A l'école, les enfants se tiennent à distance les uns des autres. Les clients aussi, dans les magasins. Devant les salles de classe, les rayons ou les caisses, des marques au sol indiquent les écarts imposés. Personne ne se serre la main. Les bisous sont officiellement suspendus, les câlineries sanitairement restreintes.

Nous voilà dans la vie sans contact. Personne ne sait pour combien de temps. Avec quelles conséquences ?

Interdits de visite à leurs grands-parents, écartés sans comprendre pourquoi, certains petits s'en souviendront longtemps. Des personnes de grand âge, en sur-confinement, sans main familière pour leur caresser la joue, tombent dans ce syndrome de "glissement" qui fait perdre le goût de vivre.

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Parce que le toucher - corps à corps, peau à peau - fonde nos existences. Pour se consoler ou pour dire leur joie, pour manifester amour, tendresse ou émotion, les grands primates, comme les humains, se prennent dans les bras. Sans un mot, cette présence vitale dit : "Tu n'es pas seul, nous sommes ensemble." C'est pourquoi le toucher maintient en vie les prématurés comme les grands vieillards.

Et pour nous tous, son importance est cruciale. Une part essentielle de notre existence passe par les doigts, la peau, le tactile. Demandez aux amoureux... Restreindre le toucher crée donc nécessairement un malaise, voire des ravages.

Pour pallier le déficit de contact direct, mille moyens existent déjà

Mais faut-il en rester là, ne voir que les dégâts, se lamenter des maux ? Suspendre le toucher peut être positif, et protecteur. Pour le virus, cela va de soi. Mais cela va aussi bien au-delà, comme on peut le constater en suivant les pérégrinations, dans l'histoire occidentale, de cette injonction composée de trois mots en latin : "Noli me tangere".

Qui signifient : "Veuille ne pas me toucher" - "nolo (ne pas vouloir)". On les trouve dans la traduction de l'Evangile de Jean (XX, 17), attribués au Christ s'adressant à Marie Madeleine. Elle l'a reconnu, le jour de Pâques, alors qu'il vient de ressusciter. Sidérée, elle tend la main pour s'assurer de ce qu'elle voit.

La signification la plus intéressante de cette scène célèbre - évoquée par d'innombrables tableaux classiques, de Fra Angelico à Titien, en passant par le Corrège - est en fait : "Tu n'as besoin de me toucher pour connaître ma présence." Certes, la preuve par la peau est la première, mais ce n'est pas la seule. La foi la remplace et, surtout, la dépasse.

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Laissons vite de côté l'histoire du christianisme et la question de la foi pour comprendre que la présence humaine peut s'incarner sans contact physique. Nous lui substituons constamment des formes symboliques, poétiques, artistiques qui vont au-delà du toucher animal.

Le langage courant le sait très bien : nous jugeons "touchant" un récit, un film, une musique, une image. L'absence de rencontre directe, peau à peau, ne nous empêche nullement d'être "touchés". Pour pallier le déficit de contact direct, mille moyens existent déjà. Toute la culture, comme sublimation et symbolisation, les a forgés. En inventer constamment de nouveaux est un défi positif.

Dans la société, tout est affaire de bonnes distances

"Ne me touchez pas!", c'est aussi la proclamation du droit à l'intégrité physique. Les juristes le savent depuis longtemps, qui ont repris l'expression "noli me tangere" pour désigner l'interdiction de porter atteinte au corps humain. Ne pas être frappé, mutilé, violé, attaché, torturé ou amputé, être protégé contre toutes les formes de sévices, voilà ce que garantit cette absence de toucher.

Tout se complique, évidemment, dès qu'on prend en compte la double face, menace et protection, de la vie sans contact. Car les deux versants ne sont pas séparés. Pour préserver du virus, on crée inévitablement d'autres souffrances. Et même l'intégrité des corps peut se transformer en sévices. Dans Surveiller et punir (1975), Michel Foucault a montré que l'abandon du cérémonial des supplices a ouvert la voie, avec la naissance du système carcéral, à un "noli me tangere" punitif, un système d'isolement déployant une autre forme de cruauté.

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Avant lui, Schopenhauer avait évoqué la situation d'un groupe de porcs-épics, une nuit d'hiver. Sans se toucher, ils souffrent du froid. Se rapprochant pour se tenir chaud, ils souffrent de leurs piquants. Il leur faut trouver la position où ils sont suffisamment près pour se faire du bien, et assez loin pour ne pas se nuire... Dans la survie, dans la société, comme dans la morale ou dans la politique, tout est affaire de bonnes distances. Les régler, les ajuster, au cas par cas, est une tâche sans fin.

* Roger-Pol Droit est philosophe.