N'en déplaise à Virginie Despentes et Sandrine Rousseau, le féminisme n'a pas commencé avec elles. Il s'est exprimé et incarné avec autrement plus de panache et de profondeur au XVIIe, siècle double, d'abord plein de fougue et de fierté jusqu'à la Fronde (1648-1653), puis plus mélancolique et pessimiste. Dans Le Grand Siècle au féminin (Perrin), essai érudit et sensible, l'historienne Marie-Joëlle Guillaume présente onze "femmes d'élite" qui ont contribué à un "âge d'or de la civilisation française", que ce soit dans la foi, les lettres ou la politique.
L'auteure précise un point crucial dès l'introduction : "Notre but n'est pas d'opposer génie féminin et génie masculin, tant il est vrai que le charme incroyable de cette époque tient à une exquise familiarité entre hommes et femmes, depuis l'idéal chevaleresque partagé, dans la première période, jusqu'à l'exploration du coeur humain poussée ensuite en commun jusqu'au tréfonds des consciences." En ce temps béni, des grandes dames surent vivre sur un pied d'égalité avec saint François de Sales, le duc de Buckingham, Nicolas Fouquet, le cardinal de Retz ou le Grand Condé, qui n'étaient pourtant pas des hommes déconstruits.
Honneur à Dieu : la première partie du Grand Siècle au féminin est consacrée aux mystiques, parmi lesquelles on retiendra surtout Jacqueline Arnauld, la réformatrice de Port-Royal, au moins aussi importante que Rancé - mais il ne fait pas de mal à nos âmes modernes de redécouvrir Barbe Acarie, Louise de Marillac, Marie de l'Incarnation.
On passe des abbayes aux salons avec Mme de Rambouillet et sa fameuse chambre bleue. Rappelons ici que les femmes fatiguées des hommes qui entendent s'émanciper de la vie conjugale n'innovent en rien : Mlle de Scudéry est restée célibataire toute sa vie (malgré une passion platonique pour le très laid académicien Paul Pellisson) et Mme de La Fayette faisait résidence à part avec son mari (elle habitait à Paris, lui à la campagne).
L'amazone de la Fronde
Ces drôles de dames étaient spirituelles dans les deux sens du terme, attirées par la gaieté autant que par la religion (souvent le jansénisme) : Mme de Sablé était très amie avec Jacqueline Arnauld et Mme du Plessis-Guénégaud a beaucoup fait pour la reconnaissance de Pascal. Certaines d'entre elles ont durablement marqué notre histoire littéraire : la correspondance vive et déliée de Mme de Sévigné a droit à trois tomes dans la collection de la Pléiade et on peut dire que, dans le champ du roman psychologique et du décorticage de la jalousie, Mme de La Fayette avait près de trois siècles d'avance sur Proust - lequel a forgé "l'esprit Guermantes" en s'inspirant de l'esprit Mortemart dont Mme de Montespan était l'icône.
En politique non plus les femmes ne comptaient pas pour des prunes. Quand on aime les romans de cape et d'épée, on ne peut qu'être sensible à l'intelligence et à l'audace de la duchesse de Longueville, l'amazone de la Fronde. Quand on a le sens de l'Etat, il convient de s'incliner devant Anne d'Autriche, qui a su assurer la régence en ces temps troublés, et passer le relais à son fils Louis XIV, qui disait d'elle qu'elle "n'était pas seulement une grande reine, mais méritait d'être mise au rang des plus grands rois". L'épouse morganatique du même Louis XIV, Mme de Maintenon, était plus austère, mais elle aura eu le mérite de faire beaucoup pour l'éducation des jeunes filles.
Contemporains de femmes aussi considérables, Corneille et Racine n'eurent qu'à s'en inspirer pour inventer les héroïnes du théâtre classique. Molière fut plus moqueur. Des Précieuses ridicules (1659) aux Femmes savantes (1672) il a analysé en riant l'évolution de la condition féminine. Mona Chollet y verrait de la misogynie. On peut accorder le bénéfice du doute à Molière et affirmer que, au moins, il avait compris que les lignes avaient bougé. Toutes les femmes citées ici y contribuèrent. A Saint-Cyr, à l'écart d'une société façonnée par et pour les hommes, Mme de Maintenon voulait créer "un monde à l'usage des demoiselles". Il y a dans ce livre des modèles flamboyants pour les adolescentes d'aujourd'hui.
Le Grand Siècle au féminin, par Marie-Joëlle Guillaume. Perrin, 379 p., 24 ¤.
