Le 15 novembre dernier, le président de la Fifa, Gianni Infantino, a solennellement appelé les dirigeants du G20 à "réfléchir à un cessez-le-feu temporaire d'un mois" dans la guerre en Ukraine "pour la durée de la Coupe du monde" de football. L'idée n'a, bien sûr, pas été suivie. Était-elle aussi absurde, futile ou déplacée que certains l'ont jugée ? Elle s'inscrit en tout cas dans une tradition issue de l'Antiquité grecque, qui tend à faire des compétitions sportives un obstacle à la guerre, alors même que dans les gymnases de l'époque, l'exercice physique était aussi conçu comme une préparation militaire. Déjà au temps de la grandeur de Sparte ou d'Athènes, faire respecter les trêves n'allait pas de soi.
En Grèce, les concours sportifs étaient une affaire sérieuse : ils étaient appelés agônes, terme qui a donné notre agonie, et on ne peut donc guère parler dans ce cas de jeux, traduction approximative du latin ludi. Surtout, ils constituaient un élément fondamental et très populaire des fêtes religieuses. Celles-ci étaient locales, célébrées dans le cadre de cités indépendantes, ou avaient une résonance internationale, à l'échelle de tout le monde grec, comme les concours olympiques en l'honneur de Zeus, placés sous la responsabilité de la cité d'Elis, ou les concours pythiques en l'honneur d'Apollon à Delphes, supervisés par une organisation internationale appelée Amphictionie.
Les cérémonies locales donnaient lieu à une période fériée qui interdisait en principe tout engagement militaire. On ne plaisantait pas avec cette interdiction : les Spartiates, occupés à célébrer chez eux une importante fête en l'honneur d'Apollon Karneios, ratèrent la bataille de Marathon et laissèrent les Athéniens se débrouiller face à l'envahisseur perse, en 490 av. J.-C. Dimension religieuse mise à part (encore que...), il faudrait imaginer les Américains abandonnant, à cause du Superbowl, un allié militaire se faisant envahir...
De Sparte à Vladimir Poutine
Les fêtes internationales étaient d'une importance encore plus grande. Elles étaient annoncées longtemps à l'avance dans toute la Méditerranée par des ambassadeurs, précaution indispensable car les cités, qui étaient autant d'États indépendants, avaient chacune leur propre calendrier. Surtout, elles donnaient lieu à une suspension des armes que tous les Grecs devaient théoriquement observer. Certes, la durée en était réduite (un mois tout au plus), et sa portée se limitait au territoire de l'instance organisatrice et à la protection des délégations officielles se rendant aux cérémonies et aux épreuves. Mais son poids symbolique était majeur. En 348, le roi Philippe II de Macédoine, père d'Alexandre le Grand, dut rembourser la rançon d'un Athénien enlevé durant la trêve olympique par des pirates opérant à son service : ces fêtes avaient un retentissement immense et l'incident était fâcheux pour l'image d'une puissance montante comme l'était alors le royaume macédonien.
Pour se défendre d'avoir enfreint les règles, on pouvait toutefois se lancer dans des arguties juridiques : en 420, quand Sparte fut exclue des concours olympiques pour avoir mené des opérations à proximité d'Élis durant la trêve, les Spartiates alléguèrent que celle-ci ne leur avait pas encore été formellement notifiée. Comme de nos jours, des cas de boycott, d'annulation rétroactive du palmarès, voire l'organisation de concours parallèles par les exclus sont attestés : en 390, la succession rapide de deux factions politiques rivales pour la célébration des concours internationaux de l'Isthme de Corinthe en l'honneur de Poséidon aboutit à la répétition de toutes les épreuves, d'où cette observation discrètement amusée de l'historien Xénophon, contemporain des faits : "il y eut cette année-là des épreuves où les mêmes hommes furent vaincus deux fois et d'autres où les mêmes furent deux fois proclamés vainqueurs".
De fait, les exemples foisonnent de détournement des bons usages relatifs aux trêves. La cité d'Argos était réputée pour prendre ses aises avec le calendrier, retardant le début d'une période de fête lorsqu'elle avait besoin d'achever une sorte d'"opération militaire spéciale", comme en 419 contre sa voisine Épidaure. On rappellera ici que selon le New York Times, en 2022, Xi Jinping se serait entendu avec Vladimir Poutine pour que l'invasion de l'Ukraine ne soit lancée qu'après la fin des Jeux olympiques d'hiver en Chine. On pouvait aussi, à l'inverse, brandir le prétexte d'une trêve sacrée pour éviter une invasion, comme le firent encore les Argiens face au roi de Sparte Agésipolis en 388 : consultée sur le sujet, la Pythie invalida la manipulation et le roi put saccager le territoire d'Argos à sa guise. Mais les Spartiates eux-mêmes savaient décaler leurs fêtes les plus importantes au moment stratégique, et n'hésitaient pas à prendre le contrôle d'une ville le jour où la population se consacrait à une fête religieuse, comme à Thèbes en 382, ce qui conduisit Énée le Tacticien à préconiser un important quadrillage militaire en pareilles circonstances.
Crainte de Zeus ou d'Apollon
Le paroxysme des tensions fut atteint à l'occasion des concours olympiques de l'été 364 av. J.-C., lors d'une guerre entre la cité d'Élis et les Arcadiens. Ces derniers s'étaient emparés du sanctuaire, mettant la main sur ses richesses et organisant eux-mêmes les concours à la place des habitants d'Élis, titulaires officiels. Les Éléens lancèrent une contre-attaque vigoureuse et Xénophon nous décrit cette scène incroyable où les deux troupes s'affrontent en plein sanctuaire, à une centaine de mètres du stade olympique où les athlètes étaient en train de concourir pour le pentathlon. La peur d'un châtiment divin ramena à la raison et la paix fut conclue l'année suivante, rétablissant la cité d'Élis dans ses prérogatives. Bien plus tard, lors de travaux de réparation menés dans les combles du grand temple d'Héra, on retrouva le cadavre naturellement momifié d'un soldat tué durant l'engagement.
Comme on le voit, les trêves sportives étaient loin d'être universellement respectées, même dans l'Antiquité. À l'époque moderne, ce sont souvent au contraire les compétitions qui ont dû être annulées en raison de la guerre, comme en 1916 à Berlin. On ne s'étonnera donc pas que les efforts du comité international olympique pour réinstaurer une "trêve olympique", depuis les années 1990, ou ceux du président de la Fifa ces derniers jours, ne soient pas suivis d'effets, dans un monde où la crainte de Zeus ou d'Apollon n'est plus un facteur de résolution des crises géopolitiques.
* Raphaël Doan est haut fonctionnaire, agrégé de lettres classiques. Il a récemment publié Le Rêve de l'assimilation (Passés composés) et Le Siècle d'Auguste (Que Sais-Je).
** François Lefèvre est professeur d'histoire grecque à Sorbonne Université. Il est l'auteur d'une Histoire du monde grec antique (Le Livre de Poche) et d'un récent Histoire antique, histoire ancienne ? (Passés composés)
