Guerre de pouvoir ? Lutte corporatiste entre avocats et magistrats ? Ou prise illégale d'intérêt et abus d'autorité ? Le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, est entendu vendredi 16 juillet par la Cour de justice de la République. Mais déjà, cette audition s'entoure d'une polémique, et plus encore, d'une interrogation cruciale sur la justice, la politique et la République.

Car si, comme certaines voix le font entendre, il s'agit de dissimuler sous les apparences d'une procédure le procès d'une personne, de se défaire d'un ministre que les magistrats n'aiment pas, et qui le leur rend bien ; si c'est, au contraire, un ministre qui s'est servi de son pouvoir pour en abuser, dans les deux cas, la conclusion est inquiétante : le droit n'est le droit que parce qu'il sert les seuls intérêts de la justice ; la loi n'est la loi que parce qu'elle est la même pour tous. En faire l'instrument pour d'autres buts, c'est la bafouer.

Rousseau n'a-t-il pas mis en garde ? Si le pouvoir est aux mains de certains, ils en abuseront. De serviteurs du peuple, ils se transformeront en une coterie, en une oligarchie de privilèges et de passe-droits. La liberté ne peut être garantie que si elle l'est par une loi qui s'impose à tous, sans parti pris, ni compromis.

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Quelle que soit l'issue de l'instruction en cours, les répercussions sur l'opinion seront délétères. On ne manquera pas d'entendre ce refrain désabusé s'affligeant que la politique se réduise précisément à cela : une permanente prise illégale d'intérêt. Une arène pour ambitieux, dont la seule maxime est : "Bon appétit, messieurs !"

Mais peut-être est-ce le signe que le temps des tribuns est révolu. Et avec lui, celui des leaders populistes, qui en sont la caricature. Cette transparence que le garde des Sceaux lui-même a souhaité inscrire dans les procédures avec son projet de loi sur la confiance dans la justice doit aussi devenir la règle au-delà des prétoires. Un tout autre type de charisme et de légitimité sera alors convoqué au sein d'une démocratie refusant que la vérité soit plus longtemps cachée et la loi confisquée.

C'est à des gouvernants capables non pas de faire des promesses mais de rendre des comptes qu'il sera demandé de gouverner. L'heure est venue d'une démocratie de l'exemplarité, où le pouvoir signifie dire ce que l'on fait et faire ce qu'on dit. Là voilà, la transparence politique, où le pouvoir est service et non bénéfice.

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Rendre des comptes n'est pas se soumettre à un tribunal populaire ; c'est accepter d'en passer par la sanction des consciences. Si le tribun se nourrit de la défiance collective en jouant d'une facilité de langage qui lui sert à la fois de programme et d'action, le chef exemplaire, lui, tente de construire la confiance, par ses actions concrètes que les citoyens peuvent évaluer. Si le premier supporte difficilement l'opposition, le second la prend en charge - une démocratie de l'exemplarité laisse en effet leur place aux colères diverses.

C'est Barack Obama qui paraît avoir inauguré cette ère de la démocratie de l'exemplarité. En brandissant le slogan" Yes, we can ", "Oui, nous pouvons", il a uni la nation américaine. Pouvoir quoi, et en vue de quoi ? L'important n'était pas là mais dans la volonté de ce dirigeant, récompensé du prix Nobel de la Paix, de se montrer exemplaire. D'être quelqu'un de bien. Le "quoi qu'il en coûte" macronien, bravant les calculs et l'économie, entend sans doute participer, lui aussi, de ce charisme-là : s'avancer les mains propres et la conscience claire devant les gouvernés, après avoir tout mis en oeuvre pour atténuer les ravages économiques de la crise du Covid. Pour qu'aucun électeur, aucun justiciable ne puisse lancer : "Ô ministres intègres ! Conseillers vertueux ! Voilà votre façon de servir, serviteurs qui pillez la maison !" On attend donc avec impatience de voir si l'affaire Dupond-Moretti est hélas une affaire de plus ou l'An I d'une démocratie de l'exemplarité, où juges et ministres ne pillent pas la maison République.

*Laurence Devillairs a publié Etre quelqu'un de bien (PUF) et Un bonheur sans mesure (Albin Michel)