Faut-il quitter Twitter ? Depuis l'annonce du rachat par Elon Musk, des utilisateurs ont fait part de leur volonté de boycotter le réseau social. Le philosophe Raphaël Enthoven (220 000 abonnés) en est une figure depuis 2013. L'essayiste et romancier, qui publie le livre audio "La philosophie avec Raphaël Enthoven", explique son addiction, ironise sur ceux (y compris lui) qui ont voulu tester le réseau alternatif Mastodon, et analyse les effets de Twitter sur la démocratie.

L'Express : Depuis l'annonce du rachat de Twitter par Elon Musk, de nombreux utilisateurs menacent de quitter le réseau social en guise de protestation. Faut-il les suivre ou rester ?

Raphaël Enthoven : Les gens qui veulent quitter Twitter, parce qu'ils redoutent qu'avec Elon Musk ce réseau ne menace de devenir une foire d'empoigne, auraient dû en partir depuis longtemps ! Twitter est gangréné depuis toujours par l'envie de s'opposer, de haïr, d'humilier et, parfois, de se battre. On s'y insulte, on s'y maudit, on y répand des saloperies sans honte. Et pour cause : l'enjeu sur Twitter n'est pas d'avoir raison, mais d'avoir le maximum de supporters. La raison d'être de cette mêlée permanente n'est pas de s'approcher de la vérité, mais d'écraser un adversaire qu'on veut absolument tenir pour un ennemi. Comment voulez-vous faire pire ? Le gouvernement d'un milliardaire instable, qui change d'avis comme de voiture et dont les saillies n'ont aucun intérêt, n'est certes pas de nature à arranger les choses, mais il paraît difficile, en l'état, de les aggraver. Elon Musk n'a pas défiguré Twitter : la grimace est le visage de Twitter depuis que Twitter existe, ou presque. Tant que les réseaux sociaux ne seront pas pénalement comptables de ce qu'ils publient, rien ne changera. Qui plus est, je ne suis pas certain qu'on puisse sortir de Twitter.

Que voulez-vous dire ? Vous pensez à Mastodon, ce réseau présenté comme une alternative au petit oiseau bleu ?

Oui, c'est très drôle ! Pendant vingt-quatre heures, après l'annonce de Musk de rendre payante la certification, tous les certifiés (dont moi) sont allés sur Mastodon pour s'inscrire et ont buté sur une histoire de serveurs introuvables, un problème insoluble pour les inaptes que nous sommes, et chacun est revenu, la queue entre les jambes, sur son réseau détesté favori...

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Mais ce que je voulais dire, c'est qu'on ne sort pas vraiment de Twitter, même quand on en sort effectivement. J'en veux pour preuve tous ceux (dont moi) qui passent leur vie à se demander comment la nouvelle de leur départ a été accueillie sur le réseau qu'ils ont "quitté". En somme, leur avatar a juste été remplacé par leur fantôme, dont ils suivent les aventures avec la même intensité jusqu'au moment où, constatant que le fantôme bat de l'aile, ils choisissent de revenir, auréolés et assagis, disent-ils, par cette longue abstinence...

Twitter a également, selon vous, tué "les derniers restes de la royauté". En quel sens le dites-vous ?

On peut le dire de Twitter comme de tout réseau social, c'est-à-dire de tout univers strictement comptable. Ce qui compte sur Twitter, c'est uniquement ce qu'on peut compter. Votre puissance (ou celle qu'on vous attribue) est réduite à une quantité. De cette manière, tout le monde est sur le même plan, nul n'est hors concours, nul n'échappe à la dure loi des comparaisons. Or, dans notre espace démocratique, la royauté survivait jusqu'à présent sous la forme de l'idolâtrie. L'aura surnaturelle des vedettes (qu'on avait vues à la télé, à leur avantage, au lieu de les contempler toute la journée dans leur salle de bains) était l'ombre des rois, ou bien la façon que nous avions trouvée de rester idolâtres dans un monde sans transcendance. C'est cela qui se termine. L'ombre portée de la monarchie, le désir de transcendance, le goût d'élire certains de nous comme des êtres quasi surnaturels, tout cela disparaît sous la loi des statistiques, les guerres de ratio et le nombre d'abonnés.

Les atermoiements de Musk sur la certification des comptes Twitter en sont un exemple parfait. Faut-il rendre à la fois payante et universellement accessible la certification des comptes ? A première vue, rien n'est plus démocratique. Et pourtant, cela pose deux problèmes : 1) Paradoxalement, rien n'est plus injuste. En lui donnant un prix, le nivellement par l'argent aurait pour effet d'ôter toute valeur à la certification : que certifie-t-on quand il suffit d'acheter son label ? 2) Un monde où chacun dispose de la même unité de compte n'est pas un monde égalitaire. C'est une jungle où le plus nombreux prospère aux dépens du plus faible. En ce sens, la décision censitaire d'Elon Musk d'imposer le versement d'un loyer mensuel pour conserver son écusson bleu est parfaitement conforme à l'ambition démocratique des réseaux : mettre tout le monde sur le même plan tout en dopant les mieux armés.

On ne se salit pas - au contraire - quand on met les mains dans la merde. Ce qui est vraiment répugnant, c'est l'altitude qui se prend pour une hauteur de vue

Après avoir été réfractaire aux réseaux sociaux, vous ferraillez sur Twitter depuis près de dix ans. Pourquoi cette addiction ?

J'étais réfractaire aux réseaux sociaux parce que je les imaginais comme un chaos trompeur où les paroles sont détournées de leur sens, où les croyances se prennent pour des vérités, où toutes les opinions sont mises sur un pied d'égalité et où, dès lors, les fake news concurrencent le travail journalistique. Pourquoi vendre mon âme à ces géants informes ? Pourquoi ajouter une drogue encore plus addictive que le tabac à mon existence ? Pourquoi entrer dans l'arène où le savoir est soluble dans l'audience ? A quoi bon compromettre, peut-être, mon image et ma réputation (à l'époque, meilleures qu'aujourd'hui) pour brasser de l'air et fouetter l'eau parmi des trolls uniquement attachés à me nuire ? Je n'avais pas tort, mais j'étais loin du compte. C'est l'une des particularités de la violence : celle qu'on expérimente est toujours supérieure à celle qu'on imagine.

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C'est donc avec des pincettes et, si j'ose dire, quantité de préservatifs, que j'ai pénétré cet enfer, dans le seul but, au départ, de promouvoir mon travail et de discuter avec des gens de bonne volonté. Assez vite, malgré toutes mes préventions, j'ai été hypnotisé par les sottises que j'y lisais. Il faut comprendre : un professeur de philosophie est un alchimiste, il transforme le plomb d'un désaccord en l'or d'un débat. Pour quelqu'un dont la raison d'être est d'élever une dispute au rang de dialogue, la mauvaise foi est l'adversaire en chef. C'est elle qu'il faut vaincre, et non une opinion en particulier. C'est la réflexion qu'il faut mettre en oeuvre, et non la victoire d'une idée sur l'autre. Or, de ce point de vue, Twitter est une gigantesque salle de classe. Quoi de plus tentant pour un pédagogue que l'évangélisation d'un tel bordel ? Quoi de plus attractif qu'un média hanté par l'immédiat, où chacun prend ses désirs pour des réalités ? Jusqu'alors, mes efforts se limitaient aux 25 élèves d'un TD, et voilà que la technique m'offrait un amphithéâtre avec des millions d'élèves potentiels. C'était irrésistible. C'était aussi peine perdue.

Il faut bien admettre que, des années plus tard, non seulement je n'ai rien changé à cet espace délétère, mais c'est à mes dépens que je m'y trouve. Et chaque jour que j'y passe contribue à m'enfermer davantage dans l'identité dégradée de l'ancien prof devenu sniper. Peu m'importe : à mes yeux, un prof s'élève chaque fois qu'il redescend de sa colline. On ne se salit pas - au contraire - quand on met les mains dans la merde. Ce qui est vraiment répugnant, c'est l'altitude qui se prend pour une hauteur de vue, alors qu'elle est une lâcheté. Je ne suis pas sur Twitter pour avoir une bonne image, mais pour faire ce que j'ai le sentiment d'avoir à faire et à dire, sans crainte, ce qui me paraît juste.

C'est bien beau, tout ça, mais n'est-ce pas, plus prosaïquement, une façon d'anoblir votre addiction ?

Si. Tout comme un fumeur croise à point nommé le médecin compréhensif qui lui dira que "deux ou trois cigarettes ne vont pas le tuer", un twitto compulsif comme moi trouvera toujours d'excellentes raisons d'y passer des heures. On dit souvent, et à juste titre, que Twitter est un miroir trompeur où des phénomènes anodins revêtent l'importance d'une polémique et où des politiques sans avenir (comme Olivier Faure, Ségolène Royal, Jean-Luc Mélenchon ou Florian Philippot) se donnent l'illusion de ressusciter parce qu'ils mobilisent un bataillon de fantassins numériques. C'est vrai. Twitter déforme la réalité. Mais il est également vrai que tout ce qui se passe trouve un écho dans cette boîte à bruits. Twitter, ce n'est pas la réalité, mais c'est ce qu'elle devient quand elle est tordue par des millions de regards. Quoi de plus intéressant ?

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Et puis l'on peut difficilement travailler, comme c'est mon cas, sur la condition démocratique sans tâter de ce chaos. Vivre en démocratie, c'est s'agiter sous un ciel dont on ne sort jamais. C'est bâtir un espoir dans un monde sans horizon, qui ne promet que lui-même. C'est renoncer à changer le monde au profit de l'ambition plus modeste de faire ce qu'on peut et de changer la vie. En cela, Twitter (cet univers illimité dont chacun se prend pour le centre) n'est pas un symptôme démocratique, mais la démocratie en personne. D'ailleurs, les analystes de la démocratie n'ont pas attendu l'existence de Twitter pour en décrire les effets : "Dans les pays libres, où chacun est plus ou moins appelé à donner son opinion sur les affaires de l'Etat ; dans les républiques démocratiques, où la vie publique est incessamment mêlée à la vie privée, où le souverain est abordable de toutes parts, et où il ne s'agit que d'élever la voix pour arriver jusqu'à son oreille, on rencontre beaucoup plus de gens qui cherchent à spéculer sur ses faiblesses et à vivre aux dépens de ses passions, que dans les monarchies absolues. Ce n'est pas que les hommes y soient naturellement pires qu'ailleurs, mais la tentation y est plus forte et s'offre à plus de monde en même temps. Il en résulte un abaissement bien plus général dans les âmes." C'est Tocqueville qui écrit cela, en 1835...

Twitter est une guerre de chacun contre chacun, où chaque twitto est un loup pour l'autre twitto

Que vous a appris ce réseau social sur vos congénères ?

Quand Thomas Hobbes imagine, au début du XVIIe siècle, ce que serait un monde "à l'état de nature" où chacun ferait usage de sa liberté sans la moindre contrainte, il découvre que les humains sont mus par deux passions essentielles : la peur de mourir et, par conséquent, l'envie de tuer. Il en résulte, selon lui, la "guerre de chacun contre chacun" dont l'issue est un contrat entre les hommes, au terme duquel ils renoncent à leur liberté et s'en remettent à la tutelle du Léviathan pour garantir leur sécurité. C'est de cette façon, pense le philosophe, que, par l'économie de la peur, nous en venons à constituer des sociétés sous la férule des lois.

Seulement, jusqu'à l'apparition de l'automobile (qui fait de nous des animaux enragés) et, surtout, des réseaux sociaux, l'hypothèse de Hobbes n'était qu'une fiction. Désormais, il suffit d'observer la conduite d'un homme au volant, ou bien le comportement d'un twitto qui se croit à l'abri, pour comprendre que Hobbes avait raison. Twitter est un monde à l'état de nature où la peur de disparaître prend la forme d'une agressivité inouïe. Twitter est une guerre de chacun contre chacun, où chaque twitto est un loup pour l'autre twitto. Aller sur Twitter, c'est sortir du temps pour contempler l'hypothèse anhistorique du meilleur des anthropologues et assister, impuissant, à une bagarre sans fin. Car la seule différence entre l'hypothèse de Hobbes et ce que l'on observe sur Twitter (la seule chose que Hobbes n'avait pas prévue, en somme), c'est que, sur Twitter, on ne sort pas de la guerre. Dans le pancrace général à quoi Twitter se résume, les affrontements n'engagent pas les corps mais seulement les opinions. Dès lors, comme c'est la réputation plus que la vie qui est en balance, l'urgence de substituer au chaos la fermeté d'une loi se fait moins sentir. Ce que Twitter nous apprend, c'est que, lorsque leur vie n'en dépend pas, les gens adorent se battre.

L'autre leçon, je l'appelle le "syndrome de Gygès", du nom du pécheur qui, raconte Platon dans La République, met la main sur un anneau dont le pouvoir est de le rendre invisible. Aussitôt, protégé des regards, le brave homme devient un monstre, un tueur, qui viole la reine et prend le trône... Dans La République, l'histoire de Gygès est opposable à l'argument socratique selon lequel tout homme dispose d'un sens inné de la justice. S'il suffit d'être invisible pour devenir monstrueux (autrement dit, si ce qui nous retient de mal agir n'est pas l'idée de la justice mais la présence des forces de l'ordre), cela signifie, soutient l'interlocuteur de Socrate, que la force doit nous gouverner... Or, qu'est-ce que Twitter ? Un magma de connards anonymes convaincus que, sous le masque, ils peuvent dire et faire tout ce qu'ils veulent. Sur Twitter, Gygès est l'anonyme qui vous insulte, vous frappe sous la ceinture, participe aux lynchages et applaudit vos malheurs... avant de reprendre une activité normale sous sa véritable identité. C'est la raison pour laquelle on aurait grand tort de supprimer l'anonymat sur ce réseau dont l'unique intérêt est de montrer à l'envi ce que font les gens quand ils se croient à l'abri. Quoi de plus précieux pour quelqu'un dont le métier consiste à travailler sur la nature humaine et ses invariants ?

Quel est votre plus beau souvenir sur les réseaux sociaux ?

Comme tout homme en guerre, j'adore les trêves. Ces moments rares où les portes s'ouvrent entre deux mondes hermétiques et où deux adversaires idéologiques se serrent la main parce qu'ils se découvrent en accord sur l'essentiel. Je vous jure que ça arrive.

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J'aime aussi les dialogues au long cours, avec arguments et civilités à l'appui. On a tort d'opposer la pratique de la philosophie à l'exercice de la discussion en ligne : le format de 280 signes est excellent pour débattre. Dans les dialogues de Platon, les répliques sont rarement plus longues. Nulle démagogie, ici. Juste le constat que la contrainte de faire bref a aussi ses vertus : la précision et la concision. Et qu'une idée qui ne tient pas en 280 signes est une idée bancale. 280 signes, c'est la distance d'un paradoxe ou d'un contre-argument. Twitter est un excellent outil pédagogique, dont peu se servent. En ce qui me concerne, certaines discussions, parce qu'elles sont de bonne foi et qu'elles visent un enrichissement mutuel, y valent tout l'or du monde. Difficile d'en isoler une, car, finalement, elles sont nombreuses...

"Twitter tue la démocratie" a estimé Yannick Jadot. Etes-vous d'accord avec lui ?

Je le dirais autrement. La démocratie est menacée par le mauvais usage de la liberté qu'elle permet. La démocratie nous donne le droit d'être égoïstes, médiocres, méchants, haineux même, sans jamais rencontrer les foudres de la loi. La démocratie est un monde dont la grandeur repose sur le droit qu'il nous donne de rester petits, tout petits, mesquins et détestables. Le problème, c'est que la démocratie dépérit si tout le monde en reste là. En démocratie, chacun est libre de ne penser qu'à lui-même, mais si tout le monde en fait autant, c'en est fini de cette liberté. Or, Twitter, Facebook, TikTok, Snapchat ou Instagram stimulent intensément l'envie d'être médiocre et autocentré. Il est juste de dire, en cela, que les réseaux sociaux sont un poison démocratique, mais c'est un poison que la démocratie elle-même sécrète. Nous n'avons pas attendu les réseaux sociaux pour abuser du droit d'être nuls, mais avec les réseaux sociaux, ce "droit" a reçu le coup de main d'un arsenal numérique. Le résultat, c'est qu'un espace comme Twitter qui, en théorie, célèbre le dialogue et la discussion, est un espace qui, concrètement, s'organise en permanence pour faire taire toute opinion dissidente et punir d'ostracisme (ou d'annulation) celui qui l'a émise.

Mais ce sont là, chez Yannick Jadot comme moi-même, des réflexions d'enfant gâté. Nous ne sommes pas Iraniens. Nous ne vivons pas en dictature. Si c'était le cas, aucune des critiques que j'ai formulées contre Twitter ne serait recevable. Les réseaux sociaux sont un poison démocratique, mais un antidote aux tyrannies. C'est à cause d'eux qu'en démocratie la liberté culmine dans la violence bestiale, mais c'est grâce à eux qu'en dictature, la contrainte légale s'effondre sous les coups de boutoir de la liberté. Il est possible que la démocratie succombe sous les lynchages en ligne et la guerre de chacun contre chacun, mais il est certain que le mur de Berlin n'aurait pas tenu une semaine à l'ère de Twitter.