Ce qui choque et déçoit, c'est l'incohérence. Ce qui révolte, c'est l'imposture !

Parce que les sympathisants de la Nupes ont cru au leurre d'un monde tout propre, vendu par ceux qui dénonçaient un Etat de droit inefficace et une opposition misogyne, sale et patriarcale... ils déchantent. Amer sentiment de s'être fait avoir.

Depuis plusieurs jours, les membres de l'alliance des partis de gauche démontrent qu'en matière de violences faites aux femmes, ils ne sont pas meilleurs que les autres. Ce pourrait n'être pas si grave s'ils n'avaient fait de leur intégrité sur le sujet, leur plus grande valeur ajoutée.

On disait de Jean-Luc Mélenchon qu'il était le candidat le plus féministe, et cela lui plaisait. En s'engageant à suivre les recommandations hors-sol du mouvement "MeToo Politique", ce dernier avait fait de La France insoumise un parti "à part", serinant que les violences sexistes et sexuelles (VSS) n'y étaient pas un problème. Non, les scandales, les agresseurs maintenus à leur poste, la protection des violents, c'était pour les autres !

Au sein du parti de Jean-Luc Mélenchon, il y avait des cellules dédiées, des chartes de bonne conduite, des enquêtes internes, des engagements profonds - tellement sincères, des promesses d'un avenir nouveau où la femme serait respectée comme il se doit. Au milieu de ces prises de position, l'Etat de droit pouvait se sentir un peu exclu, la présomption d'innocence aussi. Mais après tout, qu'en auraient fait les Insoumis ?

Tant de néoféminisme 2.0 avait fini par déteindre sur la Nupes tout entière, aussi donneuse de leçons et méfiante envers la justice que sait l'être la voix du maître. Chez eux, il y avait des féministes, des vraies, et on imaginait volontiers Sandrine Rousseau animer un atelier sur "le respect envers les femmes" le mercredi après-midi, ou un week-end "déconstruction de l'homme moderne" en été.

Puis, cette vérité crasse, le réel, est venue taper à la porte des incohérences de la Nupes, lui rappelant que l'Etat de droit n'est pas si mal conçu et qu'à trop faire des pirouettes avec ses principes, on finit les quatre fers en l'air, une sacrée fracture de la confiance à la clef.

Qu'aucun dirigeant de la Nupes ne s'émeuve que l'on reçoive comme une vérité indiscutable la version des faits (peut-être atténuée, qui sait ?) d'Adrien Quatennens était déjà une première dinguerie en terre prétendument féministe. Mais que Monsieur Quatennens, pensant éteindre un feu avant qu'il ne prenne, se livre à un étalage de morceaux de vie de couple - instants privés et intimes - et ce alors même qu'un communiqué cosigné quelques jours avant avec sa future ex-femme, insistait sur leur volonté commune de "protéger [leur] vie privée" : voilà une autre gifle envoyée à l'absente sur l'autel de la communication de crise.

C'est finalement Jean-Luc Mélenchon lui-même qui a fait déborder le vase, lui, père-la-morale des VSS, en s'autorisant un tweet de soutien au chevalier Quatennens, saluant sa dignité et son courage (sic), ainsi que l'on aurait cru assister à la remise d'un Molière... Monsieur Mélenchon, vous poussez un peu loin le concept de la pensée paradoxale ! Un tel tweet, alors que vous sommez de démissionner quiconque est accusé de violences envers une femme - même s'il n'est ni condamné par une cour ni sous le coup d'une procédure juridique - est inacceptable. Reconnaissons toutefois chez vous une certaine constance dans la pratique du grand écart intellectuel : vous êtes coutumier de l'indignation à géométrie variable, ce qui commence à se voir singulièrement. Ainsi, votre député Eric Coquerel, accusé de harcèlement sexuel en juillet dernier, devait selon vous rester à son poste de président de la Commission des finances à l'Assemblée nationale, quand d'autres ont provoqué votre ire en ne quittant pas leurs fonctions en pareils cas. En matière de VSS, vos amis sont donc, si l'on suit bien votre ligne de conduite, exempts de vos avis.

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Abandon de toute cohérence

Car il ne s'agit pas de trancher à la place des juges si le Quatennens d'aujourd'hui est plus répréhensible que le Peyrat d'alors, pas davantage que de savoir si Bayou mérite plus ou moins de partir qu'Abad en son temps. Laissons la justice répondre à ces questions. Mais force est de constater que La France insoumise, comme la Nupes, a abandonné depuis longtemps toute cohérence au sujet des VSS, au profit des intérêts circonstanciés des partis et des personnes.

Quand Sandrine Rousseau explique, sur le plateau de l'émission C à vous sur France 5, avoir reçu l'ex-compagne de Julien Bayou chez elle, elle omet de mentionner la version de ce dernier : le respect du contradictoire et de la présomption d'innocence doit être une habitude masculiniste !

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Toujours selon ses propres dires, elle n'aurait pas orienté la jeune femme vers une autorité de police car - avouera-t-elle hors antenne - rien n'est pénalement répréhensible dans le comportement présumé de Monsieur Bayou. C'est à se demander si l'attaque ad hominem n'est pas un moyen de son temps pour se débarrasser d'une présence politique encombrante...

Continuons à égrainer les tartufferies. Olivier Faure, dirigeant du Parti socialiste, se déclare satisfait de la façon dont les choses se déroulent dans l'affaire Quatennens - cohérente, selon lui, avec "ce que nous défendons dans la lutte contre les violences faites aux femmes". Rappelons qu'Adrien Quatennens s'est mis en retrait de La France insoumise, un parti qui représente 540 000 adhérents (fourchette haute), tout en restant député d'un pays qui compte 67 millions d'âmes. Faut-il aussi rappeler que Monsieur Faure réclamait, à grand renfort de tweets, la démission du ministre Damien Abad en mai dernier, lequel est aujourd'hui toujours sous le coup d'une enquête, c'est-à-dire présumé innocent.

Voilà ce qui rend désormais inaudible la Nupes sur la question des VSS : l'incohérence. Laquelle donne à voir l'imposture, car on peut désormais lui faire le procès du cynisme. Finalement, ce qui affaiblit tant la Nupes aujourd'hui, ça n'est pas ce qu'elle est, c'est ce qu'elle n'est pas : différente des autres.

Indignations sélectives

Depuis que cette gauche, qui n'a plus rien à voir avec la gauche, s'est accaparée la question des VSS, un féminisme outrancier et à deux vitesses s'impose, tout entier gonflé d'une suite d'indignations sélectives !

Et pendant que le parti de La France insoumise condamne chez les autres ce qu'il congratule chez lui ; que Sandrine Rousseau s'assoie sur la présomption d'innocence afin de servir ses propres intérêts ; que Mathilde Panot, Clémentine Autain et les leurs suent à grosses gouttes pour cacher leur malaise... Pendant ce temps, les Iraniennes se rebellent !

Depuis que Mahsa Amini, jeune Iranienne de 22 ans, a été assassinée par la police des moeurs de son pays pour avoir mal mis son voile, des femmes, d'un courage que rien n'égale, se dévoilent et brûlent leur foulard en place publique. Le visage de Mahsa Amini envahit les réseaux sociaux. Bien planqués derrière nos écrans, nous crions en tweets "Mort au dictateur !" - le moins que nous puissions faire. Le pays ne décolère pas, les hommes suivent le mouvement, des émeutes naissent, des hijabs tombent, la planète s'émeut.

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Alors, que vont-ils faire, celles et ceux qui, en France, ont opéré cette cascade intellectuelle improbable au nom d'un féminisme clientéliste, qui consiste à défendre le port du voile comme un symbole de la très grande liberté des femmes ? Comme si, passant les frontières, la symbolique du vêtement s'achetait une respectabilité toute neuve. Que vont dire ceux, comme Clémentine Autain, qui défendaient le port du voile dans les tournois sportifs, faisant le procès en islamophobie de ceux qui s'y opposaient ? La même Clémentine Autain, rappelons-le, qui tweetait le 24 septembre 2019 : "Je suis pour que les femmes voilées puissent accompagner les sorties scolaires", oubliant ce que rappellent aujourd'hui les Iraniennes au monde entier : que le voile ne sera JAMAIS un "symbole de liberté" et que ceux qui défendent cette imposture sont indignes. Que son port soit volontaire, revendiqué ou qu'il se donne des airs de joie ne change rien à l'affaire. Pointer le symbole sexiste et politique qu'il est - sans jamais vouloir l'interdire sur la voie publique - n'est pas islamophobe mais humaniste et féministe.

Jean-Luc Mélenchon et Sandrine Rousseau ont réussi l'exploit de soutenir la femme iranienne, sans soutenir l'opposante au voile ! Dangereux numéro d'équilibriste que de saluer le courage d'un combat sans jamais célébrer ledit combat, soutenir la femme sans jamais souligner ses idées. Numéro réussi avec l'exemple de ce tweet de Madame dans lequel le mot "voile" n'a pas trouvé sa place : "Courage, soutien et sororité chères Iraniennes !" Mot absent du suivant qu'elle fera sur le même sujet, ou de celui du héros insoumis. Comme il semble leur brûler la langue, ce voile ! On aurait, pour une fois, aimé un peu moins de cohérence.

Tristane Banon est l'auteure de La Paix des sexes (Editions de L'Observatoire).