La 12e direction générale du ministère russe de la Défense gère une douzaine d'installations centrales de stockage d'armes nucléaires. Connues sous le nom de sites Objet S et dispersées dans toute la fédération de Russie, elles contiennent des milliers d'ogives nucléaires et de bombes à hydrogène aux rendements explosifs très variés. Au cours des trois derniers mois, le président Vladimir Poutine et d'autres responsables russes ont menacé de manière inquiétante d'utiliser des armes nucléaires dans la guerre contre l'Ukraine. Selon Pavel Podvig, directeur du projet sur les forces nucléaires russes et ancien chercheur à l'Institut de physique et de technologie de Moscou, aujourd'hui basé à Genève, les missiles balistiques à longue portée déployés sur terre et dans les sous-marins sont les seules armes nucléaires russes disponibles pour une utilisation immédiate.

Si Poutine décide d'attaquer l'Ukraine avec des armes nucléaires "tactiques" à plus courte portée, celles-ci devront être retirées d'un site Objet S - comme Belgorod-22, à seulement 40 kilomètres de la frontière ukrainienne - et transportées vers des bases militaires. Il faudra des heures pour que les armes soient prêtes au combat, pour que les ogives soient accouplées aux missiles de croisière ou aux missiles balistiques, pour que les bombes à hydrogène soient chargées dans les avions. Les Etats-Unis observeront très probablement le déplacement de ces armes en temps réel : par le biais de la surveillance par satellite, de caméras cachées au bord de la route, d'agents locaux munis de jumelles. Et cela soulèvera une question d'importance existentielle : que doivent faire les Etats-Unis ?

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Le président Joe Biden a clairement indiqué que toute utilisation d'armes nucléaires en Ukraine serait "totalement inacceptable" et "entraînerait de graves conséquences". Mais son administration est restée publiquement ambiguë sur ce que seraient ces conséquences. Cette ambiguïté est la bonne politique. Néanmoins, il doit également y avoir une discussion ouverte et un débat en dehors de l'administration sur ce qui est réellement en jeu. Au cours du mois dernier, j'ai discuté avec de nombreux experts en sécurité nationale et d'anciens responsables gouvernementaux de la probabilité que la Russie utilise des armes nucléaires contre l'Ukraine, des cibles probables et de la réponse américaine appropriée. Bien qu'ils ne soient pas d'accord sur certains aspects, ils m'ont répété le même point : le risque de guerre nucléaire est plus grand aujourd'hui qu'à tout autre moment depuis la crise des missiles de Cuba. Et les décisions qui devraient être prises après une frappe nucléaire russe sur l'Ukraine sont sans précédent. En 1945, lorsque les Etats-Unis ont détruit deux villes japonaises avec des bombes atomiques, ils étaient la seule puissance nucléaire du monde. Neuf pays possèdent aujourd'hui des armes nucléaires, d'autres pourraient bientôt en obtenir, et le risque que les choses tournent mal a considérablement augmenté.

"L'échelle de l'escalade" et Docteur Folamour

Plusieurs scénarios d'une utilisation prochaine de l'arme nucléaire par la Russie semblent possibles : 1) une détonation au-dessus de la mer Noire ne faisant aucune victime mais démontrant la volonté russe de franchir le seuil nucléaire et signalant que le pire est à venir ; 2) une frappe directe contre les dirigeants ukrainiens, visant à tuer le président Volodymyr Zelensky et ses conseillers dans leurs bunkers souterrains ; 3) une attaque nucléaire sur une cible militaire ukrainienne, peut-être une base aérienne ou un dépôt d'approvisionnement, qui n'est pas destinée à blesser des civils ; 4) la destruction d'une ville ukrainienne, causant des pertes civiles massives et créant la terreur pour précipiter une reddition rapide - les mêmes objectifs qui ont motivé les attaques nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki.

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Toute réponse de l'administration Biden serait basée non seulement sur la façon dont la Russie utilise une arme nucléaire contre l'Ukraine, mais aussi, de façon plus importante encore, sur la manière dont le comportement futur de la Russie pourrait être affecté par la réponse américaine. Cette réponse encouragerait-elle Poutine à faire marche arrière - ou à redoubler d'efforts ? Les débats de la guerre froide sur la stratégie nucléaire portaient sur les moyens d'anticiper et de gérer l'escalade d'un conflit. Au début des années 1960, Herman Kahn, éminent stratège de la Rand Corporation et du Hudson Institute, a imaginé une métaphore visuelle du problème : "l'échelle de l'escalade". Kahn a inspiré en grande partie le personnage du Docteur Folamour dans le film, devenu un classique, de Stanley Kubrick sorti en 1964, et l'échelle d'escalade reste un concept central dans la réflexion sur la manière de combattre une guerre nucléaire. La version de Kahn comportait 44 échelons. Au bas de l'échelle, on trouvait l'absence d'hostilités ; au sommet, l'anéantissement nucléaire. Un président pouvait choisir de passer de l'étape n° 26, "Attaque de démonstration sur la zone intérieure", à l'étape n° 39, "Frappes lentes contre les villes". L'objectif de chaque nouvelle étape de l'escalade pouvait varier. Il pouvait s'agir simplement d'envoyer un message. Ou de contraindre, contrôler ou anéantir un adversaire. Vous grimpiez l'échelle pour en redescendre un jour.

Le "tourbillon d'escalade" est une visualisation plus récente et plus complexe d'un éventuel conflit entre des puissances nucléaires. Elle a été développée par Christopher Yeaw, qui a officié comme directeur scientifique à l'United States Air Force Global Strike Command de 2010 à 2015. En plus de l'aspect vertical des échelons de l'escalade, le tourbillon intègre un mouvement horizontal qui englobe les divers aspects de la guerre moderne : spatiale, cybernétique, conventionnelle, nucléaire. Un tourbillon d'escalade ressemble à une tornade. L'illustration de l'un d'entre eux, qui figure dans un diaporama du Global Strike Command, place la pire issue possible là où l'entonnoir est le plus large : "les niveaux les plus élevés de la destruction sociale définitive".

"Folie nucléaire de Poutine"

En octobre 1962, Sam Nunn avait 24 ans. Récemment diplômé de l'école de droit de l'université d'Emory, il venait de décrocher une habilitation de sécurité et un emploi à la Commission des forces armées de la Chambre des représentants. Quand un collègue censé partir à l'étranger pour superviser les bases de l'Otan fit marche arrière, Nunn le remplaça, quitta les Etats-Unis pour la première fois - et se retrouva sur la base aérienne de Ramstein, en Allemagne, au pic de la crise des missiles de Cuba. Il se souvient d'avoir vu des soldats de l'Otan en station près des pistes, chacun chargé d'une seule bombe à hydrogène, prêts à s'envoler pour l'Union soviétique. Les pilotes s'asseyaient sur des chaises à côté de leur avion, jour et nuit, et essayaient de dormir en attendant l'ordre de décoller. Ils avaient assez de carburant pour l'aller, et prévoyaient d'atterrir quelque part, d'une manière ou d'une autre, après avoir largué leurs bombes. Le commandant de la force aérienne américaine en Europe indiqua à Nunn que si une guerre éclatait, ses pilotes devraient partir en quelques minutes ; que la base aérienne de Ramstein serait l'une des premières cibles de l'Otan que détruirait une attaque nucléaire soviétique. Il gardait en permanence un talkie-walkie sur lui pour donner l'ordre de décoller.

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La crise des missiles à Cuba a profondément marqué Nunn. Pendant les vingt-quatre années où il officia comme sénateur aux Etats-Unis, il travailla sans relâche pour réduire le risque d'une guerre nucléaire et du recours à la terreur nucléaire. A la tête de la Commission des forces armées du Sénat, il défendit le principe d'une coopération étroite avec Moscou en matière nucléaire. Afin de poursuivre ces efforts, il cofonda ensuite une organisation à but non lucratif, la Nuclear Threat Initiative, avec laquelle j'ai collaboré sur un certain nombre de projets. Tout ce travail risque à présent d'être défait par l'invasion russe en Ukraine et la virulente rhétorique nucléaire qui l'accompagne.

L'ancien sénateur américain Sam Nunn, le 12 juillet 2017.

L'ancien sénateur américain Sam Nunn, le 12 juillet 2017.

© / ALEX WONG / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Avant l'attaque de l'Ukraine, les cinq nations autorisées à disposer d'armes nucléaires par le traité sur la non-prolifération (TNP) - Etats-Unis, Royaume-Uni, Russie, Chine, France - avaient conclu un accord en vertu duquel l'emploi de ces armes se justifierait seulement dans un cadre purement défensif, en réaction à une attaque nucléaire, ou conventionnelle de large portée. En janvier, ces cinq pays ont publié une déclaration commune proclamant la maxime de Ronald Reagan : "Une guerre nucléaire ne doit jamais être menée et ne peut jamais être gagnée." Un mois plus tard, la Russie a violé les normes qui avaient prévalu pendant plus d'un siècle en vertu du TNP. Elle a envahi un pays qui avait renoncé aux armes nucléaires, menacé d'une attaque nucléaire quiconque essaie de lui venir en aide, et commis des actes de terrorisme nucléaire en bombardant les centrales de Tchernobyl et Zaporijia.

Nunn soutient la stratégie de "l'ambiguïté délibérée", adoptée par l'administration Biden, sur la réponse à apporter à l'usage d'une arme nucléaire par la Russie. Mais il espère qu'en secret, une sorte de diplomatie informelle soit menée, avec une personnalité largement respectée comme l'ancien directeur de la CIA Robert Gates, afin de faire savoir sans ménagement aux Russes avec quelle brutalité les Etats-Unis pourraient riposter s'ils franchissaient le seuil du nucléaire. Pendant la crise des missiles de Cuba, le président John F. Kennedy et le premier secrétaire Nikita Khrouchtchev voulaient tous deux éviter une guerre nucléaire totale - et pourtant, ils ont failli en avoir une, à cause d'incompréhensions, de malentendus et d'erreurs. La diplomatie informelle a joué un rôle crucial pour mettre fin sans encombre à cette crise.

Nunn décrit les violations russes de normes longtemps en vigueur comme "la folie nucléaire de Poutine", et souligne les trois fondamentaux essentiels pour éviter une catastrophe nucléaire : des dirigeants rationnels, une information exacte et pas de bévues majeures. "Or, pour chacun de ces trois éléments, le doute est permis", affirme-t-il.

L'erreur d'une riposte nucléaire

Si la Russie utilise une arme nucléaire en Ukraine, Nunn pense que la riposte nucléaire américaine doit être le dernier recours. Il privilégie une sorte d'escalade horizontale, qui consiste à tout mettre en oeuvre pour éviter un échange nucléaire entre la Russie et les Etats-Unis. Par exemple, si la Russie frappe l'Ukraine avec un missile nucléaire de croisière lancé d'un bateau, il préconise de couler immédiatement ce navire. Le nombre de pertes ukrainiennes devrait déterminer la sévérité de la réaction américaine - et toute escalade devrait se limiter à des armes conventionnelles. La flotte russe en mer Noire pourrait être coulée en guise de représailles, et une zone d'exclusion aérienne imposée au-dessus de l'Ukraine, même si cela implique de détruire des unités antiaériennes sur le sol russe.

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Depuis le début de l'invasion, les menaces nucléaires de la Russie ont pour but de décourager les Etats-Unis et leurs alliés de l'Otan de livrer du matériel militaire à l'Ukraine. Et ces menaces sont soutenues par les capacités russes. L'année dernière, lors d'un exercice d'entraînement impliquant environ 200 000 soldats, l'armée russe s'est exercée à lancer une attaque nucléaire contre les forces de l'Otan en Pologne. "La Russie sera de plus en plus incitée à attaquer les lignes d'approvisionnement des pays de l'Otan vers l'Ukraine au fur et à mesure que la guerre se poursuivra", affirme Nunn. Cela accroîtra également le risque de graves dérapages et d'erreurs. Une attaque russe intentionnelle ou par inadvertance contre un pays de l'Otan pourrait être le début de la Troisième Guerre mondiale.

Au cours de l'été 2016, des membres de l'équipe de sécurité nationale du président Barack Obama ont secrètement organisé un jeu de guerre dans lequel la Russie envahit un pays de l'Otan dans les pays Baltes, puis utilise une arme nucléaire tactique à faible rendement contre les forces de l'Otan pour mettre fin au conflit dans des conditions favorables. Comme le décrit Fred Kaplan dans The Bomb (2020), deux groupes au sein de l'administration Obama sont parvenus à des conclusions très divergentes sur ce que les Etats-Unis devaient faire. Le comité dit "principal" du Conseil national de sécurité (NSC) - comprenant des membres du Cabinet et des membres des chefs d'état-major interarmées - a estimé que les Etats-Unis n'avaient pas d'autre choix que de riposter avec des armes nucléaires. Tout autre type de réponse serait la preuve, selon le comité, d'un manque de détermination, nuirait à la crédibilité américaine et affaiblirait l'alliance de l'Otan. Le choix d'une cible nucléaire appropriée s'est cependant avéré difficile. Frapper la force d'invasion de la Russie entraînerait la mort de civils innocents dans un pays de l'Otan. Frapper des cibles à l'intérieur de la Russie risquerait de faire dégénérer le conflit en une guerre nucléaire totale. En fin de compte, le comité principal du NSC a recommandé une attaque nucléaire contre la Biélorussie, une nation qui n'a joué aucun rôle dans l'invasion de l'allié de l'Otan, mais qui a le malheur d'être elle-même un allié de la Russie.

Des membres adjoints du NSC ont joué au même jeu de guerre et ont proposé une réponse différente. Colin Kahl, à l'époque conseiller du vice-président Biden, a fait valoir qu'une riposte à l'arme nucléaire serait une énorme erreur, qui sacrifierait leurs valeurs morales. Kahl pensait qu'il serait bien plus efficace de répondre par une attaque conventionnelle et de retourner l'opinion mondiale contre la Russie pour avoir violé le tabou nucléaire. Les autres étaient d'accord, et Avril Haines, conseillère adjointe à la sécurité nationale, avait suggéré de fabriquer des tee-shirts avec le slogan "Les adjoints devraient diriger le monde". Haines est maintenant la directrice du renseignement national du président Biden, et Kahl est le sous-secrétaire à la Défense pour la politique.

Cyberattaque dévastatrice

En 2019, l'Agence de réduction des menaces de la Défense (DTRA) a organisé de vastes jeux de guerre sur la façon dont les Etats-Unis devraient réagir si la Russie envahissait l'Ukraine et avait ensuite recours à une arme nucléaire. La DTRA est la seule agence du Pentagone chargée exclusivement de contrer et de dissuader les armes de destruction massive. Bien que les résultats de ces jeux de guerre du DTRA soient classifiés, l'un des participants m'a confié : "Il n'y a pas eu de scénario positif." Les scénarios de recours au nucléaire étaient étrangement similaires à ceux envisagés aujourd'hui. A propos de la guerre nucléaire, ce participant a ajouté que le message central du film WarGames de 1983 est toujours valable : "Ne pas jouer est le seul coup gagnant."

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Aucun des experts en sécurité nationale que j'ai interrogés ne pense que les Etats-Unis devraient utiliser une arme nucléaire en réponse à une attaque nucléaire russe contre l'Ukraine. Rose Gottemoeller - qui a été la négociatrice américaine en chef du nouveau traité de contrôle des armements START avec la Russie, puis secrétaire générale adjointe de l'Otan - estime que toute attaque nucléaire contre l'Ukraine susciterait une condamnation mondiale, notamment de la part des pays d'Afrique et d'Amérique du Sud, continents qui sont des zones dépourvues d'armes nucléaires. Elle pense que la Chine, malgré son soutien tacite à l'invasion de l'Ukraine, s'opposerait fermement à l'utilisation d'une arme nucléaire par Poutine et soutiendrait les sanctions contre la Russie au Conseil de sécurité des Nations unies. La Chine défend depuis longtemps les "garanties nucléaires négatives" et a promis en 2016 "de ne pas utiliser ou menacer d'utiliser des armes nucléaires contre des Etats non dotés d'armes nucléaires ou dans des zones exemptes d'armes nucléaires".

L'ex-négociatrice américaine des traités de contrôle des armes stratégiques entre les Etats-Unis et la Russie, Rose Gottemoeller, le 27 octobre 2017.

L'ex-négociatrice américaine des traités de contrôle des armes stratégiques entre les Etats-Unis et la Russie, Rose Gottemoeller, le 27 octobre 2017.

© / Armend NIMANI / AFP

Si les Etats-Unis détectent que des armes tactiques sont retirées de sites de stockage russes, Mme Gottemoeller pense que l'administration Biden devrait envoyer un avertissement sévère à Moscou par des voies détournées, puis rendre public le déplacement de ces armes, en utilisant la même tactique de partage des renseignements qui a semblé déjouer les opérations russes sous faux drapeau impliquant des armes chimiques et biologiques en Ukraine. Au fil des années, elle a fait la connaissance de nombreux hauts commandants qui supervisent l'arsenal nucléaire russe et a acquis un grand respect pour leur professionnalisme. Selon Mme Gottemoeller, ils pourraient résister à un ordre d'utiliser des armes nucléaires contre l'Ukraine. Et s'ils obéissent à cet ordre, l'option qu'elle privilégie serait "une réponse diplomatique musclée" à la frappe nucléaire, et non une réponse militaire nucléaire ou conventionnelle, associée à une forme de guerre hybride. Les Etats-Unis pourraient lancer une cyberattaque dévastatrice contre les systèmes de commandement et de contrôle russes liés à l'attaque nucléaire et laisser ouverte la possibilité d'attaques militaires ultérieures.

Cibles militaires à l'intérieur de la Russie

Scott Sagan, codirecteur du Centre pour la sécurité et la coopération internationales à l'université de Stanford, estime que le risque d'une utilisation par la Russie de l'arme nucléaire a diminué au cours du mois dernier, les combats s'étant déplacés vers le sud de l'Ukraine. Il est peu probable que Poutine contamine le territoire dont il espère s'emparer avec des retombées radioactives. Et un coup de semonce, comme l'explosion d'une arme nucléaire inoffensive au-dessus de la mer Noire, ne servirait selon lui par à grand-chose. Ce serait une preuve d'irrésolution, et non de détermination - conclusion à laquelle sont parvenus les Etats-Unis il y a un demi-siècle au sujet de l'utilité potentielle d'une frappe de démonstration de l'Otan pour dissuader l'Armée rouge. Sagan concède que si la Russie devait perdre des batailles majeures dans le Donbass, ou si une contre-offensive ukrainienne semblait sur le point de mener à une victoire importante, Poutine pourrait utiliser l'arme nucléaire pour obtenir une reddition ou un cessez-le-feu. Comme riposte, en fonction des dégâts causés par cette explosion nucléaire, Sagan préconiserait des attaques conventionnelles américaines contre les forces russes en Ukraine, contre les navires russes en mer Noire, voire des cibles militaires à l'intérieur de la Russie, comme par exemple la base ayant servi de lancement à la frappe nucléaire.

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Sagan critique la façon dont est généralement représentée l'évolution des conflits militaires. L'image d'une "échelle de l'escalade" lui semble trop statistique. Cette métaphore suggère la liberté de décider si l'on doit monter ou descendre les échelons. Sagan estime que l'escalade nucléaire ressemble davantage à un escalator : une fois que celui-ci se met en marche, il est très difficile d'en descendre. Cet expert serait ainsi profondément préoccupé par tout signe indiquant que Poutine prendrait ne serait-ce que des mesures initiales en vue d'un usage de l'arme nucléaire. "Nous ne devons pas sous-estimer le risque d'une explosion nucléaire accidentelle si les armes tactiques sont retirées de leur bunker de stockage et dispersées largement parmi les forces militaires russes" avertit Sagan.

J'ai récemment déjeuné avec l'ancien secrétaire à la Défense William J. Perry, à son domicile à Palo Alto (Californie). Aujourd'hui âgé de 94 ans, il est l'un des derniers grands stratèges militaires toujours en activité qui a été un témoin direct des ravages de la Seconde Guerre mondiale. Il a servi dans l'armée d'occupation au Japon, et rien de ce qu'il avait lu sur les bombardements ne l'avait préparé à ce qu'il a vu là-bas : une grande ville réduite en cendres, avec des survivants au milieu de décombres fondus, dépendant de rations militaires. A Naha, capitale d'Okinawa, la destruction semblait encore pire. Dans ses Mémoires, Perry écrit que pas un seul bâtiment n'est resté debout, et fournit une description célèbre : "Le paysage tropical luxuriant a été transformé en un vaste champ de boue, de plomb, de pourriture et d'asticots." Ce que Perry a vu au Japon l'a profondément ébranlé au sujet de la menace nucléaire. Naha et Tokyo ont été dévastées par des dizaines de milliers de bombes larguées au cours de centaines de raids aériens ; pour Hiroshima et Nagasaki, il a suffi d'une seule bombe atomique.

L'ancien secrétaire à la Défense William Perry, le 6 mars 2015.

L'ancien secrétaire à la Défense William J. Perry, le 6 mars 2015.

© / ALEX WONG / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Par la suite, Perry a fait des études de mathématiques et est devenu un pionnier de la Silicon Valley, se spécialisant dans la surveillance par satellite et l'utilisation de la technologie numérique pour la guerre électronique. Durant la crise des missiles de Cuba, il s'est rendu à Washington, à la demande de la CIA, pour minutieusement examiner les photographies satellites de l'île, à la recherche de preuves de la présence d'armes nucléaires soviétiques. Il a contribué aux rapports du renseignement lus chaque matin par le président Kennedy, et s'est demandé chaque soir si le lendemain serait son dernier jour. En tant que sous-secrétaire à la Défense sous l'administration Carter, Perry a joué un rôle crucial dans le développement de matériaux furtifs. En tant que secrétaire de la Défense sous l'administration Clinton, il a oeuvré à enfermer les armes nucléaires et les matières fissiles dans des lieux situés dans toute l'ancienne Union soviétique. Après avoir quitté le Pentagone, il s'est forgé une réputation de pacifiste, rejoignant Sam Nunn, Henry Kissinger et George Shultz en 2008 dans un plaidoyer pour l'abolition des armes nucléaires, s'opposant aux projets américains de nouveaux missiles balistiques à longue portée et appelant les Etats-Unis à déclarer officiellement qu'ils ne seront jamais les premiers à lancer une attaque nucléaire. Mais les opinions de Perry au sujet l'invasion russe de l'Ukraine sont tout sauf conciliantes et floues.

Armes nucléaires russes à ultra-faible rendement

Nous avons mangé des sandwiches préparés par Perry, assis sur une grande terrasse où les jardinières débordaient de fleurs et où les colibris voltigeaient au-dessus des mangeoires, sous un ciel bleu éclatant. Le cadre ne pouvait être plus bucolique, et l'idée d'une guerre nucléaire plus éloignée. Quelques jours plus tôt, Perry avait prononcé un discours à Stanford sur les enjeux en Ukraine. La paix qui avait régné en Europe pendant près de huit décennies avait volé en éclats le 24 février, expliqua-t-il. "Si l'invasion de la Russie réussit, nous devons nous attendre à voir d'autres invasions". Poutine se livre désormais à un chantage, menaçant d'utiliser les armes nucléaires à des fins offensives, et non défensives, en essayant de dissuader les Etats-Unis de livrer des armes conventionnelles dont l'Ukraine a cruellement besoin. "Je crains que si nous cédons à cette menace scandaleuse, nous y serons bientôt à nouveau confrontés" avertit Perry.

Le comportement de Perry est réfléchi, calme et doux, pas le moins du monde alarmiste ou trop émotif. Je le connais depuis plus de dix ans, et bien que sa voix se soit adoucie, son esprit reste remarquablement intact. Sous sa chaleur et sa gentillesse se cache de l'acier. Perry a rencontré Poutine à plusieurs reprises, depuis l'époque où ce dernier était maire adjoint de Saint-Pétersbourg. Il pense que Poutine fera usage d'armes tactiques en Ukraine si cela semble lui procurer un avantage. Bien que la politique officielle de la fédération de Russie ne préconise un usage des armes nucléaires qu'en cas de menace existentielle, les déclarations publiques de Moscou doivent toujours être prises avec des pincettes. L'Union soviétique avait catégoriquement nié l'existence des bases de missiles à Cuba, au moment même où elle était en train de les construire. Pendant des années, elle s'est engagée à ne jamais être la première à utiliser une arme nucléaire, tout en adoptant secrètement des plans de guerre qui débutaient par des attaques nucléaires à grande échelle contre des bases de l'Otan et contre des villes européennes. Le Kremlin a nié avoir l'intention d'envahir l'Ukraine, jusqu'à ce qu'il envahisse l'Ukraine. Perry a toujours jugé Poutine compétent et discipliné, mais froid. Il pense que Poutine est aujourd'hui encore rationnel et sain d'esprit, mais qu'il serait capable d'utiliser des armes nucléaires en Ukraine afin de remporter la victoire et ainsi assurer la survie de son régime.

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Pendant la guerre froide, les Etats-Unis ont placé des milliers d'armes nucléaires tactiques à faible rendement au sein des pays de l'Otan, et prévoyaient de les utiliser en cas d'invasion soviétique. En septembre 1991, le président George Bush a ordonné de façon unilatérale que toutes ces armes tactiques américaines soient retirées et détruites. Cette décision de Bush faisait savoir que la guerre froide était terminée et que les Etats-Unis ne considéraient plus les armes tactiques comme utiles sur le champ de bataille. Leurs dommages collatéraux, l'imprévisibilité des retombées radioactives mortelles semblaient contre-productifs et inutiles. Les Etats-Unis ont développé des armes conventionnelles de précision, capables de détruire n'importe quelle cible importante, sans briser le tabou nucléaire. Mais la Russie, elle, ne s'est jamais débarrassée de ses armes nucléaires tactiques. A mesure que la puissance de ses forces militaires conventionnelles diminuait, elle a développé des armes nucléaires à très faible et même ultra-faible rendement, qui produisent relativement peu de retombées. Pour reprendre les termes d'un éminent concepteur russe d'armes nucléaires, ces armes sont "respectueuses de l'environnement". Les plus de cent "explosions nucléaires pacifiques" réalisées par l'Union soviétique - prétendument pour acquérir des connaissances sur l'utilisation du nucléaire dans le cadre de tâches banales comme l'excavation de réservoirs - ont facilité l'élaboration d'armes tactiques à très faible rendement.

Deux explosions nucléaires ont déjà eu lieu en Ukraine, dans le cadre du "Programme n°7 - Explosions pacifiques pour l'économie nationale" de l'Union soviétique. En 1972, un engin nucléaire a explosé, soi-disant pour sceller un puits de gaz qui fuitait dans une mine à Krasnograd, à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Kharkiv. La force explosive était environ quatre fois moins importante que la bombe ayant détruit Hiroshima. En 1979, un autre engin nucléaire a explosé pour prétendument éliminer le méthane dans une mine de charbon près d'une ville dans le Donbass. La force explosive était environ 45 fois supérieure à celle de la bombe d'Hiroshima. Ni les travailleurs de la mine ni les 8000 habitants aux alentours n'ont été informés. Les mineurs ont eu droit à un jour de congé pour "exercice de défense civile", puis ont été renvoyés dans la mine.

Détruire les forces russes présentes en Ukraine

Selon Perry, la faiblesse des forces conventionnelles russes par rapport à celles des Américains, et l'avantage relatif de la Russie en matière d'armes tactiques sont des facteurs qui pourraient inciter Poutine à lancer une attaque nucléaire. Il serait très avantageux pour la Russie d'établir une légitimité de l'usage d'armes nucléaires tactiques. Pour cela, Poutine doit choisir la bonne cible. Perry pense qu'une frappe de démonstration au-dessus de la mer Noire n'apporterait pas grand-chose à Poutine. La destruction d'une ville ukrainienne, avec de nombreuses victimes civiles, serait une énorme erreur. Mais si la Russie peut détruire une cible militaire sans grandes retombées radioactives, sans victimes civiles et sans susciter de réponse forte de la part des Etats-Unis, Perry pense qu'il n'y aurait pas de "gros obstacle" à ce qu'elle agisse. La Russie possède plus d'armes nucléaires que toute autre nation dans le monde. Sa fierté nationale est fortement liée à ces armes. Ses propagandistes célèbrent presque quotidiennement l'usage possible d'armes nucléaires - contre l'Ukraine, ainsi que contre les Etats-Unis et leurs alliés de l'Otan - dans le but de les banaliser. Son armée a déjà détruit des villes ukrainiennes, pris pour cibles délibérées des hôpitaux, tué des milliers de civils, toléré des pillages et des viols. L'utilisation d'une arme nucléaire à très faible rendement contre une cible purement militaire pourrait sembler ne pas être trop polémique. "Il y aurait un tollé international, mais je ne pense pas que cela durerait longtemps" estime Perry. "Cela pourrait se dissiper en une semaine ou deux".

Si les Etats-Unis obtiennent des renseignements indiquant que la Russie se prépare à utiliser une arme nucléaire, Perry conseille de rendre cette information immédiatement publique. Et si la Russie en fait usage, les Etats-Unis devraient appeler à une condamnation internationale, faire le plus grand tapage possible - en insistant sur le mot "nucléaire" - et engager une action militaire, avec ou sans leurs alliés de l'Otan. Les représailles devraient être fortes, ciblées et conventionnelles, mais non nucléaires. Elles devraient se limiter à l'Ukraine, idéalement sur des cibles en lien avec l'attaque nucléaire. "Vous voulez monter le moins possible dans l'échelle de l'escalade, tout en provoquant un effet puissant et pertinent" explique Perry. Mais si Poutine répond avec une autre attaque nucléaire, alors "on relève le gant une deuxième fois" et on détruit peut-être les forces militaires russes présentes en Ukraine, ce que les Etats-Unis pourraient facilement faire avec des armes conventionnelles. Perry est conscient que ces escalades s'approcheraient des scénarios à la Docteur Folamour évoqués par Herman Khan. Mais si nous finissons par faire la guerre à la Russie, ce sera le choix de Poutine, pas le nôtre.

Perry alerte depuis de nombreuses années sur la montée du risque nucléaire. L'invasion de l'Ukraine a malheureusement confirmé sa prédiction. Selon lui, les probabilités d'une guerre nucléaire à grande échelle étaient bien plus élevées pendant la crise des missiles de Cuba. En revanche, les probabilités d'une utilisation de l'arme nucléaire sont plus élevées aujourd'hui. Perry espère en tout cas que les Etats-Unis ne se laisseront pas intimider par le chantage nucléaire, car cela encouragerait d'autres pays à se doter d'armes nucléaires et à menacer leurs voisins.

Lorsque j'ai écouté l'enregistrement de ma conversation avec Bill Perry, celui-ci était parsemé de sons incongrus de carillons et de chants d'oiseaux. Vladimir Poutine peut déterminer si, quand et où une attaque nucléaire aura lieu en Ukraine. Mais il ne peut pas contrôler ce qui se passera ensuite. Les conséquences de ce choix, la série d'événements qu'il pourrait entraîner ne peuvent être connus. Selon le New York Times, l'administration Biden a formé une équipe spéciale composée de responsables de la sécurité nationale pour organiser des jeux de guerre sur ce qu'il faudrait faire en cas d'utilisation d'une arme nucléaire par la Russie. Après toutes mes discussions avec des experts, une chose est claire : nous devons être prêts à prendre des décisions difficiles, à l'issue incertaine, que personne ne devrait jamais avoir à prendre.

Journaliste, Eric Schlosser est l'auteur de Command and Control : Nuclear Weapons, the Damascus Accident, and the Illusion of Safety et Fast Food Nation. Cet article vient de paraître en version originale dans le magazine américain The Atlantic. © 2022 The Atlantic. Distributed by Tribune Content Agency.