Si la critique du wokisme est devenue un lieu commun dans nos contrées, Jean-François Braunstein a l'immense avantage d'avoir lu les textes (en langue originale) des penseurs comme des détracteurs de la mouvance. En 2018, le philosophe épinglait dans le savoureux La Philosophie devenue folle (Grasset) les écrits abscons des théoriciens Judith Butler, John Money ou Donna Haraway. Aujourd'hui, dans La Religion woke (Grasset), ce professeur émérite à l'université Paris-I-Panthéon-Sorbonne compare le wokisme à une religion, avec ses textes sacrés, ses expiations, ses anathèmes, mais aussi ses obscurantismes vis-à-vis de la science. "S'il ne s'agissait que des facultés de lettres, je n'aurais pas écrit ce livre. Le problème, c'est que le wokisme contamine maintenant les facultés de médecine ou de biologie", déplore-t-il. Jean-François Braunstein inscrit aussi la mouvance dans un contexte géopolitique, et présente ses apôtres comme les "idiots utiles" des adversaires du libéralisme, telles la Russie de Poutine ou la Chine de Xi Jinping. Entretien.

L'Express : Comme l'universitaire américain John McWhorter, auteur l'année dernière de Woke racism : how a new religion has betrayed black America, vous comparez le wokisme à une religion. Pourquoi ?

Jean-François Braunstein : Dans mon précédent livre, La Philosophie devenue folle, j'évoquais des théories aussi absurdes que néfastes, comme l'idée que le corps n'existerait pas ou que tous les Blancs seraient racistes. Cela m'étonnait que ces idéologies soient reprises par des universitaires plutôt rationnels. J'ai alors pensé à la fameuse phrase attribuée Tertullien, "je crois parce que c'est absurde". Il y a effectivement quelque chose de religieux dans ce mouvement woke. D'où le caractère prosélyte, mais aussi l'intolérance radicale. Il ne s'agit plus de discuter ou d'échanger des arguments, mais d'exclure.

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L'idée de révélation joue aussi un rôle important dans "l'éveil" woke. Du jour au lendemain, on change de vision du monde. Pap Ndiaye a ainsi parlé d'une véritable "révélation" en se rendant aux Etats-Unis. Le philosophe Paul B. Preciado, autrefois connu sous le prénom de Beatriz a choisi comme nouveau prénom celui de l'apôtre Paul et parle de sa transition de genre comme d'un chemin religieux.

Il n'y a certes pas de dieu transcendant dans le wokisme. Mais c'est une religion sociale, dans le sens où il faut séparer le pur et l'impur, et payer pour ses péchés. Le principal étant le "privilège blanc", un péché originel dont on ne peut pas se débarrasser...

Vous dites que le wokisme est une religion très pessimiste, sans pardon et avec une vision de l'histoire très fataliste...

On ne peut jamais se libérer du privilège blanc. Le Blanc est coupable du fait que ses ancêtres ont opprimé, et qu'il continue d'opprimer, les Noirs et toutes les personnes de couleur, même et surtout s'il ne s'en rend pas compte. Les écrits d'Ibram X. Kendi, qui font partie des textes sacrés du wokisme, sont très pessimistes. Il explique qu'on ne sortira jamais du racisme, qu'il compare à un cancer. Derrick Bell, fondateur de la théorie critique de la race, assure que la situation des Noirs aux Etats-Unis n'est pas près de s'améliorer. Dans une des nouvelles qui composent son livre "Visages au fond du puits" (1992), il imagine que des extraterrestres atterrissent dans le New Jersey et proposent des nouvelles technologies ou de l'or en échange de la population noire américaine, ce qu'accepterait une immense majorité des électeurs américains. L'image d'une population noire repartant enchaînée des Etats-Unis comme elle y était arrivée quatre siècles auparavant suggère que rien n'a changé dans la relation entre Noirs et Blancs. Le wokisme est ainsi une religion sans idée de l'avenir. A la rigueur, l'écoféminisme défendu par Sandrine Rousseau propose une vision du futur, mais c'est pour évoquer une apocalypse imminente.

Le wokisme, au départ, est l'apanage de l'élite blanche des universités

C'est aussi, selon vous, une "croyance de luxe"...

C'est Rob Henderson, jeune doctorant issu d'un milieu très défavorisé, qui a pu étudier à Yale et Cambridge grâce à une bourse militaire, qui a développé ce concept de "croyances de luxe". Selon lui, par le passé, les Américains de la classe supérieure affichaient leur statut social avec des produits de luxe. Dans la mesure où ces produits de luxe deviennent plus abordables, les élites doivent trouver un autre moyen d'afficher leur statut social. Henderson s'est ainsi rendu compte que les étudiants privilégiés professaient des idées absurdes pour se distinguer, quand bien même ces idées font des ravages sur les classes inférieures. Henderson prend l'exemple d'une de ses camarades qui expliquait que le mariage monogame serait "dépassé". Sauf qu'elle-même était issue d'une famille traditionnelle Wasp, alors que la multiplication des familles monoparentales a des conséquences dramatiques chez les Noirs pauvres en termes de déscolarisation.

De même, l'idée de "définancer la police", qui s'est développée après la mort de George Floyd, ne peut être défendue que par des gens qui ne vivent pas dans des quartiers défavorisés ou n'utilisent pas les transports en commun. A Portland, où le maire a soutenu cette idée, il y a eu une augmentation des homicides de 83 % en un an. Tous les sondages montrent que ce sont les habitants les plus défavorisés qui sont les plus hostiles à ces croyances coupées de la réalité des violences urbaines. Le wokisme est ainsi, au départ, l'apanage de l'élite blanche des universités, qui veut détruire un système qui lui a pourtant grandement profité.

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C'est la raison pour laquelle des intellectuels noirs comme Glenn Loury ou John McWhorter se sont aussi clairement engagés contre le wokisme. Ils voient bien que les Afro-Américains seraient les premières victimes de cette idéologie. Et, de surcroît, ils abhorrent cette idée que les Afro-Américains seraient des victimes éternelles, alors qu'eux-mêmes sont des professeurs d'université aux carrières brillantes. Tant que le wokisme restait cantonné au domaine universitaire, on pouvait se dire que ce n'était pas la fin du monde. Sauf qu'aujourd'hui, cette idée a largement dépassé les campus, et a des effets négatifs sur l'ensemble de la société.

Vous soulignez que les grands textes woke sont soit d'une "complexité extrême et surjouée", comme chez Judith Butler, soit "extrêmement pauvres" comme chez Robin DiAngelo ou Ibram X. Kendi...

Si vous lisez DiAngelo ou Kendi, vous comprenez que ce sont des sortes de manuels de développement personnel. Sauf qu'il ne s'agit pas de "self help" [NDLR : "s'aider soi-même"], mais plutôt de "self hate" [NDLR : "se détester soi-même"]. On est proche du redressement personnel, avec des conseils d'autoflagellation s'adressant aux Blancs. Ces livres se vendent très bien et sont mêmes recommandés par les principales institutions américaines, comme l'armée.

A l'inverse, les écrits d'une figure comme Butler sont plutôt illisibles, avec une sorte de mélopée hypnotique. Quand on suit ses conférences on est pris dans un flux verbal, mais sans aucune véritable argumentation.

Vous contestez l'idée répandue qu'aux origines du wokisme, on retrouve les penseurs postmodernes de la French Theory, comme Foucault, Lyotard ou Derrida. Pourquoi ?

Selon Helen Pluckrose et James Lindsay, auteurs du Triomphe des impostures intellectuelles, les militants woke auraient repris les idées des auteurs de la French Theory qui auraient "infusé" sur les campus américains. Ce serait ce qu'ils appellent un "postmodernisme appliqué". Mais je suis assez réservé sur cette origine française. D'abord, il n'est pas évident que les fondateurs de la théorie critique de la race ou du genre aient réellement lu ces auteurs. Ils se réfèrent par exemple bien plus à Frantz Fanon. La seule à vraiment citer les auteurs de la French Theory, c'est Judith Butler, mais elle les évoque parmi d'innombrables références, qui vont de Descartes à Habermas...

Ensuite, les auteurs postmodernes français sont de purs théoriciens qui développent des analyses très raffinées, mais ne se préoccupent guère de militantisme. On retrouve chez eux une critique de la théorie de l'"engagement" de Sartre. Chez Lyotard, il y a l'idée d'une fin des grands récits de l'émancipation. Enfin, et surtout, tous les penseurs woke sont ultra-identitaires, alors que les philosophes postmodernes ont au contraire critiqué les notions d'identité et de sujet. "Ne me demandez pas qui je suis et ne me dites pas de rester le même : c'est une morale d'état civil ; elle régit nos papiers. Qu'elle nous laisse libres quand il s'agit d'écrire", notait par exemple Foucault. Et il faut aussi remarquer que ces intellectuels français avaient une pensée profondément ironique, loin des militants aux semelles de plomb du wokisme, marqués par une absence totale de sens de l'humour.

Je crois qu'il y a une certaine hybris chez nous Français, qui voudrions croire que tout ce qui existe dans le monde intellectuel actuel est toujours le résultat des "théories françaises" des années 1970. On voudrait bien que ce soit nous qui soyons à l'origine du wokisme, car ce serait la preuve que les idées françaises sont toujours capables de changer le monde, même pour le pire. Mais pour Foucault, les mathématiques étaient par exemple quelque chose de sérieux, il ne les considérait nullement comme une science raciste et soumise à des rapports de pouvoir...

Le 'matauranga', ce n'est pas de la science"

Justement, selon vous, le problème est que le wokisme aurait débordé des facultés de lettres et sciences humaines pour s'inviter dans les sciences dures...

S'il ne s'agissait que des facultés de lettres, je n'aurais pas écrit ce livre. Le problème, c'est que le wokisme contamine maintenant les facultés de médecine ou de biologie. Si on enseigne aux étudiants qu'un homme peut être enceint et avoir ses règles, je suis un peu inquiet quant à leurs connaissances biologiques. Selon des penseurs comme Anne Fausto-Sterling ou Donna Haraway, la biologie est ainsi une fausse science, qualifiée de "patriarcale", "viriliste" ou même de "colonialiste". Le philosophe des sciences et militant du genre Thierry Hoquet va jusqu'à expliquer que la "biologie nous biaise". Elle ne serait qu'un "dispositif politique contre lequel il faut défendre ceux que la biologie du sexe a contribué à opprimer : femmes, homosexuels, transsexuels, intersexués".

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On en revient à la période stalinienne où Lyssenko opposait "science bourgeoise" et "science prolétarienne". Les mathématiques se voient, elles aussi, attaquées. Un certain nombre de scientifiques commencent à s'inquiéter. Selon le grand mathématicien américain d'origine roumaine Sergiu Klainerman, la situation est plus grave aux Etats-Unis qu'elle ne l'était dans la Roumanie de Ceausescu, où les mathématiques étaient au moins "immunisées contre les pressions idéologiques".

Pourquoi critiquez-vous "l'épistémologie du point de vue" développée par Sandra Harding ?

L'idée, c'est qu'il n'y aurait pas de connaissances objectives. Tous les savoirs seraient situés, selon que vous êtes par exemple un homme blanc ou une femme noire. Les questions sociales influencent bien sûr le domaine des connaissances - c'est ce qu'on appelle la sociologie des sciences. Mais on essaie d'éliminer ces biais. Or, pour Sandra Harding, les prétentions universalistes de la science ne seraient que celles des "membres dominants", y compris dans les sciences les plus abstraites comme les mathématiques ou la logique. Pour elle, il ne faut plus rechercher la vérité, mais élaborer un discours des dominés. Il n'y a ainsi plus de savoir qui soit au-dessus de la société. On l'a bien vu lors des événements de l'université d'Evergreen : lorsque le biologiste Bret Weinstein essaie d'argumenter avec les étudiants, ils lui rétorquent que "la logique, c'est raciste". Si on en arrive à dire que chaque connaissance dépend de la race ou du genre des chercheurs, cela veut dire qu'il n'y a plus d'universel, plus de science, plus de raison. Cela veut dire aussi qu'il n'y a plus d'université, dont l'une des missions est justement l'effort vers l'objectivité de la connaissance.

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Avec le wokisme, c'est la première fois qu'une religion est née dans les universités. Et donc on voit mal qui va pouvoir la critiquer. Car historiquement, la critique scientifique des idéologies aberrantes venait justement des facultés.

Vous fustigez aussi la volonté de mettre sur le même plan une science supposée "occidentale" et des "savoirs indigènes"...

Il y a aujourd'hui un courant de réhabilitation des savoirs indigènes. Il est très bien de redécouvrir et d'étudier ces savoirs. Mais en Nouvelle-Zélande, le gouvernement a décidé, en 2021, qu'il faudrait désormais enseigner dans les facultés de sciences le "matauranga maori", c'est-à-dire le savoir autochtone, au même titre que la science classique. Le "matauranga" comprend des références à diverses divinités, comme Tane, le dieu de la forêt, ou la déesse Papatuanuku, dont les pleurs sont à l'origine de la pluie. Ce sont des beaux récits à étudier en anthropologie, mais ce n'est pas de la science. Des grands savants ont protesté contre ce relativisme, à l'image de Jerry Coyne, professeur émérite de biologie à Chicago, ou Richard Dawkins. Ils ont rappelé que les savoirs traditionnels maoris incluent le créationnisme. "Le créationnisme, ce sont encore des foutaises, même s'il s'agit de foutaises indigènes", a souligné Dawkins.

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Vous rappelez que le wokisme a aussi des enjeux géopolitiques, en servant notamment de prétexte aux régimes totalitaires. Pourquoi ?

En Russie, Vladimir Poutine s'efforce d'utiliser les idées woke contre l'Occident, s'étonnant par exemple, en 2021, qu'aux Etats-Unis, "ceux qui osent dire que les hommes et les femmes existent encore et que c'est un fait biologique" soient ostracisés. Selon lui, ce serait l'une des preuves de la faiblesse occidentale. La Chine, elle s'appuie, sur Black Lives Matter pour pointer "la gravité du racisme" aux Etats-Unis, alors qu'elle peut difficilement donner des leçons en la matière. Le média internet AJ+, filiale de la télévision qatarienne Al-Jazeera, pourtant proche des Frères musulmans, fait pour sa part de la propagande LGBTQIA+ et utilise l'écriture inclusive, tout en dénonçant l'islamophobie des pays occidentaux.

En plus de servir d'idiot utile à ces adversaires des démocraties libérales, le wokisme affaiblit les Etats occidentaux, notamment en en exacerbant les tensions entre les communautés et en s'en prenant à la science et aux universités.