La foi et la science, que si volontiers on oppose, s'enracinent dans le même terrain : l'angoisse. Plus précisément, l'angoisse de l'ignorance. Les deux sont réponses à la terreur si ancrée en nous de traverser cette vie sans rien savoir de ce qui nous fait, nous entoure, nous attend. En chacune palpite l'idéal de l'absolu. En l'une et l'autre sommeille un fanatisme possible, car l'une et l'autre n'ayant jamais comme issue que le doute, elles ouvrent la possibilité d'un infini du questionnement - et de la folie que cela peut engendrer. Le fanatisme de la foi est historiquement assez documenté. Il continue de sévir sous nos yeux, tous les jours, partout dans le monde, et d'emporter son lot d'oppression et de crimes. Le fanatisme de la science nous est moins perceptible peut-être, mais il existe bien : défis lancés à la distinction des espèces par des manipulations génétiques dont nos contemporains parfois n'ont pas idée, progrès rapides d'un transhumanisme sans éthique, prise de contrôle de nos vies par la machine. On se demande s'il fut jamais époque où les deux extrêmes de la foi et de la science furent si concomitants, si radicaux dans leur expression, si massifs dans leurs conséquences.

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De là un monde balançant sans cesse entre les prescriptions outrancières de la foi et l'ivresse de la technoscience comme horizon ultime de notre humanité. Ces deux cohabitent au sein de mêmes sociétés. L'Iran des mollahs travaille d'arrache-pied sur son programme nucléaire. La terre des juifs les plus orthodoxes est aussi celle des start-up les plus audacieuses. Le pays des Gafa est également celui du créationnisme.

La France, le pays qui ne choisit pas

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Et nous alors ? La pandémie aura montré que nous sommes, et restons, le pays qui ne choisit pas. Nous ne choisissons pas la foi, qui nous inquiète. Le pays de Montaigne, de Voltaire et du petit père Combes n'a pas la foi facile. Même Pascal, Weil ou Bernanos en font apercevoir les abîmes avant les bienfaits. La foi des nouveaux entrants, ces musulmans quittant pour chercher meilleure fortune chez nous des pays où la foi est un mode de vie, semble à plus d'un étrangère et malvenue. Nous fondons notre laïcité "à la française" sur cette idée que la foi est une affaire privée. Autant dire : sur l'idée d'une foi raisonnable, qui sait se tenir à sa place, quand il est si évident qu'une foi ardente contamine tous les champs de la vie personnelle et publique. Nous avons fait ce pari de la transcendance bornée, de l'eschatologie modérée, au nom d'une paix civile dont nous savons par notre histoire qu'elle est fragile.

Si j'osais, je dirais que le principe de précaution est à la science ce que la laïcité est à la foi : nous aimons une science bien sage, une science qui se surveille, une science qui se tient bien

Nous ne choisissons pas non plus la science. Chacun de ses progrès nous angoisse : alors nous réunissons des commissions pour en mesurer l'effet. Lorsque nos chercheurs sous-payés quittent la France, nous ne les pleurons guère et ne les augmentons pas. Nous continuons même de préférer le mathématicien qui élucubre génialement au chimiste qui travaille pour le fameux Big Pharma. Que la France n'ait pas trouvé de vaccin n'a causé aucun scandale. Nous avons créé pour juguler les ambitions de la science le célèbre principe de précaution. Si j'osais, je dirais que ce principe est à la science ce que la laïcité est à la foi : nous aimons une science bien sage, une science qui se surveille, une science qui se tient bien.

Sans doute faut-il se réjouir que la France soit un havre de tempérance dans un monde d'excès. Nous, Français, aimons voir le scientifique tomber dans les bras du religieux en une harmonie joyeuse : cela se produit quand les deux réalisent qu'ils sont en panne de preuves ultimes (l'un de l'existence d'une explication scientifique à toute chose, l'autre de l'existence d'un Dieu créateur), et cela nous rassure énormément. Il est à craindre cependant que cette modération ne nous rende difficilement compréhensibles les forces qui sont à l'oeuvre hors de nos frontières. Nous avons mis du temps à réaliser que le wokisme est une religion nouvelle, édifiée sur des dogmes absurdes, parce que notre compréhension des phénomènes religieux s'est émoussée. Nous avons peiné plus que d'autres à comprendre le Covid et à admettre le vaccin, parce que la crise et l'urgence mettaient en tension notre prudence naturelle. Il ne faudrait pas, dans le monde tel qu'il va, qu'à l'égard des deux phénomènes qui structurent notre siècle - la science et la foi - notre modération de bon aloi ne soit le vecteur d'une immense naïveté.