On s'est beaucoup inquiété en 2020 du recul de l'économie. Tout compte fait, il s'avère être un retour à la case 2017. C'est-à-dire qu'il efface quatre années de croissance (qui furent les quatre années les plus prospères du siècle). C'est problématique, mais ne devrait pas nous empêcher de voir qu'une autre régression s'est manifestée en 2020 : la régression intellectuelle. Nous avons été submergés par le virus du prêt-à-penser.

Placé sur la crête de la déferlante, le "wokisme" est définitivement sorti des campus américains. Alors qu'il infusait depuis des années chez nous, presque à bas bruit, prenant ses positions dans les maisons d'édition, les universités, les centres de recherche, les rédactions, les mouvements politiques, les associations, voici qu'il s'est manifesté soudain très bruyamment. La cisaille race-genre s'est invitée partout. Lovée dans son universalisme consensuel, la France n'avait pas vu venir le coup. Il est loin le temps où Daniel Schneidermann se retenait de s'esclaffer face à un individu barbu qui, sur son plateau, déclarait : "Je ne sais pas ce qui vous fait dire que je suis un homme, mais je ne suis pas un homme." C'était en juillet 2018, et personne ne prenait au sérieux la "non-binarité". Aujourd'hui, si.

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De même qu'on prend soudain au sérieux le "privilège blanc", sans toujours comprendre que ce concept s'inscrit non dans une sociologie, mais dans une raciologie. Tout cet appareillage conceptuel est entré comme dans du beurre dans la rhétorique commune. Elle a fait florès jusque dans les communications du Planning familial, qui ne parle plus de femmes, mais de "personnes qui ont un utérus", et écrit : "Il est important de te renseigner sur les moyens de contraception [...] pour ne pas tomber enceint.e" (sic).

Un agenda écolo parfaitement aligné avec l'agenda woke

Il est un autre formatage intellectuel que nous avalons tout rond, c'est celui de l'activisme climatique. Assurément, le respect de la planète est une noble cause, mais il est devenu le cheval de Troie de bien des combats qui progressent sur notre passivité. Quand Youth for Climate bat le rappel pour les manifs du comité Vérité pour Adama ou squatte les locaux du Petit Cambodge, où est le climat ? L'agenda climatique rejoint de façon de plus en plus évidente l'agenda anticapitaliste, et nous faisons mine de ne pas voir combien cette jonction est construite, organisée, pensée, et s'assigne un objectif : défaire tout ce qui connecte, lie, unifie (l'avion, la 4G et la 5G, l'énergie, la voiture, etc.) pour faire fleurir mille ZAD où chaque communauté exercera sa prépotence de façon autonome. Enclaver. Séparer. Isoler. Bâtir des microcellules sociales homogènes. L'agenda écolo est parfaitement aligné avec l'agenda woke.

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Pendant ce temps, les élites économiques et politiques appellent de leur voeu le "Grand Reset" du capitalisme mondial. Klaus Schwab, fondateur du Forum économique mondial, en a fait son thème central pour "sortir du néolibéralisme". Le même slogan, build back better ("reconstruire en mieux"), a été adopté par Johnson et par Biden, en un écho singulier. Justin Trudeau veut, lui, "réimaginer les systèmes économiques". Le psittacisme des élites trahit le flou des perspectives.

Se demander si un petit garçon n'est pas en réalité une petite fille, ou si Davos et Greenpeace ne vont pas main dans la main réinventer le capitalisme, ne sont-ce pas en fait des questions de riches fatigués ? Nos sociétés ne se gavent-elles de ces lubies que pour éviter de s'inscrire dans le cours du monde ? La pandémie n'est-elle pas aussi un risque supplémentaire de déclassement, quand tant de trains déjà sont partis sans nous ? Avons-nous renoncé à avoir les mains sales de ceux qui fabriquent l'Histoire pour n'en être que les commentateurs moralement irréprochables ? C'est à ces questions que 2021 répondra.