Dans l'Algérie de sa jeunesse, marquée par la montée de l'islamisme, on qualifiait les femmes non voilées de "putains d'occidentalisées". Djemila Benhabib habitait alors Oran, écoutait Madonna et promenait "sa tignasse d'un bout à l'autre de (s)a ville". Militants communistes athées, ses parents doivent fuir l'Algérie dans les années 1990 et s'exilent en Seine-Saint-Denis. La jeune femme part elle pour le Québec, où elle se fait connaître pour son engagement laïc et féministe.
Depuis 2019, elle réside à Bruxelles où elle oeuvre au Centre d'action laïque. Djemila Benhabib revient sur ces engagements dans l'émouvant Islamophobie, mon oeil ! (Kennes), tout en dénonçant l'omerta sur l'islam politique. Pour L'Express, elle commente (sévèrement) les débats de l'entre-deux-tours de la présidentielle, qui se sont focalisés sur la question du voile, et s'inquiète aussi d'une communautarisation de l'électorat de Jean-Luc Mélenchon. Mais elle salue également les avancées faites en France face à l'islamisme, comparé au Canada ou même à la Belgique. Entretien.
L'Express : La question du voile s'est invitée dans l'entre-deux-tours de la présidentielle. Marine Le Pen veut interdire le voile dans l'espace public. Qu'en pensez-vous ?
Djemila Benhabib : C'est une très mauvaise proposition, totalement contreproductive. On ne suspend pas des libertés afin de combattre un signe religieux. La France est un Etat de droit. L'islam politique nous lance un défi civilisationnel, et on ne peut y répondre que dans le cadre de cet Etat de droit. En réalité, la proposition de Marine Le Pen est simpliste, parce qu'elle donne l'illusion de pouvoir régler un problème, alors qu'elle va en créer vingt autres. Une interdiction du voile dans l'espace public engendrera de la discrimination et du racisme, et cela nourrira le ressentiment comme le discours victimaire des islamistes. Soit tout ce qu'il ne faut pas faire.
Marine Le Pen a qualifié le voile d'"uniforme islamiste"...
C'est se positionner sur un terrain glissant. Chacun peut donner un sens personnel au voile. Nous vivons dans un Etat démocratique et pluriel, où les gens ont le droit de s'afficher avec des signes. Ce qui est complexe, c'est d'arriver à expliquer qu'il y a des espaces différents et chacun est régi par un régime de droit. L'école n'est pas la rue, la rue n'est pas une administration publique. Un usager n'est pas fonctionnaire. Dans un régime autoritaire ou totalitaire, les distinctions entre l'espace public et l'espace privé sont abolies. Mais dans un Etat de droit, l'espace privé, l'espace public et l'espace civique sont régis par des droits distincts. Ce n'est qu'en rappelant ces nuances qu'on s'en sortira par le haut.
Il y a de la place pour tout le monde dans une République, c'est ce qui fait sa force. Mais la République peut aussi affirmer son autorité en exigeant des devoirs à chacun. Le contrat social fait que nous avons tous un ensemble de droits et de devoirs. L'idée n'est en tout cas pas de suspendre des droits, mais de les rendre plus effectifs.
A Strasbourg, Emmanuel Macron a félicité une jeune femme voilée se disant féministe. Voile et féminisme sont-ils compatibles ?
C'était une mise en scène en pleine campagne électorale. Disons-le franchement : Emmanuel Macron lorgnait le vote mélenchoniste. Je ne pense pas que ce type de débat, qui est complexe, peut-être traité durant une campagne électorale. Les candidats cherchent à gagner des voix, et ils sont prêts à tout pour cela, jusqu'à laisser les principes de côté. La mise en scène à Strasbourg était franchement grotesque, car organisée.
Il y a cinq ans, Emmanuel Macron semblait plutôt sur une ligne libérale et anglo-saxonne. Depuis, son discours s'est fait plus républicain. Comment jugez-vous son évolution ?
Quand je l'ai découvert, Emmanuel Macron était aligné sur les standards anglo-saxons. Son modèle était canadien, avec une logique d'accommodements raisonnables. Il ne faisait pas de distinction entre la liberté de religion, parfaitement légitime, et l'intégrisme religieux. Mais durant son mandat, on a senti une vraie évolution. Des drames terribles ont frappé ce pays, et cela lui a ouvert les yeux. C'est la dure réalité qui a fait évoluer Emmanuel Macron. Il a vu ce qu'était la barbarie de l'islam politique. Lorsqu'un enseignant est décapité pour une supposée "islamophobie", il faut prendre des mesures fortes.
Cette évolution d'Emmanuel Macron s'est concrétisée sur le plan politique par la loi sur le séparatisme. C'est une avancée significative. Depuis trente ans, j'attendais une loi comme celle-ci, et qu'on fasse un diagnostic clair et sans ambiguïtés sur l'islamisme. Après, le défi est de rester cohérent, ce qui est le plus compliqué. On peut voir que le "en même temps" sur l'islamisme continue chez le président de la République. Dans la galaxie des interlocuteurs de l'exécutif, les Frères musulmans occupent toujours une place importante. Des personnes clairement identifiées comme étant fréristes sont écoutées par les plus hautes instances de l'Etat français. Mais ce n'est pas spécifique à la France, on observe cela dans toute l'Europe. Les fréristes sont la seule force organisée chez les musulmans. Quand vient le moment de mettre en place l'islam de France, ou de vouloir la paix sociale, les Frères sont là. Ils travaillent, font des propositions, vendent l'idée qu'ils vont pouvoir instaurer un climat de paix et de respect. Souvent, ces discours fonctionnent. Il s'agit donc de rompre avec cette mentalité clientéliste. En France, le constat sur l'islamisme est fait. Cela doit être maintenant suivi par des actions. Or, cela n'est possible que s'il y a une véritable rupture avec le fréro-salafisme.
Vous avez vécu vingt ans au Canada. Pourquoi, dans ce livre, êtes-vous si critique avec le modèle canadien, et notamment Justin Trudeau ?
L'islam politique est l'ennemi de la démocratie, et c'est un phénomène transnational. On n'y arrivera à bout que si tout le monde fait des efforts pour l'endiguer à l'échelle internationale. Mais Justin Trudeau se désolidarise de tout ce qui est fait ailleurs pour combattre l'islam politique. Il ne se prononce jamais contre le terrorisme islamiste, il se prend en photo avec une femme portant le voile intégral, il a comme interlocuteurs privilégiés des Frères musulmans identifiés, il participe à des événements dans lesquels des petites filles voilées sont montrées de façon manifeste... Justin Trudeau n'a aucun complexe sur ces questions. C'est un islamo-compatible !
Mais il a encore franchi un pas en véhiculant l'idée que si les Etats européens sont menacés par le terrorisme islamiste c'est qu'ils ont un problème dans leur gestion de la diversité et des populations immigrées. On sait à quel point c'est faux et mensonger. L'islam politique porte en lui les germes de la violence, ce n'est pas un problème d'intégration. En Algérie, il n'y avait aucun problème d'immigration ou de discriminations quand l'islam politique a fracturé le pays, et que des laïcs ont été assassinés. Avec ce discours, Justin Trudeau nuit à tous les résistants et résistantes de l'islam politique. Sa responsabilité dans la progression de l'islamisme à l'échelle internationale est énorme. Il ne peut pas exiger la libération du blogueur saoudien Raif Badawi et continuer à tendre la main aux Frères musulmans.
Après la décapitation de Samuel Paty, on a pu voir l'écart immense entre le discours canadien et le discours québécois. Le Premier ministre québécois a manifesté sa solidarité avec la France, alors que Justin Trudeau est resté évasif. Face à une situation aussi tragique, on ne peut pas accepter une telle mollesse.
Vous résidez aujourd'hui à Bruxelles, où vous dénoncez les positions électoralistes de la gauche, et notamment des écologistes, sur le voile islamique. Pourquoi ?
Dans la région bruxelloise, trois partis se disputent un certain électorat musulman. Il y a historiquement le Parti socialiste, considéré comme étant le parti de l'immigration. A ses côtés, on retrouve les écologistes et l'extrême gauche du Parti du travail de Belgique (PTB). Ces trois formations draguent le vote musulman en s'alignant sur les demandes des figures les plus intégristes des communautés musulmanes, mettant totalement de côté les laïcs musulmans. C'est comme si nous ne comptions pas !
La neutralité de l'Etat, pourtant un principe constitutionnel en Belgique, est désormais présentée comme représentant une discrimination raciste à l'égard des musulmans. Les écologistes sont les premiers à demander à ce qu'on défasse cette neutralité. L'interdiction du port des signes convictionnels dans les services publics comme dans l'enseignement est en train de disparaître. Dans un pays déjà fragmenté par une fracture régionale et linguistique, que restera-t-il ? Je suis très inquiète pour l'avenir de la neutralité, et de la Belgique de façon générale.
En France, Jean-Luc Mélenchon a recueilli près de 70% du vote musulman, un chiffre en forte hausse par rapport à il y a cinq ans. Faut-il y voir une communautarisation du vote, ou cela s'explique-t-il plutôt par des raisons socio-économiques ?
Je pense qu'il faut s'en inquiéter. Nous assistons à une dépolitisation du lien social et à une ethnicisation des problèmes. Or, considérer les personnes comme étant des croyants d'une religion plutôt que des citoyens pousse à la tribalisation du politique. On ne défend plus une cause, un principe, mais sa tribu. C'est le début de la fracture nationale qui peut mener, ultimement, à l'éclatement et à la guerre de tous contre tous, il ne faut pas tolérer cela et en arriver là.
Jean-Luc Mélenchon a agi avec beaucoup de talent pour aller à la pêche des voix, sa responsabilité est grande dans ce glissement. Il a clairement joué sur le terrain de la victimisation des musulmans, en leur faisant croire que la laïcité serait un machin inventé contre eux. Alors qu'historiquement, ceux qui ont adhéré à la laïcité, ce sont d'abord des membres des minorités religieuses, comme les protestants ou les juifs, car elle leur permettait d'être sur un même pied d'égalité que la majorité religieuse, les catholiques. Pourquoi serait-ce différent avec les musulmans ? Ils ont eux aussi tout a gagné avec la laïcité qui traite les croyants de toutes les religions et les non-croyants avec la même bienveillance et le même respect.
Dans une campagne électorale, on est à la recherche de voix, surtout si l'élection se joue à quelques centaines de milliers de voix. Jean-Luc Mélenchon s'est mis dans une position intenable d'un point de vue philosophique et même éthique, surtout quand on sait d'où il vient. Je me souviens de lui prononçant ce beau discours à la mort de Charb. Peut-il être ce même homme ? C'est le côté laid de la politique.
La réussite de Jean-Luc Mélenchon est d'avoir su fédérer un nombre important de personnes pour ce premier tour. Mais c'était un moment précis, avec des circonstances particulières. Il ne faut pas sur-interpréter ce score, parce qu'il est marqué par une conjoncture précise. Notre défi sera d'apporter la contradiction à son discours, et de rappeler ce que nous gagnons en conservant notre modèle républicain. La République, ce n'est pas suspendre des droits, comme veut le faire Marine Le Pen, mais ce n'est pas non plus présenter la laïcité comme étant une arme maléfique contre les musulmans, comme l'a fait Jean-Luc Mélenchon.
Nous sommes véritablement face à deux extrêmes. L'une veut suspendre l'Etat de droit, l'autre dépeint la République comme étant un projet diabolique contre les minorités. Mais il n'y a que dans les Etats de droit que les laïcs musulmans respirent ! Parce que dans leurs pays d'origine, ils ne peuvent afficher leur liberté de conscience qu'à leurs risques et périls. En Algérie, en Egypte ou au Pakistan, ils sont nombreux à avoir été tués ou emprisonnés pour cela. Jean-Luc Mélenchon a une culture importante, il devrait connaître cette histoire. Marine Le Pen, je n'en parle pas, elle a pris Habib Bourguiba pour un président algérien...
"Islamophobie, mon oeil!", de Djemila Benhabib (Kennes, 208 p., 19,90 ¤).
