Tout les oppose. A ma gauche, le chercheur en sciences politiques Philippe Corcuff, auteur de La grande confusion, comment l'extrême droite gagne la bataille des idées (Textuel), pour qui les thèmes chers au Rassemblement national contaminent le débat public, allant jusqu'à s'insinuer dans la pensée de gauche. A ma droite, le sociologue québécois Mathieu Bock-Côté, directement visé par Philippe Corcuff dans son essai, qui publie La révolution racialiste et autres virus idéologiques (Presses de la Cité), et qui considère que les principaux lieux de pouvoir (médias publics, universités) sont dominés par l'idéologie "diversitaire" selon sa formule, c'est-à-dire faisant la part trop belle aux minorités. L'Express les a confrontés.

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L'Express : Philippe Corcuff, comment en arrivez-vous au constat d'une "grande confusion" idéologique se traduisant par la pénétration des idées de l'extrême droite dans le débat public ?

Philippe Corcuff : Mon ouvrage met en évidence, dans le contexte du recul du clivage gauche/droite, la montée de deux trames rhétoriques : l'ultraconservatisme, nationaliste, xénophobe et sexiste, et le confusionnisme. Ce que j'appelle le confusionnisme, c'est le développement d'intersections entre des discours d'extrême droite, de droite, de gauche modérée et de gauche radicale, bénéficiant principalement à l'extrême droite. Cela concerne des postures - la critique du prétendu "politiquement correct" ou le complotisme - et des thèmes - la sanctification de la nation et une dénonciation amalgamant la sacralisation du marché par le néolibéralisme économique et la dynamique des droits associée au libéralisme politique.

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Pour moi, "l'identitarisme", c'est-à-dire la réduction des personnes à une identité principale homogène et close, imprègne autant l'ultraconservatisme que le confusionnisme. Mathieu Bock-Côté, vous faites la critique de l'identitarisme dans votre livre, mais vous omettez d'y inclure le nationalisme de l'enracinement, celui-là même que vous défendez. Et si vous vous inquiétez légitimement de certains discours de porte-parole de minorités hostiles aux "couples mixtes", vous fustigez "la fluidité identitaire". Un tel "essayisme" surfant sur des généralisations abusives en nous mitraillant de supposées évidences maintes fois répétées confond les nuances du réel avec la réalité univoque et fantasmée de Fox News et CNews.

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Mathieu Bock-Coté : Le concept d'extrême droite que vous évoquez me semble la plupart du temps bancal, et sert moins à qualifier qu'à disqualifier. Il s'agit de la marque du diable apposée au front des contradicteurs de l'idéologie dominante. D'une idée qu'on dit d'extrême droite, on ne sait pas grand-chose, sinon que la gauche ne l'aime vraiment pas et qu'il faut bannir socialement ceux qui l'embrassent néanmoins. L'extrême droitisation est, ce que j'appelle, une stratégie d' "infréquentabilisation" de ses contradicteurs, pour les expulser du périmètre de la respectabilité. Il en est de même lorsqu'on parle d'"ultraconservatisme", comme on le voit dans le livre jargonnant à prétention encyclopédique de Philippe Corcuff. L'hégémonie progressiste, dans les sociétés occidentales, se dévoile dans ce système qui se contente d'expulser certaines idées du domaine public, sans prendre le temps d'y répondre, simplement en les étiquetant de sale manière.

Dans le monde anglo-saxon, l'idéologie racialiste est dominante" - Mathieu Bock-Côté

Le régime "diversitaire", qui prétend accomplir la promesse démocratique en dénationalisant les sociétés occidentales, en déconstruisant leurs normes communes et en sacralisant les revendications issues de la "diversité" fixe aujourd'hui les catégories de l'imaginaire collectif. Son discours domine l'université et pas seulement dans les départements de sciences sociales. Dans le monde anglo-saxon, toutes les disciplines sont attaquées, même les mathématiques et la physique. Cette idéologie est dominante aussi dans le monde de l'entreprise, où les départements de ressources humaines se convertissent au diversity training et multiplient l'endroit de leurs employés des ateliers pour les amener à confesser leur participation au racisme systémique et à dénoncer leur privilège blanc ! Quant aux médias, ils normalisent à grande vitesse les concepts du racialisme, comme en témoigne la division du monde qu'ils proposent de plus en plus entre "Blancs" et "racisés".

Pourtant, Mathieu Bock-Coté, vous pouvez difficilement nier qu'un Eric Zemmour, par exemple, occupe une place de choix dans les médias, et que ses livres, comme ceux de Philippe de Villiers, sont des succès de librairie. Ce camp idéologique a la parole. A l'inverse, le grand public manifeste peu d'intérêt pour "la mentalité woke".

Mathieu Bock-Coté : Force est de constater, surtout, que les figures que vous évoquez, et quelques autres, sont la cible d'une campagne de diffamation permanente, et qu'on peut même vouloir pénaliser les médias qui leur donnent la parole. Mais vous avez raison, le grand public résiste au "wokisme", que je définis comme une hypersensibilité revendiquée et devenue névrotique à tout ce qui se réclame des revendications des "minorités". Et c'est justement pour cela que le régime diversitaire travaille à rééduquer la population pour l'inhiber, et cela essentiellement par une manipulation du langage.

Le prétendu 'politiquement correct' est une notion creuse" - Philippe Corcuff

Au coeur de la gauche woke, on trouve une stratégie de détournement du vocabulaire. La méthode est simple : le "wokisme" s'empare de termes fortement connotés, et en change la définition, au point de l'inverser. On le voit surtout autour de la question du racisme, réinterprétée à la lumière de la théorie du racisme systémique. Le raciste, désormais, est celui qui s'oppose à la racialisation des rapports sociaux et qui plaide pour l'universalisme - on l'assimile même à la suprématie blanche.

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Philippe Corcuff : Le "wokisme" constitue surtout un épouvantail chimérique. Ce qui empêche de voir certains dangers : Donald Trump a gagné en 2016 et Marine Le Pen peut gagner en 2022. Á l'écart des fantasmes idéologiques, deux conceptions de la République s'opposent. La première, dominante, est inspirée du Léviathan (1651) de Thomas Hobbes : elle comprime la diversité, supposée porteuse de "séparatismes" menaçants, au nom de l'unité. La seconde puise dans Hannah Arendt : la politique part de "la pluralité humaine" - chacun est différent - pour bâtir des espaces communs, sans que les différences ne soient nivelées.

Le "politiquement correct" et les censures qui l'accompagnent est-il exclusivement l'apanage de la gauche? Les appels au licenciement n'ont-ils pas autant concerné Alice Coffin, qui dit vouloir "priver les hommes de leur oxygène"," qu'Éric Zemmour ?

Mathieu Bock-Coté : Il n'y a pas d'équivalence entre les deux camps. La cancel culture est théorisée et revendiquée par la gauche woke qui explique sans gêne qu'il faut bannir de l'espace public ce qu'elle appelle les discours haineux, auxquels elle associe toute remise en question des revendications décoloniales ou minoritaires. Des lois sont votées, des conférences sont prises d'assaut ou annulées, les lynchages numériques se multiplient.

Philippe Corcuff : Le prétendu "politiquement correct" est une notion creuse affirmant que les opinions contraires à celles que l'on tient sont fausses, sans avoir besoin de le démontrer. Prenons plutôt la mesure de la prégnance publique de certains manichéismes concurrents : certains stigmatisent les musulmans via un détournement du bel idéal de laïcité, d'autres sont indifférents au terrible danger djihadiste et d'autres tendent à l'amalgamer avec l'islam en général, etc.

Il faut retrouver le sens des complications du réel. Merleau-Ponty a dessiné la notion d'"adversité", plus riche que celle d'"adversaires". Il parle de "cette espèce de mouvement sournois par lequel les choses se dérobent à notre prise". Cela appelle humilité et sagesse dans la critique de la pluralité des maux, et non pas un Mal unique, qui nous affectent. Et esquisse un horizon d'alliance des individualités singulières et du commun comme alternative aux identitarismes.

Laïcité, immigration, intégration... La gauche renoue-t-elle avec des sujets qu'elle avait décidé d'oublier et qui préoccupent ceux qu'elle est historiquement censée défendre ? On se souvient du fameux discours de George Marchais, alors premier secrétaire du Parti communiste, qui s'inquiétait d'une immigration se faisant au profit des patrons et aux dépens des classes populaires.

Philippe Corcuff : Face aux difficultés du PCF, Georges Marchais s'était déjà aventuré sur une voie confusionniste. La dérégulation néolibérale du capitalisme et son chômage de masse avivent les concurrences entre salariés : hommes et femmes, anciens et jeunes, précaires et stables, ou nationaux et immigrés. Aujourd'hui, la problématisation ultraconservatrice de cette réalité fournit une traduction nationaliste et sexiste de ces concurrences. Face aux prémices de son déclin, l'appareil communiste a choisi à un moment un chemin analogue. Aujourd'hui quand, d'Emmanuel Macron à l'économiste Frédéric Lordon, on sépare les migrants des classes populaires, on met un doigt dans cette politisation ultraconservatrice de la réalité. Une problématisation renouvelée à gauche, puisant dans ses traditions émancipatrices, consisterait à faire converger les différentes catégories de travailleurs autour d'objectifs de justice sociale et de dignité partagée, en mettant au coeur du débat politique une question sociale élargie à la pluralité des inégalités et des discriminations.

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Mathieu Bock-Coté : Je ne suis pas certain que le souvenir de Georges Marchais soit si émouvant ! Cela dit, il est vrai que ce qu'on appelle la gauche a connu une mutation idéologique et ceux qui demeurent fidèles à son ancien logiciel sur une question comme la laïcité sont accusés de basculer à l'extrême droite, comme en témoigne notamment le procès fait à la gauche républicaine. Chose certaine, il nous faut sortir du clivage gauche-droite pour bien comprendre la portée de ce qui se passe. La révolution racialiste représente aujourd'hui une forme de colonisation idéologique américaine à laquelle la France me semble toutefois capable de tenir tête, par ses moeurs et sa culture, et tout cela va bien au-delà de la gauche et de la droite.