Les écolos radicaux s'en désespèrent ; les économistes à la Joseph Stiglitz aimeraient un peu moins d'unanimisme : dans nos sociétés, la croissance fait l'objet d'un "culte" dont il semble impossible de déboulonner les idoles. A la lecture de l'ouvrage foisonnant et magistral de l'historien américano-israélien Joel Mokyr, récemment paru en France, La Culture de la croissance. Les origines de l'économie moderne(Gallimard), on comprend mieux pourquoi. Le monde occidental, et spécialement l'Europe, a connu entre les XVIe et XVIIe siècles une conjonction de facteurs culturels exceptionnels qui lui a ouvert la voie du progrès, rappelle cet universitaire de renom, dont les travaux transdisciplinaires sur l'histoire du développement économique lui ont valu le prestigieux prix Balzan, en 2015. C'est cette mémoire fondatrice que la crise actuelle du capitalisme vient malmener.
L'Express : Entre 1500 et 1700, le monde occidental connaît un essor prodigieux des connaissances, qui permettra l'éclosion des Lumières. Quels sont les traits caractéristiques de cette "culture de la croissance"?
Joel Mokyr : Elle se compose de trois éléments : le progrès matériel, d'abord, considéré comme à la fois souhaitable et possible. Ce modèle postule que le "savoir utile" ( la science et la technique) peut devenir un moteur du progrès économique à travers les techniques de production. L'expansion et l'application de ces connaissances utiles, ensuite. Et un programme politique détaillé à la façon d'un Diderot ou d'un Condorcet sur les moyens de remodeler les institutions de la société pour réaliser ce progrès - par exemple, la mise en place d'un système de brevets pour encourager l'innovation.
Pourquoi cette révolution a-t-elle eu lieu à ce moment-là, et pourquoi en Europe?
Le mouvement des Lumières, qui advient en Europe après 1700, ne fut pas le signe d'un plus grand dynamisme de la culture occidentale, mais le résultat d'un concours de circonstances. Ni le monde antique, ni l'Eglise médiévale, ni la Renaissance ne rendaient inévitables les succès matériels de l'Occident. L'Europe étant alors fragmentée sur le plan politique, les entrepreneurs de la pensée ont pu circuler sur un grand "marché concurrentiel" des idées et communiquer entre eux, à la différence de l'empire néoconfucéen chinois, qui, lui, était géré par un monopole d'Etat. D'une certaine manière, cette région a connu le meilleur des mondes possibles : elle a bénéficié des libertés politiques qui ont, à leur tour, contribué à garantir les libertés intellectuelles.
La division politique, source de progrès, c'est un peu contre-intuitif, non?
"Fragmentation" signifie "concurrence", et la concurrence nous pousse à fournir des efforts et à être plus créatifs, comme l'ont souligné des penseurs du XVIIIe siècle tels que Hume et Kant. Il était généralement admis que, la Chine étant un empire unifié, elle n'avait pas de véritables concurrents et pouvait donc se permettre de sombrer dans la stagnation technologique et intellectuelle.
En Europe, précisément parce que les nations se faisaient concurrence, aucun pays ne voulait se laisser distancer. Et, lorsque c'était le cas, il cherchait par tous les moyens à rattraper son retard, comme l'illustre la Russie du tsar Pierre le Grand. Mais ce "système des Etats" formait une concurrence anarchique, sans règles et sans gouvernement central, contrairement à la concurrence économique entre les entreprises, qui se déploie dans un cadre de marché régulé. La concurrence entre les Etats peut donc conduire à des conflits désastreux comme la guerre de Trente Ans ou 14-18.
En ce sens, le nationalisme vous semble donc propice à l'innovation?
S'il s'agit d'un nationalisme toxique et haineux comme celui des nazis, évidemment non. Mais s'il incite les gouvernements à investir dans l'enseignement technique et l'innovation, comme l'a fait Napoléon, par exemple, ce peut être le cas, en effet. Sur le temps long, j'ai tout de même tendance à croire que le nationalisme est une force négative, car il constitue une menace pour le multilatéralisme et la coopération internationale, comme on peut le constater aujourd'hui. Jean Monnet, l'un des pères de l'Union européenne, n'était pas nationaliste.
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Comment s'installe ce que l'on appellera la "République des lettres", à partir du XVIe siècle?
Les grandes stars intellectuelles de l'Europe se déplaçaient beaucoup. Cela signifiait que les princes et les évêques locaux n'avaient que peu de contrôle sur elles. Ils savaient très bien que s'ils essayaient de leur dicter des idées ou de persécuter les personnalités qu'ils jugeaient trop radicales, celles-ci pouvaient quitter le pays pour aller "penser" ailleurs. Un vaste réseau transnational de penseurs et d'hommes de lettres s'est ainsi mis en place. Ils coopéraient et rivalisaient pour la notoriété et le mécénat par le biais de la correspondance et des publications.
Si une bonne idée était proposée à Edimbourg, elle était assez rapidement diffusée, par le biais de lettres et de publications, à Lisbonne, à Riga, à Paris et à Cologne. Des spécialistes la testaient et l'évaluaient, puis elle finissait par faire l'objet d'un consensus, comme ce fut le cas pour l'astronomie copernicienne et la théorie de la circulation du sang de Harvey. La République des lettres a fixé les règles de fonctionnement de la communauté scientifique internationale : pas de vaches sacrées, chaque proposition doit être testée et vérifiée. La connaissance était un "bien public" - chaque découverte devait être mise à disposition de tous, c'est-à-dire publiée et communiquée. L'idée médiévale de "secrets" a été lentement discréditée. Et c'est là que la croyance dans le progrès humain s'est peu à peu imposée.
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Quels sont les penseurs du temps les plus influents?
Francis Bacon, qui a fait comprendre à ses contemporains que, pour contrôler la nature, il fallait d'abord l'étudier. Descartes, pour avoir montré comment il fallait s'y prendre, et Galilée et Newton, pour avoir prouvé que les lois de la physique pouvaient être comprises par les humains et exploitées afin de répondre à leurs besoins.
"Sans éducation, il n'y a rien, mais tout dépend de ce que l'on enseigne et de la façon dont on l'enseigne"
Cette expansion n'aurait jamais été possible sans changements culturels. Quelle a été la mutation majeure? L'affaiblissement de l'orthodoxie religieuse, le nouveau rapport au savoir artisanal, à la technique?
Le plus important, à mon avis, est le scepticisme à l'égard des sources de connaissance classiques et anciennes et leur remise en question, notamment les oeuvres d'Aristote et de Ptolémée. L'irrévérence est une des clefs du progrès. Les savants de l'époque cessent de considérer le savoir du passé comme la sacro-sainte parole divine. Ils mettent ce canon à l'épreuve et l'écartent lorsque l'expérience le réfute. Torricelli et Pascal ont ainsi contredit Aristote, qui niait l'existence du vide. Dans d'autres régions du monde pareillement alphabétisées et instruites, les sociétés n'ont pas réussi à autant progresser matériellement, parce qu'elles se montraient trop respectueuses de la sagesse des générations précédentes.
Etonnamment, l'éducation semble ne pas avoir été aussi décisive qu'on pourrait le penser, écrivez-vous.
Sans éducation, il n'y a rien, mais tout dépend de ce que l'on enseigne et de la façon dont on l'enseigne. La chose la plus importante est "nullius in verba" [locution latine qu'on peut traduire par : "Ne croyez personne sur parole, pensez par vous-même."]. Les mandarins chinois et les rabbins étaient évidemment très éduqués, mais on leur enseignait que la connaissance du passé était sacrée.
Comment la Chine a-t-elle rattrapé son retard culturel après son "décrochage" au moment des Lumières, "la grande divergence", selon l'expression des historiens?
D'une certaine manière, elle ne l'a pas entièrement rattrapé. Il est clair que le pays a comblé le fossé technique ouvert au XVIIIe siècle et qui existait encore en 1980. Mais les Chinois n'ont pas saisi l'une des idées fondamentales que l'Europe a comprises au XVIIIe siècle : la créativité et le progrès nécessitent une société dans laquelle les gens sont libres d'être sceptiques et dissidents, libres d'être "différents". Leurs campagnes actuelles contre les Ouïgours et Hongkong, et leur contrôle étroit d'Internet et des médias (notamment) montrent qu'ils pensent pouvoir réussir économiquement dans une société répressive, même s'il s'agit d'une société de marché. Je pense que c'est faux, mais seul le temps dira si j'ai raison.
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Le progrès ne fait plus rêver, aujourd'hui. Certains considèrent même qu'il est dangereux. Que pensez-vous de ce retournement culturel?
C'est un non-sens. Le progrès économique dépend à la fois de la technologie et des institutions. Nous savons que le progrès technologique va se poursuivre, même si nous ignorons à quelle vitesse et dans quelle direction. Les institutions, c'est une autre affaire. Il y a peu de raisons de penser que les droits de l'homme, la liberté individuelle et les valeurs libérales et démocratiques se développent aujourd'hui et l'apparition de dirigeants illibéraux et autocratiques comme Xi Jinping, Erdogan, Orban ou Duterte est pour le moins inquiétante. Seulement, si la politique se dégrade trop, l'économie suivra, au moins à long terme.
Vous montrez que celle-ci, justement, dépend beaucoup plus qu'on ne l'imagine des croyances. Pourquoi avons-nous tant de mal à le concevoir?
Les croyances et les données statistiques sont très complémentaires. Prenez l'exemple de l'environnement. Certains croient que le réchauffement climatique est un "canular". Mais des données sur la température, le niveau de la mer peuvent contribuer à les faire changer d'avis. Bien sûr, vous avez des partisans de la ligne dure qui vous diront : "Ma décision est prise, inutile de tenter de me faire douter avec vos statistiques." Malheureusement, l'un d'entre eux est aujourd'hui président des Etats-Unis. Le problème est que, dans de nombreux cas, les preuves ne sont pas concluantes parce que les données sont insuffisantes ou que les chaînes causales exactes sont difficiles à identifier. Les économistes ne le savent que trop bien.
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