Mirabeau, quand il parlait des femmes, évoquait leur "constitution délicate" pour justifier leur "règne" domestique. Tout au long du XIXe siècle et pour une bonne partie du XXe, on associa les femmes à la faiblesse psychique, représentation hâtive que le féminisme s'employa à combattre. Nous pensions de ce fait vivre à une époque où, en gagnant l'égalité des droits, les femmes avaient gagné celle des devoirs, dont celui de ne pas arguer de leur fragilité pour exister, à tout le moins dans la sphère publique. Ce qu'il est désormais convenu d'appeler l'affaire Bayou nous en détrompe lourdement.
On passera sur la politisation presque gênante de faits privés et le mépris éhonté pour le contradictoire démontrés par EELV : entre le grand déballage télévisuel effectué par Sandrine l'Incorruptible Rousseau de "faits de nature à briser la santé morale des femmes" supposément perpétrés par Julien Bayou, et l'"instruction" de ces faits par la "cellule contre les violences sexistes et sexuelles" d'EELV sans que le principal intéressé ait été convoqué malgré ses multiples demandes, on ne sait s'il faut rire ou pleurer.
Mais l'aspect frappant de cette parodie judiciaire est surtout que la cellule concernée n'est pas chargée d'étudier les cas de violences en général mais ceux de violences "sexistes et sexuelles". Avant que Julien Bayou et son avocate Marie Dosé ne s'expriment lundi 26 septembre, la toile fourmillait de titres d'articles mettant en exergue, avant le nom de Bayou, les termes "violences sexistes et sexuelles" ou "violences faites aux femmes". Pourtant, aucune plainte de cette nature n'a été déposée. On parle ici en réalité de vagues accusations de "violences psychologiques", dévoilées donc par Sandrine Rousseau, mais à propos desquelles Maître Dosé a déclaré que "Julien Bayou n'a jamais exercé la moindre violence psychologique à l'égard de ses compagnes". Il faut en conséquence comprendre du raccourci immédiatement opéré par ces militants et ces médias que toute violence à l'égard d'une femme est désormais l'équivalent d'une violence "sexuelle ou sexiste".
On ne punit pas le viol parce qu'une femme en est victime
Cette confusion est fallacieuse car elle implique que les violences psychologiques à l'égard des femmes sont aussi singulières que les violences sexuelles, et plus graves que les mêmes violences quand elles sont commises par des femmes contre des hommes. Imaginez le cas où un homme d'EELV se plaindrait des violences psychologiques de sa compagne : l'affaire serait-elle prise en charge par le parti ? Et si oui, par la cellule chargée des violences sexistes et sexuelles ? On en doute. A en croire EELV, il existe donc un continuum de barbarie contre les femmes, de la violence psychologique au féminicide, à traiter de façon spéciale parce que les femmes en sont les victimes. Partant, ce parti commet un contre-sens inquiétant sur la signification du droit : on ne punit pas un viol, par exemple, parce qu'une femme en est victime, mais parce que l'acte lui-même est ignoble.
On rétorquera à raison que les violences sexuelles visent très majoritairement les femmes, et ainsi qu'il est normal que ces fameuses cellules partent de ce principe. Mais ce raccourci ne devrait pas fonctionner dans le cas des violences psychologiques, qui visent les deux sexes et sont perpétrées par les uns comme les autres. Comme l'a montré le chercheur John Archer, professeur à l'Université de Central Lancashire et référence en la matière, dans une méta-analyse (c'est-à-dire une étude compilant plusieurs études et de ce fait particulièrement fiable), les hommes font certes preuve d'une tendance à l'"agression "verbale" plus importante que les femmes, mais la différence entre les sexes est faible ; de plus, les femmes utilisent plus que les hommes l'"agression indirecte" comme la propagation de rumeurs et l'exclusion sociale. Rien ne justifie de ce fait de traiter les violences psychologiques à l'encontre des femmes comme des cas à part.
Non, les femmes ne sont pas psychiquement plus faibles
Tenter de le faire, disons le sans détour, revient à réhabiliter l'idée que les femmes sont psychiquement plus faibles que les hommes. Le paradoxe est désespérant : ce contre quoi des féministes se sont longtemps battues se trouve réinstauré par leurs prétendues héritières. Et comme dans les temps anciens, où les hommes pouvaient prendre prétexte de cette fragilité pour exiger que les femmes leur soient soumises, voilà celles-ci sommées d'aller trouver la protection... de Sandrine Rousseau, de ses consoeurs et de toutes celles qui se prétendent désormais l'avant-garde de la cause féminine. Force est de constater que l'enjeu, ici, n'est pas le souci des femmes mais l'exercice du pouvoir, qui a certes changé de camp mais continue à faire de ces dernières d'éternelles mineures. Il en est de même du mantra selon lequel il faudrait toujours "croire les femmes". Comme l'expliquait Marie Dosée dans nos pages, "l'injonction à croire rend vaines toute consolidation et toute confrontation de la parole des femmes : au contraire elle la fige, l'affaiblit, et finalement la sacralise. Allouer à la parole des femmes un caractère sacré la rend indûment intouchable, incritiquable : on finit par la soustraire à la raison."
En définitive, les néoféministes gagnent sur les deux tableaux : elles exigent d'être considérées en tout comme des hommes, mais elles usent aussi de la supposée fragilité féminine pour recevoir un traitement préférentiel - une méthode que Sandrine Rousseau a peaufinée sur les plateaux de télévision ou les réseaux sociaux, où elle attaque férocement et méchamment ses adversaires mais, face au moindre désaccord, se dit blessée et incapable de poursuivre la conversation. La question du traitement différentiel des deux sexes n'est pourtant pas anodine. En obtenant l'égalité, les femmes ont aussi perdu des formes de déférence qui leur étaient acquises du fait de leur sexe. En temps de paix, "les femmes et les enfants d'abord" ne vaut plus, en théorie, que pour les enfants. Mais le miracle de nos sociétés est d'avoir su conserver certaines de ces marques de civilité sans les justifier par l'inégalité juridique. Que votre collègue masculin vous tienne la porte ou qu'un homme vous invite à déjeuner, par exemple, ne signifie pas qu'ils ne vous considèrent pas comme leur égale.
Nous devrions nous réjouir de cet équilibre, mais aussi considérer qu'il est fragile. Car à force de vouloir le beurre et l'argent du beurre, à force de vouloir être considérées comme surpuissantes et spécifiquement fragiles, les féministes aiguiseront les armes de tous les hommes qui, eux, ne croient pas à l'égalité des sexes.
