C'est l'ouvrage de référence que l'on attendait sur le poutinisme. Dans Le Livre noir de Vladimir Poutine (Robert Laffont / Perrin), qui doit paraître le 10 novembre, les historiens Galia Ackerman et Stéphane Courtois ont réuni les meilleurs spécialistes de la Russie (Françoise Thom, Cécile Vaissié, André Kozovoï...) pour revenir sur le parcours rempli de mystères, mais aussi l'idéologie rétrograde d'un autocrate, qui était encore un quasi-inconnu il y a vingt-cinq ans. Exhaustif, aussi documenté qu'implacable, l'essai se penche sur les multiples facettes de Vladimir Poutine. En voici des extraits exclusifs.
Tchékiste un jour, tchékiste toujours
Son PIB, projeté sur l'ensemble de 2022, fait de la Russie la 11e puissance mondiale, derrière l'Inde et le Brésil - mais elle ne pourra même pas conserver ce rang, en raison des sanctions occidentales émises à la suite de son agression contre l'Ukraine. La Russie a peu de pays amis dans le monde, et la plupart d'entre eux sont des Etats parias, comme la Syrie de Bachar el-Assad, le Venezuela de Nicolas Maduro, la Corée du Nord de Kim Jong-un, l'Iran des ayatollahs et, last but not least, la Chine de Xi Jinping. En termes d'influence internationale, elle n'offre aucune idée susceptible de séduire le monde, comme ce fut le cas avec l'idée communiste, et elle se rabat uniquement sur l'anti-occidentalisme - en particulier sur l'antiaméricanisme - qui jouit certes d'une certaine popularité dans les pays en développement, mais ne les empêche pas de privilégier leurs intérêts pratiques et de traiter avec l'Occident. Et il est certain que les pays ayant, dans le passé, fait partie de la "sphère des intérêts soviétiques" sont tout à fait résolus de ne jamais y retourner.
Alors pourquoi Vladimir Poutine occupe-t-il depuis une bonne dizaine d'années le devant de la scène internationale ? Certainement parce que son régime emploie des tactiques perverses contre lesquelles les démocraties sont parfois impuissantes. Rien qu'en vingt-deux ans, sous la direction de Poutine, la Russie dite "postcommuniste" s'est transformée en une puissance de nuisance, et le principal produit qu'elle exporte est tout simplement la peur. C'est en nous menaçant de frappes nucléaires que la Russie essaie d'empêcher l'aide plus massive de l'Occident à l'Ukraine et de gagner sa guerre impérialiste. C'est en nous menaçant de pénuries alimentaires et énergétiques qu'elle essaie de nous faire plier afin que nous levions les sanctions qui font plonger son économie. C'est en déployant des réseaux de propagande et de désinformation dans le monde entier, et chez nous en particulier, qu'elle essaie de saper de l'intérieur l'unité occidentale, voire d'y semer la guerre civile.
Cette politique de nuisance a été élaborée au sein du KGB, l'alma mater de Vladimir Poutine, sa véritable université, le lieu de sa vraie formation théorique et pratique. Les Russes disent qu'il n'y a pas d'anciens tchékistes et, les périphrasant à propos de Vladimir Poutine, on peut affirmer : "Tchékiste un jour, tchékiste toujours." Il est peut-être temps de se poser une question toute simple : comment se fait-il qu'une personne qui a opportunément démissionné du KGB le 20 août 1991 - au moment du putsch raté contre Mikhaïl Gorbatchev, alors que son chef, le maire de Saint-Pétersbourg Anatoli Sobtchak, s'était prononcé contre les putschistes - fut nommée, quelques années plus tard, en 1998, président de la nouvelle appellation du KGB, le FSB ? Il est inconcevable que quelqu'un qui avait "abandonné" le KGB dans un moment critique, et qui n'était qu'un lieutenant-colonel et non un général, eût pu accéder au poste suprême de cette organisation sans appartenir en réalité à la "réserve active", à savoir d'ex-membres du KGB devenus des collaborateurs du FSB chargés de noyauter l'appareil d'Etat issu de l'implosion de l'URSS en 1991. C'est ainsi qu'il faut comprendre sa fameuse "plaisanterie" lors d'une réunion de membres du FSB à l'occasion de la Journée du tchékiste de décembre 1999 : "Je vous signale que le groupe d'officiers du FSB envoyé en mission d'infiltration au sein du gouvernement en a bien rempli la première étape." Déjà, Poutine était le chef du gouvernement, et la prochaine étape, c'était la présidence dont il s'empara en 2000 et qu'il conserve depuis vingt-deux ans - avec le bref interlude du vrai-faux président Dmitri Medvedev.
La trajectoire de Poutine [...] est celle d'un agent secret devenu tsar tout en conservant une fidélité indéfectible à ses racines d'homo sovieticus et à sa vision du monde formée au sein du KGB, mais aussi une fidélité personnelle à ses vrais mentors demeurés anonymes. Comme aimait répéter le dissident Vladimir Boukovski, "Poutine est un colonel, mais au-dessus de lui il y a des généraux."
Galia Ackerman et Stéphane Courtois
"Humour" scabreux et mafieux
Ses blagues sont souvent au-dessous de la ceinture, ce dont témoigne le florilège suivant. Au cours d'une conférence de presse en 2002, interrogé sur sa réaction au fait que son portrait apparaissait sur des oeufs de Pâques : "On me peint sur des oeufs ? Je ne sais pas ce que l'on peint sur les oeufs. Je n'ai pas vu." Après l'arrestation de Mikhaïl Khodorkovski en 2003 : "Il faut respecter la loi en toutes circonstances et pas seule- ment quand on vous a attrapé par là où je pense." Lors d'une autre conférence de presse, après un sommet entre la Russie et l'Union européenne en novembre 2002, à un journaliste accusant la Russie d'étouffer la liberté en Tchétchénie : "Si vous voulez devenir le plus radical des islamistes et êtes prêt à vous faire circoncire, je vous invite à Moscou et je vous recommande de vous faire opérer de sorte que plus rien ne repousse." En 2011, visant les manifestants qui protestaient contre les fraudes électorales en arborant un ruban blanc : "J'ai cru que c'étaient des préservatifs." Plus récemment, en juin 2022, à propos de l'éventualité de l'entrée de la Finlande et de la Suède dans l'Otan : "Vous savez, chez nous, on raconte des blagues grossières : aujourd'hui, on entre dans un endroit où je pense et après dans un autre. C'est leur affaire. Qu'ils entrent où ils veulent."
Paradoxalement, Poutine a été amené à signer en 2014 une loi interdisant l'usage du lexique "contraire à la décence" (netsen zourny) dans les médias. Elle était dans les cartons depuis plusieurs années. On l'appelle communément "loi d'interdiction du mat". Au sens strict, le mat se réduit à quatre mots argotiques désignant les organes sexuels de l'homme et de la femme, l'action de copuler et la prostituée, avec tous leurs dérivés. Cela a été confirmé par le très officiel Service fédéral de supervision des communications, des technologies de l'information et des médias de masse (Roskomnadzor), face à la perplexité du public qui constatait que la loi n'avait pas publié de liste des mots contraires à la décence : hormis ces quatre vocables, le reste ne relevait pas du mat et ne se confondait pas avec l'argot de la pègre.
[...] Parmi les saillies scabreuses de Poutine, on n'a pas suffisamment remarqué celle qu'il a lâchée devant Macron lors de leur conférence de presse du 7 février 2022. Evoquant les accords de Minsk, il a affirmé qu'il faudrait bien que l'Ukraine les applique et a assorti ses propos de cette maxime : "Que oui ou non cela te plaise, à toi, de le supporter, ma belle." Et d'agiter, dans la foulée, la menace de recourir à l'arme atomique. Le lendemain, à l'occasion de sa propre conférence de presse avec Macron, le président Volodymyr Zelensky a répliqué que le président de la Russie avait bien raison : l'Ukraine était belle, en effet, mais le "'ma' belle" était de trop. On ignore que la maxime en question est tirée d'une tchastouchka - un couplet satirique - scabreuse sur La Belle au bois dormant :
"Dans la tombe, elle dort ma belle. Je m'incline et je te baise
Que oui ou non cela te plaise
A toi de l'supporter ma belle."
Quelques jours plus tard, le 18 février, interviewé par la presse internationale, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov déclara : "Nous ferons en sorte que tout se passe dans l'honneur. Je ne veux pas recourir à l'argot, mais nous, nous avons notre conception : le mec [patsan] l'a dit, le mec l'a fait. Il faut au moins que les conceptions [poniatia] soient également respectées au niveau international." Cette phrase a manifestement échappé aux observateurs étrangers qui n'ont pu en saisir l'énormité : elle signifie que les relations internationales devaient se régler selon les lois des malfrats. Les "conceptions" désignent en principe le code d'honneur des voyous, comparable au code d'honneur de la Cosa nostra sicilienne. C'est le code de l'aristocratie de la pègre dont le représentant type est le vor v zakone, littéralement le "voleur dans la loi".
[...] Et il n'en est pas resté là. Le 3 mars 2022, au cours d'une conférence de presse suivie par différents médias internationaux, il s'est fâché contre le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, qui, à propos de la menace d'une attaque atomique, avait rétorqué que les Français, eux aussi, disposaient de l'arme nucléaire. Il a ainsi déclaré : "Le coq est, si l'on peut dire, le symbole national des Français. Et les Français font très souvent le coq." Dans quel registre se plaçait Lavrov, recourant désormais à l'argot de la pègre ? En russe standard, "faire le coq" signifie "se rengorger". Seulement, en argot des camps, "coq" désigne un homo passif, ce que l'on pourrait traduire par "pédé". Et il serait reproché aux Français de "pédouser". Or, dans ce monde des camps soviétiques et russes, un prisonnier qui est considéré comme un "coq" et "fait le coq" se voit aussitôt réduit en esclavage, exposé à être violé et soumis à n'importe quelles brimades.
Yves Amant
Le mythe de l'humiliation par l'Occident
Une interprétation répandue sur l'évolution politique de Vladimir Poutine voulait qu'il ait eu une prédisposition positive à l'égard de l'Occident et recherché une "coopération constructive" dans les premières années de son mandat, mais qu'il fut abusé, trompé et humilié par ses partenaires occidentaux, en particulier par la prétendue "expansion" de l'Otan vers les frontières russes ; ce n'est qu'ensuite qu'il aurait changé d'avis et opté de plus en plus pour la confrontation. Tous ceux qui le croient peuvent lire utilement le bref mémoire de Timothy Garton Ash publié peu après l'invasion militaire russe camouflée du Donbass en 2014. L'auteur britannique y évoque sa première rencontre avec Poutine en 1994 à Saint-Pétersbourg, lors d'une table ronde organisée par la Fondation Körber : "J'étais à moitié endormi, écrit-il, lorsqu'un homme petit, trapu, avec un visage de rat - apparemment un adjoint du maire de la ville - a soudainement pris la parole. La Russie, dit-il, a volontairement cédé "d'énormes territoires" aux anciennes républiques de l'Union soviétique, y compris des régions "qui, historiquement, ont toujours appartenu à la Russie". Et, bien sûr, elle ne peut pas simplement abandonner à leur sort ces "25 millions de Russes" qui vivent aujourd'hui à l'étranger. Le monde doit respecter les intérêts de l'Etat russe "et du peuple russe en tant que grande nation"."
Dans le débat qui suivit, T. G. Ash reprit l'orateur avec une remarque sarcastique : "Si nous définissions la nationalité britannique en incluant tous les anglophones, nous aurions un Etat légèrement plus grand que la Chine." Mais cela n'a semble-t-il eu que peu d'impact sur le futur président russe.
Mykola Riabtchouk et Iryna Dmytrychyn
Poutine converti au christianisme ?
Bien qu'il fût un agent du KGB ayant participé à des opérations antireligieuses dans les années 1970, Poutine raconte volontiers qu'enfant il a été baptisé secrètement dans l'Eglise orthodoxe. Il va même jusqu'à raconter que sa conversion au christianisme s'est produite en 1996, alors qu'il prenait un bain de vapeur dans l'une de ses résidences : un incendie s'était soudainement déclaré et il n'eut que le temps de sauver sa fille des flammes et de s'enfuir par la fenêtre. Le lendemain, il fut bouleversé d'apprendre que sa croix de baptême en aluminium n'avait pas fondu. Ce fut pour lui une "vraie révélation", le signe du ciel montrant qu'il avait bénéficié d'une protection spéciale. Depuis il se rend régulièrement aux longs offices du calendrier orthodoxe. Dans Le Second Baptême de la Russie du métropolite Hilarion, un film de 2013 à la gloire du patriarcat de Moscou, présenté sur la première chaîne de télévision russe, Poutine rappelait que sa politique accommodante à l'égard de l'Eglise russe était en fidélité absolue avec celle de Staline. L'historienne Françoise Daucé est cependant très réservée à l'égard du christianisme affiché du président russe : sa foi serait celle d'un agnostique ayant fait le pari des valeurs patriotiques pour se faire élire et mettre en place une nouvelle "verticale du pouvoir". Pour celui qui n'a pas oublié ses leçons d'athéisme scientifique et de matérialisme dialectique, "toutes les confessions ont été inventées par les hommes. Et si Dieu existe, il doit être dans le coeur de l'homme".
En outre, le patriarcat de Moscou a véhiculé nombre d'hérésies - dont celles du monophysisme, de la sacralisation du pouvoir, du culte de la violence - qui ont conduit à une mutation de la religion civile post-soviétique. Il est donc plus cohérent de relever nombre de signes qui apparentent la foi de Poutine, véritable pontife de la religion néo-impériale de l'Homo post-sovieticus, à celle d'un adepte de la religion polythéiste gréco-romaine. A titre d'exemple, il choisit des dates rondes pour ses guerres d'invasion comme le 8-8-2008 pour l'invasion de la Géorgie, ou le 22-2-2022 pour l'extension du conflit en Ukraine (en fait, le 23). On pourrait également citer l'exemple de la cathédrale militaire où les chiffres importants pour l'histoire de la Russie et en particulier pour la Seconde Guerre mondiale, ont défini les proportions du temple. Ce sens de la numérologie est typique des adeptes du fatum. Le choix qu'il fit en 2016 d'Anton Vaino comme directeur de l'administration présidentielle, un homme connu pour ses théories manichéennes et gnostiques, en dit long aussi sur son évolution religieuse. Et le 12 avril 2022, il expliqua à la presse qu'il n'avait pas d'autre choix que d'attaquer l'Ukraine, que cette opération militaire était "inévitable".
Mais il y a plus inquiétant. Le 18 octobre 2018 à Sotchi, le maître du Kremlin déclara qu'en cas de conflit nucléaire, l'agresseur de la Russie mourrait "sans même avoir le temps du repentir". Les Russes n'auraient rien à craindre : "Nous irons au paradis en martyrs."
Antoine Arjakovsky
Le Livre noir de Vladimir Poutine, sous la direction de Galia Ackerman et Stéphane Courtois. Robert Laffont/Perrin, 464 p., 24,90 ¤. En librairie le 10 novembre.
