Dans son film Her, sorti en 2013, Spike Jonze raconte l'histoire de Théodore, dépressif abîmé par un divorce douloureux. Le trentenaire tombe amoureux d'un système d'exploitation nommé Samantha doté d'une intelligence artificielle capable de s'adapter à chaque utilisateur. De sa voix suave à ses nombreuses marques d'attention, en passant par son sens de l'humour, cette machine devient rapidement la femme parfaite aux yeux de ce naufragé de l'amour. Pourtant, celle avec laquelle tout semblait si simple finit par révéler ses limites : lorsque Théodore fait appel à une assistante sexuelle censée incarner Samantha, il mesure brutalement la distance infranchissable qui le sépare de sa bien-aimée désincarnée. La découverte que le système d'exploitation entretient simultanément des relations amoureuses avec des centaines d'autres personnes achève de briser la chimère entretenue par Théodore d'un rapport singulier et privilégié avec un être virtuel pouvant être acheté par n'importe qui.
Le succès actuel du "chatbot" (robot conversationnel) lancé par l'entreprise chinoise Xiaolce est de ces phénomènes qui font dire que la réalité dépasse la fiction. Les témoignages recueillis par le quotidien Sud Ouest le mois dernier auprès de quelques-uns des 150 millions d'utilisateurs chinois soulignent tous le supplément d'âme que constitue cette interface pour des personnes happées par la vie active n'ayant plus le temps de tisser des relations durables avec leurs semblables. Amant attentionné, ami disponible à toute heure et en toutes circonstances, psychologue gratuit, l'intelligence artificielle serait-elle parvenue à perfectionner la sphère de l'amour en nous en offrant le meilleur tout en nous préservant des épines qui l'accompagnent d'ordinaire ? Assurément, au sens où la perfection est une illusion.
Ce qui fait la force de cette technologie est aussi ce qui fait sa faiblesse, puisque en lissant les aspérités du réel elle nous empêche d'y faire face et d'y trouver notre place. Tels les prisonniers de la caverne que décrivait Platon dans La République, le confort des simulacres fait de la vérité une souffrance comme l'obscurité rend la lumière insupportable. La promesse d'un bonheur instantané et durable se brise sur l'inévitable déception qu'elle engendre, puisque les autres, ceux qu'il faut malgré tout côtoyer quotidiennement sauf à se faire ermite, ne seront jamais à la hauteur de leur substitut virtuel. Les conflits, compromis et renoncements inhérents à l'expérience de l'altérité auront vite fait de devenir une souffrance insurmontable, par effet de contraste avec l'absolue serviabilité de la machine. Le risque, outre celui de la dépendance, est de s'enfermer dans une immaturité affective qui nous rende d'autant plus vulnérables aux déconvenues que nous cherchions à éviter à tout prix qu'elle en décuple l'impact sur notre mental, à la manière d'un choc thermique. À confondre une béquille avec une solution miracle, on se condamne à vivre en perpétuel éclopé de l'affect.
Au-delà de ses effets néfastes, la substitution de relations artificielles aux relations humaines soulève intrinsèquement l'écueil de la mécanisation. Vouloir vider l'amour de sa part d'incertitude et de fêlures, n'est-ce pas déshumaniser l'un des sentiments les plus humains ? L'efficacité d'une interface qui fournit un service peut-elle engendrer, à long terme, autre chose que la satisfaction du consommateur, qui est sans commune mesure avec l'expérience unique éprouvée par l'amoureux transi ? Le culte de la performance sied mal à un domaine où le charme de l'être aimé est indissociable de ses failles. Et la question de la réciprocité demeurera toujours le point d'achoppement pour qui se tourne vers un dispositif fabriqué en vue de lui complaire en tout. Car peut-on véritablement être aimé par une créature conçue pour servir comme on peut l'être par un être libre, qui nous choisit et dont l'affection n'a pas de prix ? En cela, le chatbot est aux relations ce que la servitude est à la collaboration : un enfermement qui nous prive d'expériences humaines fondamentales, nous confine au monologue et dont la solitude indépassable demeure l'ultime vérité.
