Dans le récent procès l'opposant à Johnny Depp, Amber Heard a été condamnée à verser 15 millions de dommages et intérêts. Les faits étaient accablants pour l'actrice qui accusait Depp de violences conjugales. Dans ces conditions, la question est posée de savoir si cela constitue un revers pour le mouvement #MeToo. C'est ce que paraît penser Heard elle-même, puisqu'elle exprime sa tristesse moins pour elle, affirme-t-elle, que "pour les femmes en général qui ne pourront plus être prises au sérieux lorsqu'elles se déclareront victimes de violence". C'est sans doute pour cette raison qu'elle a reçu, en France notamment, un soutien de certaines féministes qui a parfois déconcerté. Sandrine Rousseau, par exemple, a manifesté sa solidarité sur Twitter : "Je continuerai à soutenir #AmberHeard et, au-delà, la parole des femmes." Une autre personnalité féministe bien connue, Caroline De Haas, fit de même en utilisant un hashtag qui est devenu une maxime dans ces affaires de violences faites aux femmes : "on vous croit".

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La question est tout à fait là : lorsqu'une femme déclare être victime de violence, doit-elle être crue inconditionnellement ? À ceux qui opposeraient à ce soutien de principe le fait qu'il existe des dénonciations calomnieuses, il faut rappeler qu'elles sont statistiquement rares. Dans ces conditions, quelle conduite doit-on tenir ? Tentons de penser le problème de façon dépassionnée. Supposons une loterie où deux couleurs peuvent être gagnantes : le bleu et le rouge. Le bleu a 80 % de chances de sortir, et le rouge 20 %. Vous devez miser dans cette loterie un grand nombre de fois : quelle stratégie générale choisir ? La structure de cette situation est semblable à celle qui nous intéresse. D'une certaine façon, ceux qui utilisent la maxime "on vous croit" proposent de parier sans tergiverser chaque fois sur le bleu, c'est-à-dire sur la probabilité d'occurrence la plus forte. Il se trouve que de nombreuses études ont été réalisées sur ce type de situations de loterie et qu'elles montrent que ce n'est pas cette stratégie que les individus choisissent en moyenne. Ce que nous faisons généralement, c'est opter pour la "correspondance des fréquences". En d'autres termes, nous singeons la structure des probabilités du jeu : nous parierons dans 80 % des cas sur bleu et 20 % sur rouge. Or cette stratégie n'est pas la meilleure car elle n'assure le gain que dans 67 % des cas. La stratégie optimale est de parier toujours sur le bleu (et obtenir donc le gain dans 80 % des cas), mais, selon les études de psychologie expérimentale, seuls les enfants de moins de 4 ans, les pigeons et les rats optent pour elle. Les êtres humains, victimes en l'espèce d'une forme de sophistication de leur pensée qui se transforme en biais cognitif, n'optent pas pour le meilleur choix.

Pureté morale

Si l'on accepte de transposer ces résultats à la situation qui nous préoccupe, la bonne tactique d'un point de vue statistique est donc de croire inconditionnellement les femmes qui se déclarent victimes en acceptant que, dans certains cas, des hommes soient injustement calomniés. Seulement, cette stratégie n'est optimale qu'à condition de refuser d'évaluer les spécificités de chaque affaire. Et c'est là que le bât blesse. Si les déclarations de Rousseau ou De Haas ont pu choquer, c'est qu'elles défendent un principe qui fait abstraction de toutes les autres données recueillies dans un cas particulier - en l'occurrence les faits objectifs reprochés à Heard.

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Dans l'exemple de la loterie, la stratégie optimale ne l'est qu'à condition de n'avoir accès à aucune autre source d'information : si les indices s'accumulent pour nous faire penser que, cette fois, ce sera la boule rouge qui va sortir, il n'est plus du tout rationnel de parier sur bleu. Ce que réclament certaines féministes, c'est l'application inconditionnelle d'un principe. Celui-ci n'est pas illogique, nous l'avons vu, mais, exhibé comme une pure abstraction, il devient le signe patent de l'idéologie. C'est en effet une des caractéristiques de ces systèmes de représentation que le sociologue Raymond Boudon a pointé dans un livre qu'il faudrait relire, L'Idéologie ou l'Origine des idées reçues. Le dogmatisme, explique-t-il, conduit à porter une prémisse acceptable à un tel niveau de généralité qu'elle devient problématique dans ses conclusions. C'est ainsi que l'idéologue, obsédé par la pureté morale et logique de sa doctrine, s'éloigne sans s'en rendre compte des rivages du bon sens.