Aux députés qui voulaient interdire une représentation de la pièce Les Paravents, du sulfureux Jean Genet, André Malraux avait lancé : "Lorsque quelque chose blesse votre sensibilité, il est déraisonnable de l'interdire. Ce qui est raisonnable, c'est d'aller ailleurs, comme vous avez la liberté de le faire..." Serait-il entendu aujourd'hui ? Il est permis d'en douter. Car la liberté d'expression, pierre philosophale de nos Voltaire, Stuart Mill ou Spinoza, est mal en point. Des individus, des groupes ou des instances la piétinent, dépliant les ciseaux de la censure contre tout conférencier, enseignant, artiste ou simple usager de Twitter soupçonné de heurter la sensibilité de publics dont ils se disent les porte-voix - à l'université, la "culture de l'annulation" à l'américaine s'exporte aussi bien que les productions Netflix... D'autres jouent de la liberté de parole permise par nos démocraties pour proférer jour après jour des propos hostiles envers les immigrés, les juifs ou les musulmans ; propos qui auraient fait hurler hier, et n'indignent plus grand monde aujourd'hui, quand ils ne suscitent pas des vocations. Certains, enfin, contestent à des caricaturistes de presse le droit de critiquer une religion, sur fond d'attentats terroristes sanglants.
Pareil champ de mines ne pouvait laisser indifférente une philosophe telle que Monique Canto-Sperber, attachée, en bonne libérale, à la libre compétition des idées et au débat contradictoire. Son dernier essai, Sauver la liberté d'expression, qui sort le 22 avril chez Albin Michel, se lit comme un appel à la révolte. Car il est désormais patent que les contours sociaux et juridiques de cet idéal des sociétés libérales ne sont plus adaptés à une époque où les réseaux sociaux multiplient à l'infini les prises de parole, et font de la "vox populi" les arbitres des inélégances.
Pour mieux comprendre l'enjeu, il n'est pas inutile de revenir à l'histoire. La liberté d'expression doit tout à l'émergence, au XVIe siècle, de l'idée de tolérance, issue philosophique aux guerres de religion. Le croyant du Moyen Age se laissait guider par un "commandement" divin qui ne faisait guère de place au jugement autonome. Avec la Réforme, le chrétien peut vivre sa foi à la lumière de sa conscience. Les controverses théologiques de cette époque féroce ouvrent ainsi une brèche décisive pour l'avenir, celle du respect minimal des convictions dissidentes. La déclaration des droits de l'homme étend la tolérance à toutes les opinions s'exprimant dans l'espace social, notamment politiques, la souveraineté populaire supposant que chaque citoyen soit en mesure de prendre la parole.
Une telle effervescence nécessitait d'être encadrée. En 1859., le philosophe anglais John Stuart Mill se penche sur le sujet dans De la liberté : il propose de considérer la liberté d'expression comme un droit lié aux intérêts de la personne et non comme un devoir "moral". Le critère pour la limiter, dit-il, doit être celui du "tort objectif fait à autrui". Des propos portant atteinte aux "intérêts fondamentaux" d'un individu - rester en vie, préserver son intégrité physique et mentale, exercer sa liberté de penser et de parler, choisir son mode de vie, etc. - entrent dans cette catégorie et doivent, pour cette raison, être sanctionnés. D'où les poursuites pour injure, diffamation, provocation à la haine et discrimination dans les législations des nations démocratiques.
Le "tort objectif fait à autrui" n'a jamais été facile à préciser, en dépit des louables efforts de théorisation de Stuart Mill. Aujourd'hui, sa définition est rendue plus épineuse encore par la confusion croissante entre ce qui tient de l'offense et ce qui relève du dommage causé à la personne. Un exemple, parmi beaucoup d'autres : en 2019, la philosophe Sylviane Agacinski, hostile à la GPA et à la PMA pour toutes, doit venir exposer son propos à l'université Bordeaux-Montaigne. Sa conférence est annulée sous la pression d'associations féministes et LGBT+ qui contestent le fait que "les droits des personnes victimes d'homophobie et de transphobie soient sujets de débats". Oubliée, la compétition des idées et le débat contradictoire. Nous voilà passés de l'offense - l'indignation provoquée par des propos et des opinions que l'on estime choquants - au dommage - l'affirmation d'une atteinte portée à la dignité de la personne - parce que des militants l'ont décidé. Et qu'ils ont réussi à imposer leurs vues.
Comment Monique Canto-Sperber explique-t-elle que la liberté d'expression soit ainsi prise en otage ? "La réponse tient dans les profondes mutations culturelles et sociales de ces dernières décennies, répond la philosophe à L'Express. L'accès à la parole s'est considérablement généralisé avec les réseaux sociaux, et les outils numériques donnent à chacun la possibilité de voir son propos gagner une visibilité inédite. L'idée d'une culture commune perdure en partie, mais les manières de s'exprimer et l'environnement culturel ne sont plus aussi partagés. De surcroît, dans nos sociétés de plus en plus multiculturelles, les minorités ne se satisfont plus d'une simple demande d'intégration. Elles réclament une place plus large, qui va de la prise en compte - justifiée - de l'intérêt des cultures diverses, jusqu'à l'exigence d'une reconnaissance, voire d'un traitement préférentiel, au risque de les séparer du reste de la communauté sociale. Elles considèrent que le modèle de la neutralité universaliste les dessert, en les rendant invisibles. Ces éléments nouveaux, ajoute-t-elle, créent une rupture majeure par rapport à l'époque où l'idéal de la liberté d'expression a été forgé, la deuxième moitié du XIXe siècle, avec les lois sur la liberté de la presse."
A cela s'ajoute l'élan progressiste invitant à aller encore plus loin dans la reconnaissance des droits. "Au siècle dernier, on promouvait l'égalité face aux capacités d'agir ou devant la loi, reprend Monique Canto-Sperber. Maintenant, on revendique des formes d'égalité qui touchent à la personne. En matière de procréation par exemple, le droit à procréer devrait être égal pour tous, pour des couples hétérosexuels comme pour des couples homosexuels."
Du point de vue libéral, ce que l'intellectuel américain Mark Lilla a baptisé "la politique des identités" mène nécessairement à une impasse : on ne discute pas des valeurs et des modes de vie comme l'on débat des opinions. En démocratie, un citoyen peut récuser les choix personnels de son interlocuteur et réfuter ses idées en usant d'arguments et de codes identifiables par tous. Mais il ne peut pas lui contester le droit de penser ce qu'il veut. Chacun monte au ciel comme il l'entend, disait Voltaire.
Monique Canto-Sperber cite l'exemple du Conseil d'Etat français, qui a cassé les condamnations prononcées en 2016 par plusieurs tribunaux administratifs contre le port du burkini - les juges avaient estimé que ce vêtement islamique exprimait la conviction chez celle en faisant l'usage que la femme est inférieure à l'homme. "Il est contraire aux valeurs de la République de violer la liberté de conscience d'un individu pour traquer ses convictions et lui imposer une interprétation de ses actions", a fait valoir l'instance pour motiver sa décision.
Plus fondamentalement encore, comment débattre si l'échange porte sur une qualité intrinsèque de la personne - sa couleur de peau ou son sexe, par exemple - qualité par définition "indiscutable"? "Arrêtons la guerre morale autour de l'hégémonie de la parole, cingle Monique Canto-Sperber. L'essayiste renvoie dos à dos les tenants du "on ne peut plus rien dire" - lesquels ne cherchent selon elle qu'à imposer leur voix au nom du "bon sens" populaire - et les censeurs se réclamant d'un progressisme anti-universaliste fixant ses propres normes.
"Nos sociétés n'aiment plus la contradiction, la confrontation par les arguments. Les valeurs progressistes ne sont pas des dogmes, elles peuvent être interrogées. Que veut dire l'égalité ? La liberté des femmes ? Pour certaines féministes, elle consiste à interdire aux femmes de porter le voile, pour d'autres, il faut reconnaître la liberté qu'une femme a de le porter. On a oublié que ce qui est merveilleux, avec la liberté d'expression, c'est que vous êtes sûr de rencontrer votre 'diable', celui ou celle qui conteste votre opinion et va vous mettre au défi de justifier."
Pour sortir de ces éprouvants dialogues de sourds politiquement radioactifs, il faut, estime Monique Canto-Sperber, dépasser la conception classique de la liberté d'expression. Une injure ne se résume pas à la littéralité de son propos, ni à son intention. Elle s'inscrit dans une situation de communication, incluant le cadre de références partagé ainsi que les positions d'autorité de celui qui parle et de celui qui est visé par les mots ou l'image employés. A l'époque de l'apartheid, un Noir traité de "sale nègre" par un Afrikaner pouvait bien répliquer d'un "sale Blanc" : ses mots n'avaient aucune chance de porter, à la différence de ceux de son agresseur. Le tort causé se mesure aussi à la capacité de la victime de riposter.
L'essayiste suggère également de repenser la liberté d'expression comme un ensemble de règles appliquées à la parole publique, en la dissociant clairement de la morale menant aux culs-de-sac précédemment évoqués. On s'assurera ainsi que chacun peut exercer son droit à la parole ou que les échanges restent ouverts et pluriels. Mais on refusera de considérer comme relevant de la liberté d'expression le fait de débattre des valeurs d'un individu.
A l'âge de l'intelligence artificielle, tout n'est pas qu'affaire de philosophie, cependant. La puissance des réseaux sociaux appelle des réponses concrètes. Plutôt que d'exiger des plateformes qu'elles s'autorégulent - pourquoi laisser les GAFAM décider de ce qui doit être dit ou pas ? - ou d'imposer aux internautes de renoncer à l'anonymat - attentatoire à la liberté d'expression, d'après Monique Canto-Sperber -, mieux vaut contraindre les sites à livrer les identités de ces derniers si nécessaire.
Une autre piste consiste à élaborer un contre-discours, au lieu de pratiquer la censure comme l'ont fait Twitter et Facebook avec le compte de Donald Trump après l'assaut sur le Capitole. Des groupes tels que Institute for Strategic Dialogue en Europe ou Dangerous Speech Project, aux Etats-Unis, s'y emploient déjà. Enfin, citoyens et militants pourraient se mobiliser contre le fonctionnement des plateformes, dont les algorithmes assoiffés de sensationnel faussent l'équilibre des échanges. Un bien grand chantier, direz-vous. Mais libéralisme ne rime-t-il pas avec optimisme ?
* De la liberté,
