Liz Truss a quitté ses fonctions de Première ministre britannique sous les yeux satisfaits de son parti essentiellement composé d'hommes. Elle a pourtant réalisé, comme Giorgia Meloni en Italie ou Sanna Marin en Finlande l'exploit tant attendu des féministes : diriger un pays. Toutefois, silence radio de celles qui militent pour la "visibilité" des femmes en politique. Y aurait-il un monopole du féminisme ?
La représentation des femmes dans les cercles de pouvoir est un objectif visant à améliorer la condition des femmes dans leur ensemble. C'est l'intention des lois Copé et Sauvadet, de la sélection à des concours de la fonction publique, des quotas dans les boards des grandes entreprises, dans les dessins animés Disney. Et pourtant ! Peu de femmes pour se réclamer de figures comme celles que j'ai citées, ou Golda Meir et Margaret Thatcher avant elles. Parvenir à rassembler des millions de voix, battre à plate couture des hommes ou les coiffer au poteau, ce n'est pas le narratif que les activistes retiennent. Quand les trolls se déchaînent contre Sanna Marin, nos députées dansent en son hommage ; quand les femmes iraniennes bloquent un pays pour faire valoir le droit de vivre affranchie de la théocratie, le soutien se fait plus discret.
Les féministes universalistes défendent naïvement une lutte apolitique, "c'est être radicalement pour l'égalité entre les femmes et les hommes" disait récemment Marlène Schiappa. C'est hélas faux. Le féminisme est aujourd'hui, en France, une idéologie bien plus large que cela. Quand Elisabeth Badinter, qui a quelques années d'activisme derrière elle, parle Etat de droit face à Sandrine Rousseau, ce sont deux projets qui se font face. Et la couleur politique en devient le baromètre de la qualité d'une opinion, plutôt que la qualité des idées et le réalisme des objectifs.
Et pourquoi s'en cacher ? La philosophe féministe Camille Froidevaux-Metterie précise dans une tribune du Monde que les limites du féminisme s'arrêtent peu ou prou là où les différences de vote commencent. "Il faut absolument résister à cette spirale haineuse. Le féminisme est politique, pluriel et conflictuel depuis toujours. Communiquons sur le fond plutôt que de nous écharper." Jusqu'ici tout va bien, mais ensuite : "cela dit, il y a des franchissements de limites qu'on ne peut accepter, notamment quand certaines militantes qui se prétendent féministes assument leur proximité avec des mouvements conservateurs ou d'extrême droite. C'est tout simplement incompatible." La fameuse "sororité" s'arrête quand les divergences politiques commencent. Comment expliquer alors, que libérale et individualiste, des idéologies politiques critiquées par Madame Froidevaux-Metterie dans ses ouvrages, je parvienne à partager presque l'intégralité de ses conclusions féministes ?
Logique de bloc
Il est salutaire qu'on distancie de la position qui consisterait à soutenir une femme, simplement parce qu'elle est une femme. En revanche, c'est regrettable d'agiter des drapeaux rouges par hygiénisme moral, ou pour tuer un débat. C'est exactement le chemin que prend le féminisme contemporain, à coups de cellules de signalement, ou d'encouragements à se désabonner de tel ou tel compte Instagram. La romancière Ayn Rand, à la fois farouchement anti-communiste et farouchement favorable à la liberté d'expression, évoquait dans les années 60, dans son essai L'extrémisme, ou l'art de la calomnie, des "anti-concepts". Le seul but de ces concepts en "ismes" (extrémisme, fascisme, aujourd'hui wokisme) est de garantir la censure en attisant les peurs. Définir ces "ismes" n'a plus aucune importance. Mais que vaut une opinion qui ne pourrait souffrir la contradiction ?
Il y aurait donc une "bonne manière", moralement salubre, d'être femme en politique. Idem pour le féminisme : en faire un marqueur politique était imaginable, quand les femmes partageaient une condition et un destin biologique qui en faisaient logiquement une forme de classe. Tout était à gagner, et le patriarcat était inscrit noir sur blanc dans nos lois. Aujourd'hui, les choses ont changé, mais le combat féministe passe hélas moins par la définition de buts communs, que d'ennemis à abattre de l'autre côté du spectre politique. Comment peut-on accorder une telle place dans les luttes féministes contemporaines au ressenti individuel, et se cantonner encore et toujours à une logique de bloc ?
Heureusement que des multitudes d'actes féministes existent en dehors de la vie publique et des prismes politiques. Ces actions modifient en profondeur le monde, plus que les querelles de chapelle dont se repaissent les plateaux télévisés. Négocier son salaire ; s'éduquer tout au long de la vie ; savoir se protéger de la violence des hommes sans vivre dans la peur ; savoir ce qu'on aime dans la vie intime ; s'épanouir dans l'indépendance. Est-ce de gauche ou de droite ? Cessons de regarder le doigt, cherchons la lune.
"Vous n'avez pas le monopole du féminisme" assène Léa Salamé à cette même Sandrine Rousseau. Mme Rousseau est à la fois le symptôme de cette pensée profondément intolérante à la pluralité politique, mais aussi de cette radicalité qui ne me fait pas peur. On peut être radicale et respecter son adversaire, être "extrême" dans sa pensée et rester digne. Plus encore : si l'enjeu de ces luttes est effectivement de faire avancer la cause des femmes, il est inévitable de se recentrer sur ce qui nous rassemble, et se focaliser sur telle ou telle cause et des objectifs concrets, sans prétendre à l'universel. En bonne libérale, je vois les idées comme un marché - et ce marché n'accepte pas de monopole.
