Tout n'est pas mauvais chez Sandrine Rousseau. Lorsqu'elle défend le droit à la paresse, elle stimule. On peut être d'accord avec elle ou non. Mais en revendiquant le droit à "faire des pauses" et "retrouver du temps", elle relance un débat incontournable, celui relatif à la "valeur travail". Celui-là même qui a agité la société lors de l'adoption des 35 heures. Elle ose de nouveau briser la sacralité d'un totem. Elle renvoie la gauche à ses fondements et la commet à se réinventer : rappelons que Le Droit à la paresse est le titre d'un petit essai de Paul Lafargue, le gendre de Karl Marx. Elle force donc à réfléchir et à se positionner. Il en est de même de son éco-féminisme. La notion d' "androcène", qu'elle a jetée dans le débat public, peut apparaître comme un grand fourre-tout rassemblant pêle-mêle réchauffement climatique, phallocratie et injustices sociales, un gloubiboulga idéologique en somme. Il n'empêche que tenter d'établir des passerelles entre masculinité et pollution interroge et bouscule. Le débat sur la viande qui en a découlé est loin d'être inintéressant. Encore une fois, on peut être d'accord ou non. Mais il n'est pas stupide de s'interroger sur le lien pouvant exister entre certains modes de consommation et les stéréotypes de genre.

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Et pourtant, Sandrine Rousseau fait bien plus de mal que de bien. Car elle n'a rien d'un gentil trublion, d'un poil à gratter salutaire, d'une polémiste vivifiante. Et tout d'une chienne de garde enragée qui profite de sa gloriole médiatique pour se venger des hommes en coupant autant de testicules que possible. En témoignent ses récentes déclarations faites dans l'émission C à vous sur son collègue EELV Julien Bayou : "J'ai reçu chez moi très longuement une ex-compagne de Julien Bayou, je pense que des comportements sont de nature à briser la santé morale des femmes". "Faut-il qu'il se mette en retrait ?", interroge la journaliste. "On verra, step by step" tranche la commissaire du peuple, Sandrine Rousseau. On croit rêver. C'est proprement infâme. Premièrement, est-ce son rôle de recevoir l'ex-compagne d'un collègue député et d'en parler publiquement ? Deuxièmement, de quoi parle-t-on ? D'une rupture douloureuse. À ce stade, on ne sait rien de plus. En revanche, ce que l'on sait, c'est qu'avec une telle déclaration, dans une émission si regardée, Julien Bayou va avoir du mal à s'en remettre. Cela tombe bien puisqu'il est l'un des membres de la famille politique de Sandrine Rousseau qui lui fait le plus d'ombre. Elle instrumentalise donc le féminisme pour éliminer ses rivaux. C'est la Terreur, le lynchage médiatique en guise d'échafaud. Ce faisant, il n'y a pas qu'à Julien Bayou et ses autres cibles qu'elle cause du tort. Elle fait du mal au féminisme, qu'elle déshonore en le caricaturant. Elle fait du mal à l'écologie, qu'elle discrédite en l'idéologisant. Et plus globalement elle fait du mal à toute la société qu'elle excite au lieu de l'apaiser en entretenant un climat délétère de guerre permanente des sexes.

"L'affaire Bayou le prouve, elle n'a ni limite, ni états d'âmes"

Pour autant, doit-on blâmer Sandrine Rousseau d'avoir si prestement endossé les habits de la harpie de service ? Ce n'est pas un hasard si elle est devenue en quelques mois un phénomène de foire médiatique. C'est parce que nous en raffolons. "Nous", c'est-à-dire les médias et leur public. Nous tous. Quoi de plus jubilatoire que de découvrir le dernier anathème, la dernière fatwa ou la dernière punchline de l'écoféministe en titre ? On en redemande. Sandrine Rousseau est le pur produit du système de l'actu, du clic et du buzz. Un système qui sélectionne l'outrance au détriment de la mesure, la simplification plutôt que l'analyse, le slogan en lieu et place de la réflexion. Une pensée nuancée et bienveillante n'est ni très virale ni très rigolote. Nous méritons d'avoir Sandrine Rousseau, comme on peut dire d'un peuple mérite ses gouvernants. Nous l'avons fabriquée. Cette passionaria ne fait que profiter d'un système qui lui offre une tribune permanente et déroule un tapis route à ses éruptions.

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Ce faisant, nous pourrions bien être dans une situation comparable à celle mise en scène par Waldo, l'un des épisodes de la série Black Mirror. Dans cet épisode, un personnage animé nommé Waldo tourne en dérision et humilie les leaders politiques. Très vite, il devient plus populaire qu'eux. Au point de prendre le pouvoir et d'instaurer un abominable totalitarisme. Sandrine Rousseau, c'est Waldo. Au début, ça peut être drôle. Mais très vite, ça ne l'est plus. L'affaire Bayou le prouve, elle n'a ni limite, ni états d'âmes. Et si ses idées filtraient trop profondément dans la société, nous pourrions demain faire franchement la grimace. Comme chez tout idéologue, affleure dans le moindre de ses propos une intolérance et une propension à l'autoritarisme que rien ne semble pouvoir arrêter. Ainsi, quand on l'interroge sur le compte Twitter parodique qui la brocarde sous le nom de Sardine Ruisseau, elle n'y va pas par quatre chemins : il faut le censurer. Plus globalement, il est interdit de se moquer "des Noirs et des LGBT". Ah... C'est sans doute la liberté d'expression qui trinquerait la première si on laissait les coudées franches à Sandrine Rousseau. Cette liberté sans laquelle elle-même n'aurait jamais pu émerger.

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Alors arrêtons Sandrine Rousseau. Arrêtons de lui donner la parole et de l'écouter. C'est d'une main tremblante que ces lignes sont écrites. Car nul homme n'est à l'abri d'une fatwa féministe...

*Antoine Buéno est conseiller développement durable au Sénat. Il est l'auteur de "Futur, notre avenir de A à Z" (Flammarion).