donneuse et la femme porteuse sont bien deux personnes distinctes. Et la deuxième, c'est qu'il n'y a pas de rémunération, mais simplement une indemnisation pour la femme porteuse, lié au fait qu'il y a une période durant laquelle elle ne pourra pas travailler. Il faut être extrêmement ferme là-dessus."
"Le mariage est aujourd'hui vu comme un engagement excessif. Ce n'est pas la fin du monde".
Selon Nicolas Bouzou, la vision dystopique d'un monde peuplé d'individus solitaires sans attaches autres que des relations passagères négociées sur Tinder, tout comme celle d'une société eugéniste où l'on composerait ses enfants "comme un jeu de Lego", révèlent plusieurs erreurs de raisonnement. Il y a d'abord une idéalisation du passé, qui pousse à postuler qu'une rencontre dans un dancing vaut mieux que celle sur AdopteUnMec, ou qu'une femme qui accouche aime davantage son enfant que celle qui doit faire appel à une femme porteuse : "On considère que le bal-musette, c'était incroyablement romantique. Le Moyen Age et son amour courtois, c'était encore mieux" [rires]. Il y a aussi le fait de penser que le marché pollue les sentiments, en oubliant un peu vite que jadis, il fallait payer pour mettre un pied (sans basket) dans une discothèque. Enfin, il y a l'idée fallacieuse que ce qui relève de la nature serait bon, et ce qui est artificiel mauvais. Alors que la fidélité a des origines aussi peu naturelles que l'amour des enfants.
"Avec L'Amour en plus, Elisabeth Badinter a rappelé que l'amour maternel est une construction historique. Pour l'amour, c'est pareil. Il n'y a rien de naturel dans la fidélité, c'est un choix. Mon livre n'est d'ailleurs nullement une ode moralisatrice. Je rappelle qu'à l'impossible nul n'est tenu. En revanche, la fidélité est un cadeau, parce que les humains considèrent qu'être amoureux, c'est reconnaître dans l'autre une particularité et une exclusivité", analyse l'essayiste.
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Certaines évolutions n'inquiètent-elles toutefois pas notre incorrigible optimiste ? Alors que la pornographie est omniprésente, alors que jamais une société n'a sans doute été aussi permissive en matière de moeurs, nous serions en pleine "récession sexuelle". L'hypothèse a été lancée par la sociologue Jean. M Twenge, professeure de psychologie à l'université de San Diego, et popularisée par une enquête retentissante du magazine The Atlantic fin 2018. Selon un sondage réalisé en 2018 par l'institut General Social Survey, 23 % des 18-29 ans aux Etats-Unis n'avaient pas eu de relation sexuelle dans l'année, contre 8 % seulement dix ans plus tôt.
Comme souvent, le Japon a été précurseur : entre 40 et 50 % des Japonais âgés de 18 à 34 ans n'ont jamais eu de relations sexuelles. Et cette abstinence n'est pas le propre de la jeunesse : près de la moitié des couples mariés y font l'amour moins d'une fois par mois. Certains experts voient dans cette baisse de libido la concurrence des écrans. A l'ère de Netflix, pourquoi encore s'épuiser dans un lit ? Mais pour Nicolas Bouzou, il y a la sans doute plus un problème d'articulation entre vie professionnelle et vie privée, avec des emplois chronophages, des pressions managériales ou l'allongement de la durée des transports. "Comme l'explique le philosophe Gilles Lipovetsky, nous n'avons jamais eu autant de potentialités en matière de sexualité, mais dans les comportements, on voit plutôt l'inverse, avec le retour d'un certain puritanisme". Voilà qui devrait d'ailleurs rassurer les conservateurs.
"C'est le commerce des intellectuels de ne cesser de nous vendre des 'ruptures anthropologiques' ", conclut Nicolas Bouzou. "Et, comme il y a en France un fond anticapitaliste, on met ça sur le dos de la marchandisation. Mais si on regarde les faits, et pas seulement ses intuitions, on constate l'inverse, avec un renforcement de la volonté de vivre en couple, de porter une très grande attention à ses enfants... Simplement, le mariage est aujourd'hui vu comme un engagement excessif. Mais ce n'est pas la fin du monde".
Extraits de L'Amour augmenté. Nos enfants et nos amours au XXIe siècle, de Nicolas Bouzou (Editions de l'Observatoire, 158 p.,16 ¤). Parution le 2 septembre (les intertitres sont de la rédaction)
La famille Corleone contre la famille Charlie Chaplin
Il existe deux conceptions de la famille. Pour les naturalistes, une famille, c'est deux parents de sexe différents et des enfants conçus biologiquement. Selon cette conception, les familles monoparentales ou les enfants adoptés sont acceptables mais constituent un accident au regard de ces normes. Pour les libéraux progressistes, la famille peut évoluer. Elle est l'institution au sein de laquelle s'unissent deux adultes qui s'aiment et qui, par cet amour, engendrent une descendance. Pour les naturalistes, ce sont les liens du sang qui fondent la famille (sans que l'amour en soit exclu). Pour les progressistes, c'est l'amour qui domine (sans que la nature en soit exclue).
On retrouve finalement un hiatus philosophique entre les romantiques qui valorisent l'enracinement contre le vent du changement et les héritiers des Lumières qui considèrent que la grandeur de l'humain réside dans sa capacité à s'arracher aux déterminismes naturels, lesquels n'ont rien d'éthique a priori. En caricaturant un peu, on pourrait dire que le spectre de la famille Corleone hante la famille romantique. Peu d'oeuvres de fiction expriment aussi bien cet enfermement dans les liens du sang que Le Parrain de Francis Ford Coppola. Si l'on est né dans la famille Corleone, on n'y échappe pas. S'en éloigner, c'est risquer la mort. Le sang prime sur l'amour.
Pour comprendre pourquoi la famille peut être construite culturellement, on regardera Le Kid, sorti sur les écrans en 1921. Une mère abandonne son nouveau-né, puis regrette cet abandon. Charlie Chaplin trouve l'enfant, le rejette dans un premier temps, puis s'y attache ensuite, l'aime et l'élève dans des conditions de précarité effrayantes. L'une des scènes les plus déchirantes du film et en même temps incroyablement profonde est celle où le médecin, venu soigner le petit, demande à Chaplin s'il est bien le père de l'enfant. Réponse : "Eh bien oui, en pratique."
"Le Meilleur des mondes" en Hongrie
En janvier 2020, le Premier ministre Viktor Orbán a annoncé que les médicaments utilisés dans le cadre de traitements contre l'infertilité seraient intégralement remboursés. Plus spectaculaire : l'État hongrois a acquis par décret six cliniques privées spécialisées dans l'infertilité. Il considère qu'il est davantage capable que le secteur privé d'augmenter le nombre de patients admis dans ces cliniques et d'accélérer l'octroi des traitements. La Hongrie ne se contente donc plus d'une politique nataliste classique, consistant à diminuer les impôts des familles nombreuses ou à faciliter l'accès à des modes de garde. La technologie y est un outil au service de la natalité, afin de redresser la population sans faire appel à l'immigration, et ce en contradiction avec les préconisations de l'Eglise, alors même que Viktor Orbán veut "rechristianiser" la Hongrie.
Le pays autorise la PMA pour les mères célibataires jusqu'à 45 ans et serait ouvert au remboursement de la congélation des ovocytes. L'idée d'Orbán, parfaitement illibérale, est que l'Etat facilite l'utilisation voire développe lui-même ces technologies. La Chine et la Russie veulent la domination technologique, la prospérité et l'influence géopolitique. La Hongrie y voit un outil de lutte contre la disparition d'une population de tradition chrétienne.
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L'attitude hongroise n'est pas moins contestable éthiquement que les politiques russe ou chinoise, car elle veut s'approprier la technologie dans un but précis. Comment voir d'un bon oeil la nationalisation d'hôpitaux spécialisés dans la fertilité après avoir lu Aldous Huxley ? Rien ne serait plus dangereux qu'un Etat qui mettrait sa main puissante sur ces innovations. La devise du Brave New World d'Huxley est "Communauté, identité, stabilité". Elle cadre parfaitement avec la politique d'Orbán. Ce n'est pas le libéralisme qui nous rapproche du Meilleur des mondes, mais son exact inverse : l'illibéralisme nationaliste.
