La crise, et plus précisément la communication par temps de crise, Sylvain Fort connaît. Pendant près de deux ans et demi, il a fait partie de la garde rapprochée d'Emmanuel Macron. Alors que le pays se prépare à sortir très progressivement du confinement, l'ancienne plume du président veut croire que politiques, entreprises et citoyens retiendront les leçons de cette épreuve collective à laquelle la société française était si mal préparée.

L'Express : Le risque pandémique est identifié de longue date par tous les décideurs de la planète. Et pourtant à l'évidence notre pays n'était pas préparé à la crise que nous vivons. A quoi imputez-vous cette défaillance ?

Sylvain Fort : Nos sociétés sont assez contradictoires. D'un côté, elles s'injectent à longueur de journée du pessimisme, du complotisme, du catastrophisme en ingérant à haute dose réseaux sociaux et chaînes d'information continue. Elles s'inquiètent des bouleversements du monde, tremblent pour leurs enfants, et croient confusément que la planète ne survivra pas longtemps au rythme où cela va. Les politiques ne sont pas en reste, qui tiennent si souvent un discours anxiogène à tout propos: les migrants, l'Europe, les technologies, le capitalisme sont tour à tour présentés comme les vecteurs d'une fin de la civilisation - voire de l'humanité. De l'autre côté cependant, lorsqu'une vraie crise advient, nous constatons que nous ne sommes pas prêts ! La défaillance n'est pas d'abord politique ou organisationnelle, elle est morale : nos sociétés postmodernes jouent à se faire peur avec le tragique de l'Histoire, mais elles n'y croient pas. C'est un tragique virtuel. Nous nous payons de mots, de sensations fortes, mais n'en éprouvons pas le sel sur la plaie.

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Y a-t-il de ce point de vue une spécificité française ?

La société française est une des plus représentatives de cette schizophrénie. C'est une des plus angoissées du monde - elle détient le record de consommation d'anxiolytiques - et est cependant apparue comme une des moins prêtes, parce qu'en réalité elle a depuis longtemps perdu de vue la possibilité même d'une crise grave et profonde.

D'abord, parce que n'avons pas connu d'épreuve collective et avons perdu jusqu'à l'idée de nous y préparer, à la différence par exemple des Allemands qui voici trente ans décidèrent d'un immense effort national pour se réunifier dans un contexte très difficile. Les fameuses "soixante-dix années de paix" dont on fait crédit à l'Europe, mais aussi le progrès médical et technique dont nos sociétés ont tiré profit depuis l'après-guerre ont rendu théorique la notion de risque. Les attentats terroristes de 2015 n'ont pas suffi à nous réveiller vraiment : les quelques exercices d'alerte dans les écoles ont fait long feu. Malgré les colères et les misères, nous sommes fondamentalement des enfants de la paix et de la prospérité.

Ensuite, nous vivons sans doute plus que d'autres pays dans la certitude que l'Etat nous protège de tout, et que nos impôts financent chaque mois notre assurance contre les accidents de la vie. Mais à force d'être partout, l'Etat n'est plus nulle part. Sur ces sujets de crise, le politique a fait confiance à l'administration centrale qui elle-même attendait ses instructions du politique. De sorte que personne dès le début ne s'est senti réellement "en charge" : le commandement de la gestion de crise s'est construit en temps de crise. Nous avons accepté de la part des responsables de la santé publique ce que jamais nous n'aurions accepté des armées. Imaginons un instant les armées nous dire : "tiens, c'est la guerre, on ne s'y attendait pas, nous allons commander des fusils ". Il est aujourd'hui légitime de se demander s'il en est de même des autres grands risques émergents : la puissance publique a-t-elle mis en face de chacun d'entre eux un plan de crise ? Dans le cas du Covid-19, tous les moteurs de gestion de crise ont été allumés de façon très méthodique et active, mais au prix d'un investissement d'énergie sans précédent.

Enfin, et c'est la contrepartie du point précédent, nous n'avons pas en France l'habitude de faire du citoyen le premier rouage de la gestion de crise. Sur le plan privé, nous pouvons avoir nos engagements dans la vie sociale. Mais sur le plan civique, nous n'endossons aucun autre devoir civique que celui de voter périodiquement. Cela renforce l'idée que, le moment venu, l'Etat agira pour nous. D'autres pays ont au contraire maintenu ce lien entre le particulier et la collectivité, ce sentiment que ce que je fais personnellement a un impact sur les autres, et qu'on appelle civisme. La mobilisation citoyenne a donc pris elle aussi du temps, quand elle s'est activée immédiatement dans d'autres pays, y compris des pays européens. A cette occasion, on s'aperçoit une fois de plus que le peuple français est fondamentalement solidaire et discipliné, mais le politique en France trop rarement fond sur ces vertus: il l'a fait cette fois-ci, et il a été payé de retour.

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Chacun semble prendre conscience que cette parenthèse étrange risque de se reproduire. Il nous faudra être mieux préparés la prochaine fois. Comment en être certain ? Quelles leçons pouvons-nous tirer de cette séquence ?

La grande leçon, c'est que la France doit réapprendre la culture de la crise. Au lieu de nous bourrer d'anxiolytiques, faisons face à la réalité des risques et préparons-nous concrètement. La meilleure manière de s'y préparer, c'est de préparer les scénarios de crise et les procédures concrètes qui en découlent. Cela semble bassement pragmatique, mais c'est ainsi que d'autres pays ont pu s'en sortir mieux que nous.

Le dispositif de crise français s'est inventé en cours de crise, dans l'urgence. C'est dans l'urgence que le gouvernement s'est doté d'un état-major sanitaire, avec ce conseil scientifique réuni pour la première fois le 12 mars. C'est dans l'urgence que les services publics ont dû s'adapter, parfois maladroitement comme on l'a vu avec La Poste. C'est dans l'urgence que se sont constituées une réserve médicale et une réserve citoyenne d'assistance. C'est dans l'urgence que professeurs et élèves se sont mis au télé-enseignement. C'est dans l'urgence que l'économie a dû s'inventer une sorte de service minimum. C'est dans l'urgence que le gouvernement met en place les outils de soutien à l'économie. Nous pourrions multiplier les exemples segment par segment : songeons notamment à la situation d'impréparation dramatique des tribunaux et des prisons. La vérité est que nombre de procédures mises en place dans l'urgence l'ont été trop tard, trop progressivement, trop à l'improviste, ce qui a mobilisé une énergie considérable et ajouté de l'anxiété à la confusion, pas uniquement au sein de l'Etat mais aussi dans les entreprises. Une crise est par nature imprévisible. Elle apporte son lot d'inconnu. Face à cela, on ne peut pas mettre de réponses toutes faites, mais des dispositifs et des procédures, qui ensuite évoluent, s'adaptent car la procédure n'exclut pas l'imagination. C'est la raison pour laquelle toute crise s'anticipe même si dans l'instant on ne sait pas si elle adviendra ni la forme exacte qu'elle prendra. C'était la doctrine de Roselyne Bachelot et l'histoire lui a donné raison. Il faut accepter de se préparer pour rien. Jusqu'au jour où cela sert.

"Lorsque vous devez éteindre un incendie, il est trop tard pour se demander qui va conduire le camion et qui va tenir la lance à eau"

Prenons deux exemples concrets. D'abord l'éducation nationale. Les professeurs ont été priés de se mettre devant leur ordinateur et d'enseigner à travers une plateforme qui a crashé au bout de 48 heures. Au-delà de la difficulté technique, enseigner en ligne ce n'est évidemment pas enseigner en classe. Les méthodes et les contenus ne peuvent pas être les mêmes. Chaque professeur a dû s'adapter et se réinventer. Les élèves et les familles aussi. Il apparaît clairement qu'une réponse technologique et pédagogique devrait être conçue pour éviter cette expérience chaotique. D'autres pays sont dotés d'outils performants et de pédagogies adaptées à l'enseignement à distance. Deuxième exemple, la SNCF : le transport sanitaire de malades en TGV avait été prévu et minutieusement préparé. La probabilité que ce dispositif soit actionné était extrêmement faible lorsqu'il a été conçu. Certains peut-être étaient sceptiques. Seulement voilà, ce dispositif a servi, et a sauvé des vies. Aujourd'hui on plastronne, mais la SNCF a simplement fait avec rigueur son travail de gestion de crise. Il y a bien des leçons à en tirer.

S'organiser est d'autant plus important que les risques qu'encourent nos sociétés sont identifiés et connus. Ils figurent dans les rapports des Nations Unies, de l'OCDE, ou dans le dernier livre blanc de la défense: risque de cyberguerre, risque d'attaque bactériologique, risque de pandémie, risque nucléaire, risque naturel, etc. Ecrire les scénarios et mettre en face des procédures n'est pas un excès de zèle. C'est le meilleur moyen de n'être pas d'emblée victime du principal adversaire en temps de crise: le temps. Une heure, une journée perdues lorsque la crise est déclarée ne se rattrapent jamais. A la fin, le décalage entre les dates de déconfinement des pays européens que nous allons observer est le reflet exact de cette gestion du temps utile.

En outre, le couplage scénarios-procédures permet d'entrer dans un niveau de détail opérationnel que l'urgence de la gestion de crise brouille. Lorsque vous devez éteindre un incendie, il est trop tard pour se demander qui va conduire le camion et qui va tenir la lance à eau. Préparer une crise, c'est savoir précisément qui sera en charge de quoi le moment venu, de sorte que chaque personne identifiée dans les procédures sache d'avance qu'elle aura un rôle à jouer et lequel, depuis le gouvernement jusqu'au simple citoyen. La culture de crise ne vaut que si elle est partagée par tous et si chacun sait qu'il peut s'appuyer sur l'autre. Certains diront qu'il ne faut pas sombrer dans la paranoïa ni faire peur aux gens en leur indiquant leur rôle dans une possible crise. Je crois au contraire que l'anxiété survient lorsqu'on a le sentiment de n'avoir aucune prise sur les événements et d'être face à l'inconnu. Nos sociétés seraient moins anxieuses si elles se sentaient plus préparées.

"Les pays qui ont le mieux réagi sont ceux qui ont l'habitude de voir les catastrophes de près"

Certains pays semblent avoir mieux réagi que le nôtre. Le doivent-ils à leurs dirigeants, ou à une approche culturelle différente ?

Les pays qui ont le mieux réagi sont ceux qui ont l'habitude de voir les catastrophes de près. C'est évidemment le cas des pays asiatiques, pour qui le risque sismique, le risque d'inondation, le risque nucléaire (avec Fukushima), le risque sanitaire (SRAS, H1N1) ne sont pas de vagues menaces, mais des réalités vécues, qui sont anticipées et trouvent face à elles une discipline d'ensemble où chacun joue son rôle. Au Japon, c'est encore plus criant : tout repose sur la discipline individuelle beaucoup plus que sur l'Etat. En Europe, l'effort allemand est largement venu de la société civile, c'est-à-dire des entreprises, des hôpitaux et des citoyens, qui n'ont pas attendu les consignes de l'Etat pour agir. L'Allemagne a en outre bénéficié de l'adaptabilité supérieure que lui donne son organisation fédérale, alors qu'en France, l'administration centrale a un peu trop gardé la main. Dans ces pays, une crise reste une crise : elle surprend et mobilise. Mais elle trouve face à elle une population préparée et armée.

L'autre atout de ces pays, c'est la maturité technologique. En France, nous restons très inquiets des sujets de souveraineté numérique et de l'usage des données. C'est légitime, mais cela repose sur une certaine ignorance de ce que nous pouvons réellement faire ou ne pas faire avec les outils technologiques, et sur un ordre des priorités parfois étrange : nous confions nos données intimes à Facebook, nous sommes pistés par Waze, mais nous refusons de donner au gouvernement les données utiles pour tracer temporairement les risques de contagion. Cette même méfiance s'est fait jour dans la période à l'égard de la science médicale. Or la science et la technologie sont au coeur des solutions aux crises possibles : c'est inéluctable et nous ferions mieux d'être constructifs et intelligents plutôt que nous perdre dans des réticences d'un autre âge. La culture de crise passe donc aussi par l'éducation.

De belles initiatives fleurissent, heureusement, dans cette période. Des solidarités nouvelles apparaissent au grand jour. Acteurs publics, entreprises, citoyens démontrent malgré tout une réelle capacité d'adaptation. Comment faire fructifier sur le long terme ces belles promesses ?

Cela démontre une chose essentielle : les Français, qu'on dit à tort légers et individualistes, possèdent au fond d'eux-mêmes un esprit civique très ancré. Cela s'est vu toutes les fois que le pays a été mis à l'épreuve dans la période récente. Cela s'est vu aussi chaque fois que la nation s'est réunie autour de telle ou telle figure, et je pense par exemple à l'intense communion autour du colonel Beltrame. Dire qu'en tout Français un Beltrame sommeille est peut-être excessif, mais les Français font preuve de dévouement et de civisme, dès lors qu'on leur permet de l'exprimer au lieu de les considérer comme des enfants qu'il faut surprotéger. Le fameux "monde d'après" dont rêvent quelques idéologues sera peut-être simplement celui-là: un monde simplement plus civique, où chacun est plus conscient de son propre rôle au sein de la communauté nationale. Cela fera partie de la reconstruction.

La plate-forme gouvernementale "je veux aider", comme celle permettant à des chômeurs partiels de donner un coup de main pour des récoltes, rencontrent un franc succès. Peut-on y voir le socle d'un possible système de "défense civique" ?

C'est une nouvelle preuve que la solidarité et l'engagement sont des valeurs très fortes dans notre pays. Cela va complètement à rebours des théories de l'archipel français qui voient dans notre nation une myriade d'individualismes hermétiques. L'aspiration des Français à se rendre utiles au-delà de leur contribution fiscale au bien commun est considérable. Nous sommes un pays dont le tissu associatif est extrêmement riche, où l'entraide reste une valeur forte. Cette crise est l'occasion de le revérifier de manière spectaculaire, mais c'était en fait déjà là. Nous ne sommes pas une nation de tire-au-flanc, mais une nation d'engagés, parce que nous sommes attachés à donner un sens à notre vie. C'est là-dessus qu'il faut reconstruire : étendre et développer l'engagement de chacun, à sa mesure, en fonction de ses capacités et de ses intérêts, tout au long de la vie. Tant de problèmes du quotidien pourraient ainsi être résolus sans passer par une bureaucratie dont les limites aussi sont apparues de façon spectaculaire.

A vos yeux, est-ce l'un des chantiers d'une nécessaire "refondation", pour reprendre les mots d'Emmanuel Macron ?

On dit souvent que les Français n'ont pas confiance en leurs dirigeants politiques. Je crains que ce ne soit parfois l'inverse. La crise actuelle démontre que les responsables politiques devraient faire davantage confiance aux citoyens car à la fin ce sont eux, c'est leur valeur morale et humaine, qui auront triomphé du virus. Le jacobinisme étroit qui reste le modus operandi du pouvoir administratif en France est tout de même très remis en question par la mobilisation de tous au service de tous dans cette période. Une nouvelle fois, les citoyens ont démontré qu'ils valent mieux que la bureaucratie dont on les accable. Le président de la République, qui a théorisé l'émancipation et réintroduit l'héroïsme dans le récit national, ne saurait manquer d'en tirer les leçons pour cette "refondation".