NON / "Cette importation est grossie démesurément"

Par MICHEL WIEVIORKA

Au départ, le mot "woke" a été utilisé de façon positive pour rendre compte de "l'éveil" des Noirs face au racisme et aux discriminations. Le terme a fait son chemin dans les universités américaines et britanniques, et dans certaines entreprises. Désormais, il est de plus en plus utilisé pour désigner une idéologie tenue pour dangereuse.

En France, le "wokisme" est présenté comme imité des Etats-Unis pour disqualifier une personne ou une idée ; on précise qu'elle est "à l'américaine". Cette importation est grossie démesurément, et ceux qui s'en émeuvent empruntent aux Américains leurs mots, leurs catégories, leurs exemples et illustrations. Ils jettent le bébé avec l'eau du bain, des contestations légitimes avec les dérives et les excès.

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Les entreprises françaises ne sont pas exemptes de tensions et de difficultés. Mais si la question des discriminations est cruciale, si celle de l'égalité des femmes et des hommes est l'objet de toutes les attentions, rien ne démontre qu'elles se ramènent aux problèmes que vient subsumer le terme de "woke", qui n'est qu'une facette sombre de mouvements sociaux et culturels.

Ceux qui dénoncent l'emprise du "wokisme" à l'université ont peu de faits lourds ou de tendances fortes à signaler, et associent leur combat au thème confus et exagéré de l'islamo-gauchisme. Comme je l'indique dans mon livre Racisme, antisémitisme et antiracisme. Apologie pour la recherche (La Boîte à Pandore), la recherche et l'enseignement en sciences humaines et sociales ne s'engagent que peu sur la voie du "woke" et autres perspectives qui lui sont associées ("cancel culture", "rapports de race"...). Oui, des groupes militants portent des idéologies liées au "woke" ou à la "cancel culture", aux marges de l'université, voire en son sein, et quelques chercheurs, enseignants et étudiants sont impliqués. Mais il n'y a rien ici de très significatif : les principaux défis de l'université et de la recherche sont ailleurs.

Michel Wieviorka est sociologue et professeur à l'EHESS.

OUI / "L'élite de demain est de plus en plus 'woke'"

Par PIERRE VALENTIN

Comme le montre le très exhaustif Rapport sur les manifestations idéologiques à l'université et dans la recherche publié en juin par l'Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires, l'avalanche de faits bruts est là, indiscutable : 23 pages d'"exemples de thèses en sciences humaines et sociales" "woke", 17 pages d'exemples de manifestations de la "cancel culture" dans le monde universitaire, 20 pages d'exemples d'enseignements, cours et autres séminaires "woke"...

Nous avons frôlé le privilège d'avoir notre propre petit Evergreen [NDLR : université américaine qui, en 2017, avait été le théâtre d'émeutes contre un professeur de biologie], lorsque les noms de deux professeurs de Sciences po Grenoble, ayant été accusés "d'islamophobie", ont été placardés sur les murs de l'université, quelques mois après la décapitation de Samuel Paty.

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Quant aux entreprises, pourquoi diable est-ce qu'Arielle Schwab et Benoît Lozé, de Havas Paris, ont-ils ressenti le besoin pressant de travailler sur un livre blanc pour les aider "à répondre aux questions soulevées par la vague 'woke' américaine" ? Pourquoi de plus en plus de marques françaises communiquent désormais en écriture inclusive sur les réseaux sociaux ?

Le sondage Ifop pour L'Express publié en février dernier annonce l'aspect exponentiel de la popularité du "wokisme". En 2013, personne ne savait ce qu'était "l'écriture inclusive". Aujourd'hui, 13% de la population française y adhère, et cette écriture domine déjà de nombreuses universités. L'administration de la Sorbonne en raffole.

15% de la population estime que "le privilège blanc" correspond à une réalité dans notre société, 19% se disent pour le concept de "culture du viol". Ces termes n'existaient pas hier, et ils sont désormais partie prenante de notre débat public. De plus, ce sont les jeunes - diplômés ou en passe de l'être - des classes aisées qui sont le plus "woke". C'est-à-dire les élites culturelles, politiques, institutionnelles, universitaires, et médiatiques de demain.

Pierre Valentin est l'auteur de deux notes sur "l'idéologie woke" pour la Fondapol.