Dans le Gorgias de Platon, le sophiste éponyme raconte comment, un jour qu'il accompagnait son frère médecin en consultation, il parvint aisément à convaincre le patient de subir des traitements désagréables par la ruse des mots, là où le médecin avait échoué à lui faire entendre raison. Il conclut qu'en matière de persuasion, la rhétorique possède une efficacité qu'aucun savoir ne peut égaler. La vérité fait pâle figure face à la flatterie, la lucidité résiste difficilement à l'envie de croire ce qui confirme nos certitudes, et c'est pourquoi, tel le corbeau de la fable, nous sommes si enclins à tomber, encore et encore, dans le piège tendu par le renard.
Cette défaite programmée de la vérité face au biais de confirmation se creuse aujourd'hui, tant ce combat inégal ne cesse de se rejouer dans de nombreux médias sous la forme d'émissions qui offrent, en guise de débats d'idées, des clashs d'opinions où le tranchant du ton et l'assurance du propos sont étrangement proportionnels à la faiblesse des connaissances. Plus le sujet est important, plus il est clivant, et plus le "toutologue", sophiste 2.0, pourra s'y tailler la part du lion en jouant sur la corde sensible et sur le besoin d'indignation sans se soucier des faits.
C'est ainsi que des personnalités comme Michel Onfray ou Bernard-Henri Lévy peuvent déclarer, respectivement sur Europe 1 et sur France Inter, que les juges qui ont statué sur l'irresponsabilité pénale du meurtrier de Sarah Halimi ont créé un dangereux précédent en actant que la consommation de cannabis pourrait désormais constituer une circonstance atténuante. Qu'importe le fait que la notion de "circonstance atténuante" n'existe plus dans Code pénal, que la notion psychiatrique de "bouffée délirante" soit amalgamée à celle d'ivresse cannabique alors qu'il s'agit de deux réalités distinctes, ou encore que la psychose ne fasse pas table rase des préjugés et qu'une personne antisémite le reste jusque dans la folie : l'idée d'un déni de justice et d'un "permis de tuer" répond mieux à l'attente populaire du moment.
De même, le besoin d'être rassuré et de s'en remettre à une figure salvatrice, qui a permis au Pr Raoult de gagner une aura médiatique spectaculaire, fait qu'aujourd'hui encore, tandis que l'inefficacité de son traitement par l'hydroxychloroquine a été démontrée et que ses diverses prédictions ont été systématiquement infirmées par l'évolution du virus, on continue à lui tendre complaisamment le micro. Certains intellectuels se scandalisent qu'on ne puisse "plus rien dire" et on préfère en rire, en relevant que ces cassandres de la censure ont carte blanche sur tous plateaux. Mais il serait peut-être temps de s'alarmer du fait qu'au contraire, il soit aujourd'hui possible de raconter n'importe quoi et de contribuer activement à la désinformation collective sans pour autant voir sa parole délégitimée.
Notre époque n'est pas à une dissonance cognitive près. Celle qui l'amène à déplorer la montée du complotisme tout en évitant d'interroger sa responsabilité vis-à-vis de ce phénomène, est peut-être l'une des plus coûteuses. Comment s'étonner de la défiance généralisée envers les médias, le système judiciaire, les scientifiques, le corps médical, les enseignants, etc., quand des personnalités connues pour leur tendance à la désinformation continuent à être conviées à s'exprimer sans contradiction ? Peut-on honnêtement reprocher à la population de céder à des discours qui s'affranchissent du réel au bénéfice du fantasme, quand on peut entendre à la radio et à la télévision des intervenants faire de même, et voir leur discours valorisé par des invitations répétées ? En faisant de la popularité, et non de la compétence, le critère privilégié de la distribution de la parole médiatique, on fait passer le même message délétère que pointait déjà Platon vingt-cinq siècles avant nous : à quoi bon s'instruire avant de s'exprimer, afin de se forger un avis renseigné, puisque le manipulateur aura toujours le dernier mot ?
"Je n'ai jamais cru au pouvoir de la vérité par elle-même. Mais c'est déjà beaucoup de savoir qu'à énergie égale, la vérité l'emporte sur le mensonge", disait Camus dans ses Lettres à un ami allemand. En constatant la facilité avec laquelle une micro-polémique née sur Twitter et récupérée par quelques émissions peut devenir en l'espace de quelques heures le sujet de toutes les préoccupations, on imagine avec envie (mais sans illusion) ce que cette énergie indignée pourrait accomplir contre la paresse intellectuelle, si elle choisissait de se lever du bon pied.
