Dans son dernier ouvrage, Oser l'universalisme (Ed. le Bord de l'eau), la sociologue du CNRS Nathalie Heinich règle leur compte aux néoféministes auxquelles elle reproche d'imposer "une atmosphère fascisante" dans les débats " en "s'arrogeant le droit de faire triompher leurs idées par la menace, l'invective publique, la chasse en meute, le lynchage médiatique." Plus largement, cette spécialiste de la sociologie de l'art, des identités et des valeurs, régulièrement prise à partie pour son appartenance à l'Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires, dénonce dans ce nouvel essai l'essor d'un communautarisme d'inspiration anglo-saxonne qui vient mettre à mal l'idéal universaliste. Au printemps dernier, elle avait déjà brocardé l'activisme identitaire au sein du milieu universitaire dans un court texte mordant, Ce que le militantisme fait à la recherche (Gallimard).
L'Express : Le dialogue au sein des courants du mouvement féministe a toujours été compliqué. La nouveauté, c'est qu'il est devenu impossible ?
Nathalie Heinich : Il y a toujours eu des fractures dans le féminisme. J'ai moi-même connu, dans les années 1970, l'émergence conflictuelle d'un féminisme "différentialiste", affirmant la spécificité et la positivité du féminin, alors que le féminisme français de l'époque était plutôt universaliste, tendant à l'égalité par la suspension de la différence des sexes là où elle est sans pertinence (par exemple dans le contexte civique d'exercice de la citoyenneté, ou dans le contexte professionnel, chacun devant être considéré pour ce qu'il est et non en fonction de son sexe biologique).
Pour ma part je suis restée fidèle à cette position, et je revendique le droit de ne pas être systématiquement ramenée à mon sexe quelles que soient les circonstances : je ne me considère pas comme une femme sociologue mais comme un chercheur, et je serais très vexée qu'on rapporte mon travail à celui de mes collègues femmes plutôt qu'à celui de l'ensemble des sociologues.
C'est la raison pour laquelle d'ailleurs je m'oppose à la féminisation systématique des noms de fonction et de profession, ainsi qu'à l'écriture inclusive. Et j'ai vu avec désolation la montée en puissance d'un féminisme différentialiste largement importé des Etats-Unis, et d'ailleurs assez ignorant de l'existence d'une autre façon de mener le combat pour l'égalité entre les sexes. Disons que le dialogue entre adeptes de l'une et l'autre tendances serait plus facile si les différentialistes étaient un peu mieux informées de l'histoire du féminisme, et ne confondaient pas le refus de leurs diktats avec le sexisme.
C'est l'une des grandes lignes de fracture entre nombre de féministes de la génération de l'après-68, dont je fais partie, et ce qu'on nomme aujourd'hui les "néoféministes", plus jeunes et plus radicales, mais dont la culture politique me paraît parfois inversement proportionnelle à l'agressivité.
En 2003, Élisabeth Badinter reprochait au féminisme de faire "fausse route".* Les néoféministes se sont-elles égarées sur les chemins de la croisade morale ?
Je parlerais plus précisément d'une croisade puritaine, qui est une forme très particulière de morale. Elle consiste à prétendre imposer des critères de bienséance que tout le monde n'a pas vocation à partager, surtout quand ils reposent sur une mise à distance de tout ce qui est sexuel, à la façon du protestantisme américain, et sur une culpabilisation des hommes. La dimension morale ressurgit là au sens de la faute : tous les mâles sont a priori fautifs. Les entreprises de culpabilisation agissent puissamment sur le psychisme des individus, mais elles ont aussi le grand inconvénient de diviser le monde entre bons et méchants - l'homme; et plus particulièrement l'homme blanc pour les néoféministes décoloniales.
Ce clivage est terriblement destructeur pour le corps social, et injuste puisqu'il stigmatise toute une catégorie de l'humanité. Je suis profondément féministe, au sens universaliste : pour moi, l'horizon est celui de l'égalité des droits entre les deux sexes, pas la mise en avant des spécificités féminines, en opposition radicale au masculin.
J'ai un peu de mal à comprendre que ces néoféministes qui font preuve d'une agressivité invraisemblable ne parviennent pas à voir qu'un certain nombre de leurs slogans sont racistes et sexistes. C'est un péché contre l'esprit et la morale.
L'universalisme est attaqué de toutes parts. On l'accuse au premier chef de faire de l'individu une entité totalement abstraite et formelle en ne le considérant que sous les traits du "citoyen". Or, la critique ne tient pas, écrivez-vous.
Non, tout simplement parce qu'elle traduit une mauvaise compréhension de ce qu'est l'universalisme. Ceux qui la formulent mélangent les faits et l'idéal. Dans le réel, les individus sont dissemblables, voire inégaux, personne ne soutient le contraire. L'universalisme, lui, considère que, dans un certain contexte, celui de l'exercice de la citoyenneté, nous devons viser une égalité des individus, parce que chacun d'entre nous appartient à cette entité universelle que nous appelons l'humanité.
Lorsque l'on déclare que les hommes naissent libres et égaux en droit, on se situe dans l'affirmation d'une valeur, qui ne dit rien sur la réalité des conditions de naissance, parce que de fait, les gens ne naissent pas libres et égaux. Ce qu'affirment les droits de l'homme et du citoyen, c'est un idéal, une aspiration que nous souhaiterions voir se réaliser. Critiquer l'universalisme en disant qu'il est démenti par les faits relève donc de l'erreur de raisonnement, ce que j'appelle le "sophisme de l'irréalisme." On ne peut pas adresser une objection de ce genre à un idéal.
La neutralité de principe de l'universalisme n'empêcherait donc pas de repérer ni de lutter contre les différentes discriminations ?
Pas du tout. Aspirer à ce que les individus soient traités de manière indifférenciée, et non comme des membres de communautés particulières, n'empêche absolument pas de considérer leurs particularités et d'observer ce qu'elles peuvent signifier en termes d'inégalités, ni de vouloir résorber celles-ci. Au contraire, c'est bien au nom des valeurs universalistes, c'est bien parce que nous pensons que chaque être humain doit avoir les mêmes droits et être traité de manière équitable, que nous luttons pour davantage de justice sociale.
Cette confusion dans le raisonnement entre les faits et l'idéal n'est pas nouvelle, c'est une constante cognitive chez l'être humain. Mais elle sert fort opportunément ceux qui refusent cet idéal d'universalité issu des Lumières, dont la France a été le fer de lance pendant deux siècles, au nom d'une définition communautaire de la vie en société. Ils sont nombreux, pas seulement chez nous. Beaucoup de pays à travers le monde fonctionnent selon ce modèle ; les individus y sont définis en fonction de leur appartenance à un groupe déterminé et non en référence à leur appartenance citoyenne.
Comment expliquez-vous la montée en puissance de ce modèle en France ?
Nous subissons depuis plusieurs l'année l'influence du communautarisme américain au travers des "studies" (NDLR : études ciblées sur des groupes déterminés) : aux Etats-Unis, il apparaît normal de définir les individus par leur appartenance à des communautés. S'ajoutent à cela dans les quartiers sensibles certaines formes d'affirmations communautaires selon la religion, l'appartenance clanique, l'origine - qui n'ont rien à avoir avec les valeurs républicaines.
Le mouvement décolonial y contribue dès lors qu'il tend à légitimer les modes de vie et de pensée politique des ex-pays colonisés. Identifier les différences, les montrer, n'est en rien problématique. Mais cela le devient lorsqu'il s'agit d'asseoir des droits spécifiques sur ces différences, comme ouvrir des créneaux particuliers dans les piscines pour les femmes musulmanes, etc. Dans un régime universaliste, c'est totalement inacceptable.
Vous êtes contre les écoles immersives en langues régionales, par exemple ?
Je trouve absolument normal qu'on dispense un enseignement des langues régionales à des élèves qui le souhaitent, à condition qu'ils aient d'abord accès au français, langue de la République. Parler la même langue est la première condition d'une intégration réussie dans la cité. Des écoles entièrement en langue étrangère, non!
Jean-Luc Mélenchon a repris à son compte le terme de "créolisation" que le poète Édouard Glissant avait imaginé pour évoquer le mélange des cultures, la "différence consentie" dans un grand tout collectif. Qu'en pensez-vous ?
Les mélanges peuvent être extrêmement productifs et riches, tout dépend du contexte considéré. Si la créolisation consiste à segmenter la communauté linguistique française par l'écriture inclusive et à créer des sous-sections entre ceux qui la pratiqueraient et ceux qui s'en abstiendraient, elle s'attaque au bien commun de la langue, et là, ce ne sont pas à des minorités de trancher, mais à tous les citoyens d'en débattre. C'est l'une des raisons pour lesquelles je suis contre l'écriture inclusive.
Vous relevez dans votre essai la focalisation obsessionnelle des militants identitaires sur le couple dominant-dominé. Est-ce la revanche de Marx, dont le schéma explicatif de la lutte des classes n'est plus vraiment de saison ?
La question de la domination est une très vieille question. Le vocabulaire a changé - on est passé de l'oppression et de l'aliénation à la domination, sous l'influence notamment de Pierre Bourdieu. Je n'ai rien contre le fait de constater qu'il existe des effets de pouvoir exercé par certaines catégories sur d'autres, mais à condition, encore une fois, de regarder ces effets de façon contextuelle : une même personne peut avoir du pouvoir sur une autre dans un certain cadre, et être dominée dans un autre contexte.
Comme...
Un homme ou une femme peut être insuffisamment considéré au travail, et se comporter comme un tyran avec ses enfants. Le grand problème de mes collègues sociologues académo-militants, c'est qu'ils n'ont pas assimilé combien le contexte était fondamental, ce qui est pourtant le b.a ba des sciences sociales.
Quand la notion de domination est affectée à des groupes définis comme des identités essentialisées une fois pour toutes, quand vous décidez que tout Blanc est par définition un dominant, vous en arrivez à proférer des âneries et à commettre des injustices. Le mouvement identitariste dont font partie le néoféminisme et le décolonialisme tend à utiliser la notion de domination comme une clé universelle ouvrant toutes les portes.
La gauche, dont vous vous réclamez, est totalement divisée sur ces questions. Si les objectifs d'égalité et de lutte contre les discriminations demeurent la boussole, les moyens pour y parvenir divergent sensiblement selon que l'on appartienne à l'une ou l'autre des deux "gauches irréconciliables" identifiées par Manuel Valls. Le progressisme a-t-il encore un avenir ?
Je pense en effet qu'une grande partie de la gauche se fait berner par des mouvements radicaux totalement régressifs par rapport à l'idéal républicain laïque, alors que celui-ci fait partie de sa tradition. Par un retournement aberrant, cet idéal devient un marqueur idéologique de la droite, qui elle, s'est mise à le défendre ardemment.
Nous en sommes au point où la laïcité est brandie comme un étendard par l'extrême droite et l'antisémitisme fleurit à l'extrême gauche. Le radicalisme qui sévit actuellement à gauche est un repoussoir pour une partie de l'électorat, comme l'a très bien montré l'essayiste américain Mark Lilla pour les Etats-Unis. Cette dérive n'est pas la seule raison du déclin de la gauche, mais à mon avis, elle y participe grandement.
* Fausse route, Odile Jacob.
