Cinquante ans après la dernière mission d'Apollo, et deux tentatives ratées cet été, la fusée Artemis a décollé ce 16 novembre. Après des décennies moins aventureuses, la Nasa, aidée de partenaires, veut retourner sur la Lune et faire de ce voyage une première étape vers l'exploration du Système solaire. Quelle est la signification de ce projet pour les Etats-Unis ? Et pourquoi les humains veulent-ils explorer l'univers ? C'est à ces questions qu'a répondu l'américain John Logsdon, professeur émérite de sciences politiques et d'affaires internationales à l'université George Washington et auteur de John F. Kennedy and the Race to the Moon (2010), d'After Apollo ? Richard Nixon and the American Space Program (2015) et de Ronald Reagan and the Space Frontier (2018). Pour le "doyen de la politique spatiale", comme on le surnomme outre-Atlantique, dont les recherches portent sur les aspects politiques et historiques des activités spatiales américaines et internationales, Artemis est l'occasion pour les Américains de renouer avec leur audace passée.
L'Express : Quelle est la spécificité de la mission Artemis ? Pourquoi cet enthousiasme du public ?
John Logsdon : Artemis enthousiasme et intéresse les gens parce qu'elle est l'incarnation d'une entreprise de grande ampleur : l'exploration humaine hors de l'orbite de la Terre. C'est le premier pas d'un programme de long terme pour envoyer des gens sur la Lune [NDLR : en 2024], puis sur Mars, peut-être même ailleurs. Le projet est très ambitieux : c'est la fusée la plus puissante jamais lancée. Les Etats-Unis renouent avec un projet qu'ils ont initié il y a plus de cinquante ans. Après plusieurs faux départs, cela semble devoir vraiment se produire.
Artemis ne poursuit pas un seul objectif, c'est un long programme d'exploration, potentiellement de plusieurs mois, d'une nature très différente d'Apollo. Ce lancement est un premier pas vers une entreprise qui pourrait durer des décennies, et même des siècles : le mouvement de l'humanité hors de la Terre. Pour ceux assez âgés pour s'en souvenir, cela ravive aussi l'enthousiasme du voyage vers la Lune de 1969 ; pour les générations plus récentes, c'est aussi très stimulant. J'étais présent en août dernier pour le lancement de la fusée, qui a malheureusement été décalé. La masse et la variété du public présent - 200 000 personnes - étaient impressionnantes. Cela ne s'était pas produit depuis très longtemps.
Depuis 1969, il y a eu d'autres missions humaines sur la Lune, mais aucune de cette ampleur. Pourquoi ?
La volonté politique de payer le prix d'une telle mission avait disparu. Le programme Apollo était politique : pour quelqu'un comme Kennedy, cela faisait partie d'une stratégie d'ensemble de compétition avec l'URSS dans la guerre froide. Une fois celle-ci terminée, les Etats-Unis ne semblaient plus avoir de raison de continuer cette course, et n'avaient pas d'autre raison suffisamment puissante pour le faire. L'URSS a, elle, échoué à envoyer des hommes sur la Lune, et a laissé tomber. A cette époque, aucun autre pays n'avait la capacité de le faire. Aujourd'hui, plus de cinquante ans plus tard, la Chine veut une base sur la Lune, tandis que le secteur privé, notamment Elon Musk et SpaceX, cherche à construire des fusées moins chères.
A quel président américain doit-on cet intérêt politique renouvelé ?
Georges H. W. Bush, en 1989, lors du vingtième anniversaire d'Apollo, a déclaré qu'il était temps de retourner sur la Lune et d'y rester, puis d'aller sur Mars. Cela ne s'est pas produit. Cela n'intéressait pas l'administration Clinton d'explorer le monde ; elle voulait plutôt faire entrer la Russie dans le giron de la Station spatiale internationale. Puis l'accident de Columbia s'est produit, en 2003 [NDLR : l'accident de la navette spatiale américaine Columbia a eu lieu le 1er février 2003 au cours de la mission STS-107. Durant la phase de rentrée atmosphérique, la navette a été détruite au-dessus du Texas et de la Louisiane, et les sept membres de l'équipage ont été tués]. G.W. Bush a décidé qu'il fallait retourner dans l'espace d'ici à 2020. Ce que nous avons fait.
Depuis le début du siècle, il n'y a eu aucun débat sur la pertinence de ce projet, seulement sur la façon d'explorer l'espace et les destinations possibles. Artemis est donc le résultat d'un programme qui a commencé voilà maintenant des années. Il y a eu quelques variations : après Obama, qui ne privilégiait pas le voyage sur la Lune parce que le défi avait déjà été relevé, Trump a fait machine arrière en faisant à nouveau de ce projet une priorité. Biden est allé dans le même sens. C'est la première fois que deux présidents qui se succèdent s'accordent sur une même politique spatiale.
Le contexte international actuel, qui va dans le sens d'une compétition accrue entre puissances, et la concurrence du secteur privé jouent-ils un rôle dans la volonté renouvelée des Etats-Unis de s'imposer dans l'espace ?
La compétition actuelle pour la puissance, notamment entre la Chine et les Etats-Unis, et avec les entreprises, offre clairement un contexte favorable. On constate une prise de conscience non pas générale mais de plus en plus partagée dans l'opinion qu'il est temps de reprendre l'exploration de l'espace.
Pourquoi allons-nous dans l'espace ?
Il existe des raisons utilitaristes : les opportunités économiques offertes par l'exploitation de ressources ou la survie de notre espèce dans le cas où nous détruirions notre planète. Mais plus fondamentalement, nous le faisons parce que nous en avons envie. Ceux qui s'engagent dans ces projets veulent enrichir leur expérience en accomplissant quelque chose d'inédit. C'est parce que nous sommes humains : nous voulons toujours magnifier nos expériences. Et comme nous pouvons le réaliser techniquement, pourquoi ne pas le faire ?
C'est donc une fin en soi ?
Oui ! Ce n'est pas tant pour devenir riche ou puissant, c'est surtout pour rendre la vie digne d'être vécue.
Les critiques soulignent le coût très élevé de la mission Artemis...
En effet : en termes absolus, elle représente beaucoup d'argent. Cependant, si ces sommes n'étaient pas dépensées ainsi, elles n'iraient pas à la lutte contre le changement climatique ou contre la pauvreté, mais au secteur de la Défense. Et en termes relatifs, cela ne correspond qu'à la moitié de 1% du budget public.
A cause de la situation politique et culturelle des Etats-Unis, on estime parfois que ce pays est en déclin. Un projet comme Artemis prouve-t-il le contraire ?
Je ne soutiens pas l'ancien président Donald Trump, mais il faut reconnaître que son slogan, "Rendre sa grandeur à l'Amérique", est précisément l'idée qui sous-tend un projet comme Artemis.
Que pensez-vous des initiatives privées pour explorer Mars ? Pourquoi y en a-t-il autant ?
Les projets existent, mais on ne peut pas parler de financement privé massif. Souvent, des partenariats avec la Nasa sont envisagés. Spacelink doit par exemple fournir à la Nasa le Human Landing System [NDLR : une version du lanceur Starship qui fera la navette entre la future mini-station orbitale Lunar Gateway - elle aussi à construire, par l'Agence spatiale européenne (ESA) - et le pôle Sud de la Lune]. Les gens comme Elon Musk [NDLR : propriétaire de SpaceLink] et Jeff Bezos [NDLR : à l'initiative de Blue Origin] sont des visionnaires. Ils investissent dans l'espace pour réaliser cette vision et non pour faire du profit. Ils gagnent de l'argent ailleurs à cette fin. Musk l'a clairement dit : s'il veut gagner beaucoup d'argent, c'est pour aller sur Mars ; il ne sait pas s'il gagnera de l'argent en allant sur Mars.
C'est très américain !
Oui !
En regard, que pensez-vous de la stratégie européenne ?
L'Europe a investi dans l'espace essentiellement pour des raisons utilitaristes : des projets qui profitent à la population européenne, par exemple le projet Copernicus. Afin de les mener à terme, l'Europe s'est souvent associée aux Etats-Unis. Mais l'Europe dispose sans aucun doute des financements nécessaires pour une politique spatiale.
La Chine a-t-elle une chance dans cette compétition - elle qui n'a même pas pu mettre au point un vaccin efficace contre le Covid-19 ?
Les Chinois s'en sortent très bien ! Ils ont même fait des choses difficiles comme atterrir sur la face cachée de la Lune. C'est le troisième pays qui a envoyé des humains dans l'espace. Ils ont construit une station spatiale pour une occupation permanente de long terme, qui se veut ouverte à d'autres pays. Clairement, la Chine a identifié l'espace comme un domaine de puissance et se donne les moyens d'y parvenir. Dans tous les cas, nous n'avons pas entendu parler d'échecs massifs de leur part.
Faut-il s'inquiéter de leur avancée ?
Oui, mais pour une autre raison : la Chine développe des moyens complets et efficaces de contre-offensive spatiale, qui permettraient de contrer nos satellites. Les Occidentaux dépendent de satellites et d'autres équipements dans l'espace, et si la Chine pouvait s'en prendre à ces équipements, ce serait une grande menace. Dans le cadre d'un conflit armé terrestre, y aurait-il un risque d'extension vers l'espace ? C'est une vraie préoccupation. C'est de cela qu'il faut s'inquiéter, et non d'un voyage chinois sur la Lune.
Qu'en est-il de la Russie, dont le statut dans la course à l'espace a clairement changé depuis la guerre froide ?
L'effondrement de l'économie russe à la fin des années 1990 n'a pas aidé. Mais pour Poutine, refonder les capacités spatiales russes et en développer de nouvelles est une priorité. Cependant, dans les faits, c'est assez lent. Aujourd'hui, en présence spatiale, les Russes ont été rétrogradés derrière les Etats-Unis et la Chine. Leur capacité est toujours réelle, puisque la Russie fait partie des pays qui peuvent envoyer des personnes dans l'espace et possèdent une station spatiale, mais ils n'innovent pas assez.
Dans combien de temps pensez-vous que des humains pourront aller sur Mars ?
Nous pourrons le faire techniquement si nous réalisons les avancées techniques nécessaires, notamment la garantie des besoins humains fondamentaux aux équipages. Il serait également souhaitable de bénéficier de la propulsion nucléaire pour réduire le temps de trajet, aujourd'hui de six à huit mois aller et retour. Au vu du rythme de recherche actuel, je pense que les premières missions auront lieu dans quinze à vingt ans.
Et après Mars ?
Je ne crois pas qu'il y ait un autre endroit dans notre Système solaire, et encore moins au-delà, que nous puissions explorer. Selon des experts sérieux, Mars est la destination finale. Techniquement, au vu des distances à parcourir, je ne crois pas que nous puissions aller au-delà. A moins de disposer de technologies révolutionnaires, qui relèvent aujourd'hui de la science-fiction. Cela n'empêche pas certains d'en parler, mais je suis sceptique.
