On le dit anar de droite, antilibéral, "islamophobe"... Mais que pense réellement Michel Houellebecq ? Dans la lignée du Houellebecq économiste de son ami Bernard Maris, Christian Authier publie un passionnant Houellebecq politique (Flammarion). L'écrivain et journaliste, fin connaisseur des romans comme des entretiens - souvent cash - accordés par l'auteur d'Extension du domaine de la lutte, y dissèque les positionnements idéologiques de celui qui est, quoi qu'on en pense, le grand écrivain de notre époque.
L'Express : Michel Houellebecq a été adulé aussi bien par Les Inrocks, incarnation de la gauche morale, que par le très droitier magazine Valeurs actuelles. Un de ces journaux se serait-il trompé sur son compte ?
Christian Authier : Houellebecq a effectivement été soutenu en même temps par ces deux journaux que tout oppose. Cela montre que son oeuvre transcende les clivages et peut être appréciée par des lecteurs très différents. Houellebecq a d'abord été reconnu comme le grand écrivain de l'antilibéralisme, ce qui a séduit une partie de la gauche. Mais dès les Particules élémentaires en 1998, il critique violemment le libéral-libertarisme et fait le procès de Mai 68 ainsi que de son héritage. Par la suite, ses positions dans des articles ou tribunes contre la "gauche morale" ou la "racaille gauchiste" auraient pu lui valoir son excommunication à gauche. Houellebecq a d'ailleurs été pris pour cible en 2002 par Daniel Lindenberg dans son Rappel à l'ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires (Seuil), mais alors sans succès. Les Inrocks l'ont soutenu jusqu'à Sérotonine avant de découvrir avec Anéantir qu'il n'était peut-être pas très progressiste...
Houellebecq a depuis longtemps dénoncé les idées libertaires de Mai 68, tout en fréquentant les boîtes échangistes. N'y a-t-il pas là un paradoxe ?
J'ai intitulé un chapitre du livre "Contre Mai 68, tout contre..." De manière théorique, Houellebecq s'oppose à la libération sexuelle qui épouse le libéralisme économique en introduisant entre les individus une compétition, une angoisse, une violence, un "jouir sans entraves" illimité. Dès Extension du domaine de la lutte, cette analyse critique sous-tend sa vision. Pour autant, Houellebecq est lui-même un enfant de Mai 68, ayant grandi dans une époque dont il a bénéficié des avancées dans le domaine des moeurs. Ce sont des contradictions que l'on retrouve chez d'autres artistes. Il est en cela comparable à Pier Paolo Pasolini, à la fois marxiste, catholique, homosexuel affiché, mais contre la libération sexuelle.
Vous montrez à quel point il a anticipé bien des débats intellectuels, pressentant par exemple le tournant droitier de la société française, et le fait que l'insécurité allait devenir un enjeu essentiel...
Il serait exagéré d'en faire un prophète. Cependant, il a senti la montée de plusieurs phénomènes majeurs. Des essayistes comme Viviane Forrester (L'Horreur économique, Fayard) ou Emmanuel Todd (L'Illusion économique, Gallimard) avaient fustigé le néolibéralisme dans les années 1990, mais Houellebecq a donné à cette critique une ampleur supplémentaire par sa puissance romanesque et l'originalité de certaines vues.
Dans Plateforme, Houellebecq anticipe la tension entre Islam et Occident sous la forme d'une attaque terroriste en Asie, qui annonce les attentats de Bali de 2002. Il a également pressenti que l'insécurité allait devenir un thème politique majeur. Avec ce roman sorti en août 2001, ce qui signifie qu'il a été achevé au plus tard au printemps de la même année, l'écrivain anticipe la campagne présidentielle de 2002, en écrivant que le thème de l'insécurité serait "le seul susceptible d'inquiéter Lionel Jospin". Quelques mois plus tard, il y aura l'agression de "Papy Voise" qui sera largement relayée par les médias, et Jean-Marie Le Pen au second tour à la place de Jospin...
Toujours dans Plateforme, un personnage prédit également la naissance d'un nouveau racisme anti-Blancs : "Tout est prêt pour l'apparition d'un racisme de type nouveau, basé sur le masochisme : historiquement, c'est dans ces conditions qu'on en arrive à la guerre interraciale et au massacre". Houellebecq revient sur ce thème dans le texte Europe Endless, en 2002 : "la 'gauche morale française' tente en réalité de créer un racisme anti-Blancs en Europe". Cette intuition était assez visionnaire. On a vu par la suite à quel point les obsessions identitaires et raciales ont structuré une partie du débat public et sont devenues une ligne de fracture politique.
Certains ont aussi comparé les jacqueries relatées dans Sérotonine à la révolte des gilets jaunes, qui débute quelques semaines avant la sortie du roman.
Dans une interview accordée au magazine Lire en 2001, juste avant les attentats du 11-Septembre, Houellebecq qualifia l'islam de "religion la plus con", ce qui lui valut un procès. Mais on oublie l'ensemble de ses déclarations. Il y expliquait ressentir un "rejet total pour les monothéismes" et une aversion à la lecture du Coran. Là aussi, il a anticipé le débat à venir sur "l'islamophobie" et le droit de pouvoir critiquer une religion...
Cette polémique n'était pas le meilleur argument commercial pour le roman. Mais là aussi, il s'est retrouvé au coeur d'un débat qui a prospéré jusqu'à aujourd'hui. Dans Europe Endless, il évoque également "la racaille de banlieue qui vire antisémite". L'émergence de cet antisémitisme ne provenant plus de l'extrême droite, mais d'une partie de la jeunesse issue de l'immigration, sera tragiquement confirmée les années suivantes par l'assassinat d'Ilan Halimi, les attentats de Mohammed Merah et de l'Hyper Cacher.
Alors même qu'il déclarait dans Lire que "Dieu n'existe pas, et que même si on est con, on finit par s'en rendre compte", Houellebecq semble de plus en plus persuadé qu'une société ne peut fonctionner sans religion, dans la lignée d'un Patrick Buisson ou Jean-Marie Rouart...
Les termes qu'il a employés dans l'interview accordée à Lire relèvent parfois de propos de comptoir. Il paraît d'ailleurs que l'écrivain était assez alcoolisé durant l'entretien. Il ne faut donc pas le surinterpréter, notamment sur le plan théologique (rires). En outre, Houellebecq a évolué sur son rapport à la foi, se définissant comme athée puis agnostique. Dans ses livres, il explique depuis longtemps qu'il ne peut y avoir de société sans religion, dans le sillage de son maître Auguste Comte. Cette religion peut prendre des formes très diverses. Dans La Possibilité d'une île, c'est une secte new age inspirée de Raël qui remplace les anciens monothéismes.
Mais dès le début, dans ses poèmes, il y a une imprégnation forte du christianisme, et notamment du catholicisme. Lui-même a déclaré dans plusieurs entretiens qu'il était allé à la messe durant de longues années et avait eu des accès des croyances, mais que cela retombait comme les effets de la drogue. Dans Interventions 2020, il dit "Je suis catholique dans le sens où j'exprime l'horreur du monde sans Dieu", paraphrasant Pascal. Il a ainsi tout d'un chrétien contrarié. Frédéric Beigbeder a sans doute le mieux résumé les malentendus sur ce thème en disant de lui qu'il était "un romantique moraliste presque chrétien que tout le monde prend pour un nihiliste décadent et athée". Houellebecq revendique l'intermittence, le doute dans son rapport à la foi. Cela rappelle la formule de Bernanos : "Vingt-quatre heures de doute, mais une minute d'espérance".
N'y a-t-il pas un virage conservateur de plus en plus marqué chez lui ? Il s'est notamment engagé contre l'euthanasie, estimant dans une tribune parue en 2021 dans Le Figaro qu'"une civilisation qui légalise l'euthanasie perd tout droit au respect"...
Sur l'euthanasie, je crois que c'est une position plus humaniste ou spirituelle que politique. Il défend la compassion et l'amour du prochain. C'est une obsession dans tous ses livres, y compris dans ses textes plus politiques. Il a horreur de la violence, de la cruauté et de la souffrance. Lui considère que l'euthanasie serait un sort que réserverait la société aux plus faibles, qui ne sont plus productifs et désirables. Cela dépasse les revendications des milieux catholiques intégristes, car son rejet de l'euthanasie obéit à une position morale plus que religieuse. Et il a vraiment été bouleversé par le sort de Vincent Lambert.
Il est allé jusqu'à publier une tribune dans Harper's Magazine pour qualifier Donald Trump d'"un des meilleurs présidents qu'ait connus l'Amérique", tout en marquant un respect pour Vladimir Poutine..
Il y a toujours chez Houellebecq une part de conviction et une autre de provocation. Le soutien à Trump joue sur ces deux facettes. D'un côté, il y a une défense qui se veut rationnelle de la politique étrangère de Trump, moins interventionniste et belliciste. D'autre part, il y a dans ce texte des remarques peu amènes et triviales sur l'ancien président américain. A mon sens, il y a un fort tempérament d'anar de droite chez Houellebecq. Il a le goût de fâcher les bien-pensants en prenant la défense de personnes que tout le monde déteste, ou au contraire en attaquant des icônes intouchables. En 1992, il publiait déjà un article intitulé "Jacques Prévert est un con"...
Dans Lire, il avait aussi expliqué avoir "plus de sympathie pour Pétain" que pour de Gaulle...
Son antigaullisme maintes fois affiché et ce type de déclarations - que l'on n'est pas obligé de prendre au premier degré - me paraissent là encore relever de ce côté anar de droite et provocateur. Dans Les Inrockuptibles en 1998, il avait déclaré bien aimer Staline "parce qu'il a tué plein d'anarchistes" et s'est montré "assez sévère également avec les trotskistes". Dans Sérotonine, le narrateur se livre à une apologie de Franco, qualifié de "géant du tourisme". C'est vraiment le goût de défendre l'indéfendable.
Houellebecq n'est-il pas au fond un dandy provocateur à la Gainsbourg ? Il a pu dire tout et son contraire, assurant par exemple que l'islam est condamné face au capitalisme, puis imaginant qu'il submergera la France ?
Il y a bien sûr des contradictions. Je souligne par exemple ses évolutions sur la religion, y compris sur l'islam. Ces dernières années, il est beaucoup moins radical sur ce sujet. Soumission est un roman assez subtil. Il ne livre pas une vision apocalyptique d'un islam conquérant la France par la violence, mais plutôt celle d'une islamisation douce et démocratique, à la façon d'Erdogan à ses débuts.
Globalement, je trouve une grande cohérence dans sa vision du monde et des sociétés. Dès ses premiers livres, comme dans l'essai sur Lovecraft, on voit déjà la critique du libéralisme économique. Dans Sérotonine ou La Carte et le Territoire, il radiographie encore les perdants de la mondialisation, et cette France qu'on a qualifiée de "périphérique". Il est depuis ses débuts le porte-parole des petites mains de la guerre économique.
Vous rappelez à juste titre que Houellebecq n'est pas un réactionnaire. Chez lui, la thématique du déclin, personnel comme celui plus généralement de l'Occident, semble inéluctable...
Comme beaucoup de personnes, il est hanté par la fin de tout, aussi bien sur le plan existentiel, en tant qu'individu, que sur celui de la société entière. C'est une vision très crépusculaire. Anéantir mêle ces deux motifs. On est dans un monde en proie à des sectes millénaristes plus ou moins identitaires, mêlées à des écologistes apocalyptiques. Et puis il y a la tragédie d'un homme confronté à une maladie incurable. Ce roman, que certains ont trouvé drôle, est quand même d'une noirceur absolue. Malgré tout, il y a une histoire d'amour. Les sentiments et l'amour occupent chez Houellebecq une grande place, la possibilité d'une espérance.
Personne ne contestera à Houellebecq son statut de grand romancier de notre époque. Mais s'il y a un déclin, n'est-ce pas avant tout celui de la littérature ? Imagine-t-on Chateaubriand, Hugo ou Proust plagier Wikipedia ?
Il est un peu tôt pour le comparer à Proust. Mais on reprochait aussi à Balzac, à juste titre d'ailleurs, de faire du remplissage, avec des descriptions de décors sans importance. Il me semble que l'oeuvre de Houellebecq va rester. Il y a une vraie signature, un style. Comme chez Modiano, vous pouvez prendre une phrase de lui, et l'on reconnaît l'auteur. D'ailleurs, l'adjectif "houellebecquien" est entré dans le langage courant. Il a créé une langue assez étonnante, à la fois simple, triviale, jouant sur les paradoxes et le sens du détail, avec un regard singulier sur les êtres et sur la société. Peut-être que Houellebecq connaîtra le destin d'un Gilbert Cesbron, auteur de best-seller dans les années 1950 que tout le monde a oublié. Pour ma part, je crois qu'il restera dans l'histoire littéraire, par son univers et par son importance dans les débats politiques et intellectuels de son temps.
Houellebecq politique, de Christian Authier (Flammarion, 190 p., 18 ¤).
