Tous les jours, nous nous divertissons des rodomontades et des fureurs picrocholines qui enflamment le Parlement. Les pupitres qui claquent, les petites trahisons entre amis, les cravates dont s'affublent certaines députées, la mine lasse des présidentes de séances manquant de décapiter leur micro à force d'y asséner les coups de règle supposés ramener le silence : tout cela est devenu le feuilleton quotidien de notre vie publique. Evidemment, la caravane, fourbue, finit par passer. Les mesures sont votées, et les oppositions se récrient : c'est trop ! Ce n'est pas assez !

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Se perd dans cette confusion de monôme ce qui déjà s'était effacé pendant la campagne présidentielle, et qui n'était pas venu ranimer la campagne législative : une vision nationale, autrement dit, un projet social, économique, politique qui tienne la nation ensemble, qui la fasse avancer d'un même pas, dont le résultat fasse la fierté de tous et donne au pays cette place éminente qu'il aime tant occuper, et que trop souvent il se désole amèrement d'avoir perdue.

Enjeu géopolitique

Pourtant, cette vision existe. Ce projet est là, sur la table. Oh certes, en mode mineur, comme s'il fallait le tenir sous le boisseau pour ne pas exciter davantage les taureaux de parade. Cette vision, ce projet, c'est la relance du programme français de centrales nucléaires. Ce n'est pas un projet secret. Ce n'est pas un projet fantôme. Il a été annoncé urbi et orbi par le président de la République le 10 février dernier à Belfort. Quinze jours avant l'invasion de l'Ukraine, le chef de l'Etat parlait de "reprendre le fil de la grande aventure du nucléaire civil en France". Ce propos apparut alors d'abord comme une palinodie, puisque en premier lieu l'intention avait été affichée de freiner le déploiement du nucléaire civil en France. Il apparut aussi comme un arbitrage en somme cohérent avec une politique énergétique cherchant sa voie entre renouvelable, fossile, nucléaire. Bref, on y vit alors une sorte d'aménagement technique à moyen-long terme.

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Six mois plus tard, la couleur a bien changé. La guerre en Ukraine a démontré à nos esprits méfiants que les choix faits en matière d'énergie ne sont pas seulement des compromis techniques : ils engagent la totalité de notre indépendance nationale. Oui, pas seulement l'écologie, mais notre capacité à nous protéger de l'hostilité guerrière, à nous déplacer, à subvenir à nos besoins élémentaires, à nous soigner, à vivre enfin, et à survivre. Sujet de débats volontiers dogmatiques, l'énergie a repris depuis six mois son seul vrai statut : celui d'un enjeu géopolitique central.

Effort collectif

Il y a plus. La relance du parc nucléaire sur une quinzaine d'années, passant par la rénovation du parc, la construction de six EPR, la préparation de huit autres, est aussi un moyen de faire de la France le pays occidental capable d'offrir une alternative viable à toutes les nations que piège l'hyperdépendance énergétique à des pays politiquement discutables. Qu'on puisse dans la même journée s'insurger contre la poignée de main à Mohammed ben Salmane et rager contre le nucléaire est un pur non-sens. Nous voyons dans quel péril s'est jetée l'Allemagne en remettant entre les mains des Russes son sort énergétique. D'autres partenaires sont dans ces situations. Le monde dit libre a besoin de ces alternatives.

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Et puis, un projet industriel de cette nature, qui devrait nous porter à l'ouverture d'un premier réacteur en 2035, c'est une sorte de contrat de long terme d'unité nationale. Pourquoi ? Parce que c'est un des moyens les plus simples de fédérer un peuple autour d'un objectif d'intérêt général (l'indépendance énergétique couplée à la décarbonation requise par les enjeux climatiques), de faire émerger des compétences redonnant de la perspective à une large part de la jeunesse, et d'illustrer cet effort collectif (y compris financier : on parle de 250 à 300 milliards d'euros sur quinze ans) avec des réalisations concrètes.

On peut certes accepter que la politique s'enfonce dans la pantalonnade de carnaval dont le Parlement donne chaque jour l'exemple. On peut aussi rêver que revienne la haute politique : celle qui donne au pays une longueur stratégique d'avance. Ce point de vue est-il financé par le lobby du nucléaire ? Non : il est nourri par l'impatience que le pays à nouveau soit guidé par une vision, plutôt que perdre son temps à se faire des noeuds dans la tête, fussent-ils de cravate.