Plus de 87 % d'abstention aux régionales, 60 % aux municipales, à peu près autant aux européennes : les 18-24 ans semblent avoir choisi de n'avoir aucun poids dans la vie politique française. Toutes les raisons peuvent être imaginées. Pourtant, cette jeunesse éloignée, indifférente, boudeuse est-elle bien celle qu'on a vu déferler sur les terrasses des bars lors de la levée du confinement ? Est-ce bien cette jeunesse qu'on voit, partout, goûter la joie d'un partage retrouvé ? Est-ce bien cette jeunesse qui s'est ruée dans les concerts rouverts ou s'embrasse aux buts de l'équipe de France ? Est-ce bien cette jeunesse qui, après avoir passé un automne et un hiver sordides, avoir affronté le désespoir et la précarité, a repris sans broncher le chemin des études et de la recherche d'emploi, avec une résilience admirable ? Est-ce bien cette jeunesse que l'on voit, quand il le faut, se mobiliser pour des causes fondamentales ? Elle n'a pas l'air, alors, tellement boudeuse ou indifférente. Apparemment, il existe des gens qui savent avec talent mobiliser la jeunesse, l'intéresser, la motiver, la faire sortir de chez elle et faire d'elle une partie prenante essentielle de la société. Ces gens, on les trouve dans le sport, dans la mode, dans le spectacle vivant, dans le cinéma, dans les jeux vidéo, dans la bande dessinée, mais aussi dans certaines formes d'activisme militant : il en est donc qui ont, dans cette palette si diverse d'activités, trouvé le point de contact, et créé le lien. Ils ne se contentent pas d'intéresser 20 % de la jeunesse à ce qu'ils font. Ensemble, ils la captent à 100 %.

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Or il se trouve qu'un des leviers majeurs de cette mobilisation, c'est le vote. C'est bien simple : il n'existe plus un seul domaine où l'on ne demande pas aux jeunes de voter. Leur scrutin décide chaque jour du devenir de celles et ceux qui prétendent s'adresser à eux. La jeunesse, c'est la génération "Like it or leave it" : elle est priée d'évaluer à flux tendu, par des likes, des coeurs, des flammes, des étoiles, des notes (sur 5 ou 10), la quasi-totalité des activités qui lui sont proposées. Il n'est pas un film, pas un livre, pas un jeu, pas un Airbnb, pas un restaurant, pas un joueur de foot, pas un professeur, pas une école, pas un stage, pas une boîte, pas un produit technologique, pas un match, pas une compagnie aérienne, etc. qui échappe à cette déferlante de coeurs, de likes, de flammes, d'étoiles. En obtenir un maximum, c'est devenir un influenceur, le grade le plus élevé dans l'ordre de la démocratie numérique. Mais cette démocratie-là ne se réduit pas au divertissement. Elle n'est pas fermée aux vents de la politique. Les sujets environnementaux, sociétaux, sanitaires y sont ardemment présents, sous des formes que cette jeunesse apprécie : vidéos courtes, experts face caméra, images fortes, témoignages directs...

Une anthropologie de l'action politique en train de changer

Problème : cette jeunesse refuse les codes de notre théâtre politique. Elle se rit de la pratique du meeting-kermesse, du tractage dominical, du folklore du préau d'école, du rituel du dépouillement vespéral sur fond de sondages de sortie des urnes, pendant qu'en rang d'oignons sur un plateau des élus attendent qu'on ne leur donne pas la parole pour s'engueuler. Certes, il y a une grande valeur à ces usages ancestraux. On ne faisait pas autrement sous la République romaine, lorsque les candidats portaient aux électeurs leur sportula. Le contact direct avec le citoyen reste indispensable. Seulement, voilà : ce ne sont pas seulement les usages qui ont changé, mais la grammaire elle-même de l'élection, la rhétorique qui l'accompagne, la sémantique qui la porte et, surtout, l'imaginaire qu'elle véhicule et nourrit. Le changement n'est pas que de forme, il est de fond. C'est toute une anthropologie de l'action politique qui est en train de changer, et rapidement. C'est toute la construction de l'horizon d'attente de la jeunesse qui mute. C'est aussi le rapport à l'impact que chacun peut avoir sur le monde qui est bouleversé et qui concurrence le politique traditionnel.

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On entend des responsables politiques nier ce changement d'ère, et moquer la démocratie digitale et ses effets profonds sous prétexte qu'elle fabriquerait des citoyens virtuels. Mais il faut accepter ce fait : notre jeunesse passe une partie de sa vie éveillée dans le cyberespace. Si les politiques décident qu'ils n'en franchiront les frontières qu'avec quelques clips YouTube, un usage ultraclassique des réseaux sociaux, et des sites d'information plus ou moins rébarbatifs, ils ne s'en approprieront jamais les règles. Pis, ils ne comprendront jamais la façon dont se forment et évoluent les préoccupations de la jeunesse. Les jeunes désertent le territoire du vote exactement comme les politiques désertent les agoras virtuelles où se discutent les sujets qui les agitent. Hier, les candidats allaient chercher les électeurs dans les usines, sur les marchés, et dans tous les lieux de sociabilité : de ce patient labourage du terrain provient l'éloge de l'ancrage local et de l'enracinement comme essence de la démocratie. Cela ne suffit plus. Le cyberespace est devenu un nouveau "terrain". Vaincre l'abstention suppose de se "cyberenraciner". C'est moins sympathique que les banquets républicains, mais ça fait, après tout, moins grossir.