C'est l'adaptation des romans Les Enquêtes d'Enola Holmes de Nancy Springer, qui imaginait une petite soeur à Sherlock Holmes. Enola est indépendante, espiègle, individualiste. Son nom, l'anagramme de "alone", annonce le personnage. Loin des standards d'éducation victoriens, sa mère, activiste et suffragette, l'a éduquée pour être audacieuse, et ne dépendre de personne. Elle est aussi entraînée aux sports de combat par Edith, une amie de sa mère, en référence à Edith Margaret Garrud, une suffragette qui fut la première femme professeur de ju-jitsu ! Voilà un beau vent de fraîcheur sur une longue tradition féministe, habituée à voir les femmes en classe à émanciper plutôt qu'en individu libre à encourager. Ici, pas le temps d'attendre que cette société trop codifiée évolue, on compte sur soi-même pour la faire évoluer.
Néanmoins, le personnage ne tombe pas dans l'héroïsme caricatural. C'est aussi une adolescente comme les autres, exposée aux passions nouvelles dont elle nous fait part face caméra, une spécialité des séries britanniques qu'on retrouve dans House of cards (version années 1990) et plus récemment Fleabag. En proie au doute, à la tristesse, découvrant l'amour et déterminée à "tester" les limites des adultes, Enola se trompe, l'impulsion de sa jeunesse la fait aller vite en besogne. C'est là où elle est une inspiration précieuse : elle est toujours en train d'apprendre, notamment des autres. Sa mère lui fait une belle leçon de ce qu'est l'individualisme bien compris : l'indépendance c'est bien, mais la vivre avec d'autres c'est mieux.
Dans ce second volet, point de caricature non plus pour le reste des personnages, contrairement à d'autres adaptations comme Lupin : les filles ne sont pas les gentilles et les hommes les méchants, idem avec les personnes de couleurs qui composent le casting. De même, la sororité de ne va pas de soi : Enola est confrontée à la méfiance des filles de classes inférieures et à la manipulation des plus privilégiées qu'elle. C'est en prison, où ces étiquettes n'existent plus, qu'on assiste à une sororité sans faille. Voilà qui remet les pendules à l'heure du féminisme intersectionnel : ce qui nous rassemble, c'est ce que nous voulons, pas nos origines ou comment nous nous voyons.
En 1888, une grève féministe à Londres
Si le premier volet était une adaptation proche des romans, le second s'en affranchit et replace la jeune détective dans un morceau d'histoire réelle. Enola enquête sur la disparition de Sarah Chapman, qui a réellement existé. En 1888, elle mena une grève d'ouvrières (près de 1400 femmes) dans la fabrique d'allumettes Bryant & May, pour cause de conditions épouvantables, qui entrainèrent chez certaines une nécrose de la mâchoire, causée par la manipulation du phosphore blanc utilisé pour la partie inflammable de l'allumette. L'affaire remonte jusqu'au Parlement grâce au libéral Charles Bradlaugh. La "matchgirls strike" (la grève des filles aux allumettes) est une victoire féministe historique. Malgré tout, il faut attendre 1908 que soit interdit l'usage du phosphore blanc dans le procédé de fabrication des allumettes. Une décision tardive qui aurait pu épargner des souffrances bien inutiles puisque le phosphore rouge que nous avons sur nos allumettes a été découvert dès les années 1840. Très instructif, en revenant sur cet épisode, le film rappelle le long chemin qui a été fait, et les obstacles qu'ont fait tomber nos aînées. C'est mesurer l'ampleur de la liberté qu'ont les femmes d'aujourd'hui, et dont il ne faut pas se priver de jouir.
Que cela fait du bien également, de voir un film dont le héros est une jeune fille, sans que l'amour soit au centre de l'intrigue. Dans le premier volet, l'intrépide Enola sauve son prétendant, pourtant bien plus privilégié et membre du Parlement progressiste. Dans l'épisode 2, leurs amours se concrétisent, mais passent après les grands enjeux. C'est ce qu'ils aiment l'un chez l'autre : cette implication sans limites pour leurs passions et leurs valeurs. Après les attentes passives de Blanche Neige, Cendrillon ou la Belle au Bois Dormant, ce conte victorien enseigne 1) que l'amour n'est pas une fin en soi et 2) qu'il est tout aussi beau et sain quand l'autre n'est tout pour soi, et quand on n'est pas tout pour l'autre.
Ethique individualiste
C'est un film résolument féministe où vivre en paix avec les hommes est possible. Enola ravale son orgueil et accepte l'aide de son frère et de son amoureux, personnage clin d'oeil à Charles Bradlaugh. Abdication ? Certainement pas. Si l'Angleterre de la fin de l'ère victorienne fait tant fantasmer les productions du moment, il ne faisait pas bon y être une femme. Un coup de pouce masculin pour la condition féminine était décisif. On espère que le spectateur masculin s'emparera de cette perche peu subtile mais bien utile : eux aussi peuvent être de la partie ! D'ailleurs, autre élément revigorant pour le féminisme : Enola n'a pas peur des hommes. Grâce à son ego, elle met à plat tout un système patriarcal, notion rendue à la fois tellement floue et totalitaire par nos féministes contemporaines qu'elle en est devenue intimidante. Quelle chance a-t-on contre un système ? Enola, non initiée aux études de genre ni à l'intersectionnalité, fonce tête baissée et gagne.
Enola, en poursuivant son rêve de devenir détective, émancipe des centaines de femmes sur le passage de son ambition. Elle incarne l'éthique individualiste nécessaire à l'efficacité de n'importe quel combat. La recherche de ses intérêts personnels ne se fait pas au détriment de l'esprit de sororité. L'altruisme est encore un stéréotype très féminin... y compris dans les rangs du féminisme. Or, je pense sincèrement que chaque fois qu'une femme agit pour elle, ce monde est un peu plus féministe.
Indépendance, tolérance, justice, apprentissage, désobéissance, loin de la victimisation et surtout proche de l'histoire, Enola Holmes est une bonne leçon de féminisme à voir de 7 à 77 ans, tous genres confondus !
