En 2016, Nathan Law est devenu, à l'âge de 23 ans, le plus jeune élu du conseil législatif de Hongkong. De quoi faire la fierté de ses parents, des gens modestes qui ont quitté la province de Guangdong pour espérer une vie meilleure. Mais le mandat du jeune homme sera aussi l'un des plus courts. Son serment, dans lequel il n'hésite pas à citer Gandhi ("Vous pouvez m'enchaîner, vous pouvez me torturer, vous pouvez même détruire ce corps, mais vous n'emprisonnerez jamais mon esprit"), hérisse Pékin. Figure du mouvement des parapluies en 2014 aux côtés de Joshua Wong et Agnès Chow, le leader pro-démocratie est destitué du conseil au bout de quelques mois à peine. Condamné à huit mois de prison ferme en 2017, il annonce son exil pour Londres en 2020. "Quand l'avion a décollé, j'ai regardé une dernière fois cette cité que j'aime tant. Si j'ai la chance de revenir un jour, j'espère que je serai resté le même jeune homme avec les mêmes valeurs" tweete-il alors, tout en confiant aujourd'hui qu'il faudra sans doute des décennies avant qu'il puisse revoir Hongkong. L'année suivante, le dissident publie en anglais l'émouvant Freedom : how we lose it and how we fight back, à la fois un portrait personnel et une ode pour la liberté.
De passage pour la première fois à Paris, Nathan Law s'est confié à l'Express sur l'avenir d'Hongkong, sur le régime selon lui de plus en plus "totalitaire" de Xi Jinping, sur les risques d'un conflit autour de Taïwan, et sur l'aveuglement d'une partie des progressistes qui, à l'image d'un Jean-Luc Mélenchon, ne veulent pas voir les menaces que fait peser la Chine sur nos libertés... Entretien.
L'Express : Le 1er juillet marquera le vingt-cinquième anniversaire de la rétrocession d'Hongkong à la Chine. Vous rappelez qu'à l'époque, l'espoir était que "la Chine ressemblerait davantage à Hongkong". Mais c'est l'inverse qui s'est produit...
Nathan Law : Oui, aujourd'hui, c'est Hongkong qui ressemble plus à la Chine. Le principe du "Un pays, deux systèmes" devait garantir l'autonomie d'Hongkong. Mais c'était alors une façon pour la Chine de rassurer les Hongkongais comme les pays étrangers. Alors que le régime de Pékin est devenu de plus en plus confiant en lui, il a monopolisé le pouvoir et détruit les libertés à Hongkong. Cette cité, qui était l'une des plus libérales, ouvertes et cosmopolites en Asie, bascule dans un système autoritaire.
Selon vous, Hongkong et la Chine continentale représentaient plus que "deux systèmes": "Nous étions deux endroits bien distincts, deux peuples et deux modes de vie".
Il y a une vraie identité à Hongkong. C'est une ville dont l'histoire a été marquée par les migrants et les réfugiés. Mais ses habitants se sont de plus en plus définis comme étant hongkongais plus que chinois. Nous avons notre langue, le cantonais, qui n'est pas la même que celle pratiquée dans la majeure partie de la Chine, le mandarin. Et nous avons une tradition bien plus libérale que la Chine continentale.
En 2019, 2 millions de personnes ont manifesté en soutien du mouvement démocratique, soit un quart de la population de Hongkong. Qu'en reste-t-il aujourd'hui?
Depuis, la loi de sécurité nationale, promulguée en 2020, a permis d'emprisonner les principaux opposants, dont mon ami Joshua Wong. Il est désormais très difficile d'organiser un rassemblement public à Hongkong. Et la pandémie du Covid-19 n'a fait que compliquer ça. Mais les opposants apprennent à s'organiser de façon différente, de manière plus silencieuse, avec par exemple des conférences privées. Il y a aussi une vraie solidarité avec les prisonniers et leurs familles. Nous essayons d'apprendre des grands dissidents historiques, comme Vaclav Havel.
Dans votre livre, vous racontez un conflit intime : comment ne pas décevoir votre famille qui s'est sacrifiée pour vous offrir une meilleure vie en émigrant à Hongkong, tout en vous engageant dans l'activisme ?
C'est un conflit propre à ma génération. Nous devons choisir entre le fait de ne pas décevoir les immenses espoirs placés en nous par nos parents, et l'activisme politique pour défendre la société libre que nous avons connue à Hongkong. Ma famille a eu du mal à mettre de la nourriture sur la table, et en allant à l'université, je devais être leur chemin de sortie de la pauvreté. Mais j'ai fait le choix de l'engagement politique. En quittant Hongkong, j'ai même dû publier un communiqué pour faire savoir que ma famille se dissociait de moi et que je n'avais plus de contacts avec eux.
Pour les protéger ?
Oui, car le régime met de plus en plus la pression sur les familles des opposants. C'était donc la meilleure chose que je pouvais faire pour ma mère.
John Lee, nouveau chef de l'exécutif, prend ses fonctions début juillet. La nomination d'un officier de police est-elle le signe que le pouvoir va encore se durcir ?
C'est l'ancien patron de la sécurité de Hongkong. Pékin l'a choisi parmi de nombreux autres en raison de sa loyauté et fermeté. John Lee est un homme qui ne croît qu'aux rapports de force et au pouvoir, pas aux valeurs. Je l'ai personnellement côtoyé quand j'ai été membre du conseil législatif en 2016-2017. J'ai vu à quel point il était difficile de négocier avec lui. John Lee était déjà le membre du gouvernement le plus belliciste. En 2019, c'est lui qui a mené la campagne pour réprimer les manifestations, déniant toute responsabilité pour les violences policières. Le message de Pékin est donc très clair.
Dans votre livre, vous semblez défendre le passé colonial britannique...
Je n'encense bien sûr pas le colonialisme. Sous la domination britannique, les Hongkonkais n'ont jamais pu choisir eux-mêmes leur propre gouvernement, sans interférence extérieure. Mais à partir des années 1970, tout en oeuvrant à faire de Hongkong un centre financier dans la région, le gouvernement britannique a réellement essayé de démocratiser le territoire, et c'est Pékin qui s'y est opposé. En 1997, lors de la rétrocession, la grande majorité des habitants ne s'est pas sentie libérée des chaînes de l'oppression coloniale. Ils savaient qu'ils ne pouvaient faire confiance au régime autoritaire chinois. Nous sommes passés d'un colonialisme à l'autre.
Comment expliquez-vous le durcissement autoritaire du régime de Xi Jinping ?
Le régime a pu s'appuyer sur une forte croissance économique. Tant qu'elle voyait son niveau de vie s'élever sur le plan matériel grâce à une forte croissance, la classe moyenne chinoise a pu faire abstraction du manque de libertés politiques. Mais aujourd'hui, les perspectives sont bien moins bonnes. C'est comme si le Parti communiste avait anticipé ces difficultés économiques en durcissant son régime de manière préemptive, afin de faire taire toute voix discordante ou toute opposition. Depuis l'arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012, l'espace civil déjà fortement limité toléré par le Parti communiste a encore été fortement réduit.
Vous parlez d'un "Etat totalitaire hyper-nationaliste". Vraiment ?
Oui, le Parti monopolise tous les pouvoirs, et se montre de plus en plus agressif sur la scène internationale. Xi Jinping a été un pionnier dans le totalitarisme technologique qui contrôle ce que les Chinois voient, entendent ou peuvent dire. Seule une réalité approuvée par le parti existe encore en Chine, et c'est une réalité parallèle. Les manifestations pacifiques à Hongkong en 2019 ont ainsi été officiellement présentées comme des "émeutes", et les doléances locales, qui étaient parfaitement raisonnables, ont été dépeintes comme des complots de puissances étrangères. Moi-même, j'ai été accusé d'être un espion au service de la CIA. Dans le Xinjiang, la répression s'est encore accrue contre les Ouïgours, un groupe ethnique simplement persécuté du fait de sa culture, mais Pékin présente cela comme une aide volontaire à la déradicalisation.
En Chine, les sociétés libérales occidentales sont décrites comme étant racistes, machistes ou victimes de l'oppression capitaliste. Or, il faut savoir que la Chine a l'un des indices de Gini (indice mesurant les inégalités NDLR) les plus élevés au monde. Le régime n'a plus de communiste que son nom. Selon le rapport mondial sur l'écart entre les femmes et les hommes publié par le Forum économique, la Chine se classait en 2021 à la 107e place, sur 144 pays. Les femmes gagnent près de 20% de moins que leurs collègues masculins. En Chine, il n'est pas non plus rare que des offres d'emploi ou des services spécifient ouvertement la race et le sexe. Il y a même eu une publicité nationale montrant un homme noir tombant dans une machine à laver, et finissant par être nettoyé en Chinois à la peau clair. Durant la pandémie, des personnes de couleur se sont vu refuser l'entrée d'hôpitaux ou de magasins. Mais selon les autorités chinoises, les discriminations raciales ou sexistes sont un problème occidental...
Que pensez-vous de la stratégie du "zéro Covid" poussée jusqu'à bout par Pékin, avec de lourds confinements il y a quelques semaines encore ?
Alors qu'il est manifeste que ce n'est aujourd'hui pas la bonne option, Xi Jinping n'a pas voulu se contredire, allant jusqu'au bout de sa logique. La Chine a ainsi refusé des vaccins étrangers et poursuivi sa stratégie du zéro Covid. Mais c'est aussi une question de pouvoir. La pandémie a permis au régime de faire la démonstration du contrôle qu'il exerce sur la population, avec des confinements massifs sur des centaines de millions de Chinois.
Pensez-vous que le risque d'une invasion militaire de Taïwan soit sérieux ?
Les difficultés militaires de la Russie en Ukraine ont sans aucun doute freiné les ardeurs de Xi Jinping. Mais il veut laisser une trace dans l'histoire. Aujourd'hui, il est déjà le deuxième dirigeant le plus important de la Chine communiste après Mao Zedong. Dans sa tête, réussir la "réunification" avec Taïwan le placerait définitivement comme numéro 1, devant Mao.
Jean-Luc Mélenchon, aujourd'hui leader de la gauche française, a toujours, du fait de son antiaméricanisme viscéral, été très accommodant avec le régime chinois comme celui de Poutine. En 2019, il a dépeint les manifestations à Hongkong comme étant uniquement motivées par des raisons matérielles du fait de la hausse du coût de la vie. Il a assuré que la Chine n'avait aucune intention d'envahir Taïwan et que ce sont le Etats-Unis qui jouent avec le feu. Il y a quelques années, Mélenchon écrivait même que la question du Tibet comme celle des Ouïgours étaient manipulées pour "disloquer" la Chine, devenu un concurrent trop gênant pour les Etats-Unis...
Certains progressistes devraient cesser de tout considérer comme relevant d'un rapport de pouvoir géopolitique entre les Etats-Unis et la Chine, en quête d'hégémonie Car ce faisant, ils oublient totalement qu'il y a des personnes qui sur le terrain se battent pour leur liberté et pour des valeurs. Par antiaméricanisme, ces personnes font par exemple fi des revendications des Hongkongais eux-mêmes, ce qui est très paternaliste. Car nous sommes parfaitement capables d'être autonomes. Nous nous battons pour notre propre liberté, et non pas pour les intérêts des Etats-Unis.
Mais il ne faut pas non plus occulter le fait que la Chine mène une guerre idéologique contre les démocraties libérales, et que pour cela, elle n'hésite pas se montrer de plus en plus agressive. C'est une vraie guerre contre nos propres institutions et contre notre liberté d'expression, que le régime de Xi Jinping tente d'étouffer par des chantages économiques. L'année dernière, le catcheur et acteur John Cena, star de Fast and Furious 9, a par exemple fait des excuses publiques pour simplement avoir qualifié Taïwan de "pays" : "Je dois maintenant vous dire quelque chose de très, très, très, très, très important : j'aime et je respecte la Chine et le peuple chinois, Je suis vraiment, vraiment désolé de mon erreur" a-t-il déclaré en mandarin. En 2019, Daryl Morey, alors manager général de l'équipe de basket-ball des Houston Rockets, a été critiqué par son propriétaire comme par sa ligue, la NBA, pour avoir exprimé son soutien aux manifestations à Hongkong sur Twitter.
"La menace des régimes autoritaires, et en partie celle du régime autoritaire chinois, représente une urgence au niveau planétaire tout aussi pressante que l'urgence climatique. Les deux sont des menaces existentielles" concluez-vous dans votre livre...
Oui, le climat menace la vie, tandis que les régimes autoritaires menacent la possibilité de mener une vie digne. Il y a aujourd'hui une poussée évidente des régimes autoritaires. Les démocraties libérales sont en recul dans le monde. Comme on le voit avec cette guerre en Ukraine, la Chine soutient et fournit une légitimité morale aux régimes oppressifs. Elle cherche à exporter son modèle. Son influence s'étend jusqu'au sein de l'Union européenne, avec la Hongrie de Viktor Orban. Les démocraties libérales doivent apprendre à se défendre contre cela. Car l'influence des régimes autoritaires ne connaît pas de frontière.
