"Je souhaiterais que ce livre soit le dernier clou dans le cercueil de Poutine et la première pierre du tribunal international qui condamnera les élites russes ayant lancé toute cette affaire." Dans sa barbe de pope, Stéphane Courtois ne mâche pas ses mots. En 1997, l'historien avait dirigé Le Livre noir du communisme, qui révéla toute l'ampleur des crimes du régime soviétique. Immense succès, et immenses controverses, à une époque où les communistes siégeaient encore au gouvernement... Pour Le Livre noir de Vladimir Poutine (Robert Laffont/Perrin), à paraître le 10 novembre, Stéphane Courtois s'est associé à l'historienne Galia Ackerman, grande connaisseuse du monde post-soviétique et directrice de la rédaction de Desk Russie. Le duo a réuni les meilleurs spécialistes de la Russie (Françoise Thom, Cécile Vaissié, Yves Hamant, Andreï Kozovoï...) afin de percer un mystère : comment un modeste lieutenant-colonel, quasi-inconnu il y a encore vingt-cinq ans, a-t-il pu devenir un nouveau tsar ?

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En exclusivité pour L'Express, Galia Ackerman et Stéphane Courtois décryptent le parcours et l'idéologie de Vladimir Poutine, qu'ils dépeignent en éternel "Homo sovieticus" marqué à vie par la culture quasi mafieuse du KGB, entre violence et duplicité. Les historiens se montrent très critiques sur la diplomatie française et les ambiguïtés d'Emmanuel Macron au sujet de la guerre en Ukraine. Selon eux, la Russie ne pourra réellement évoluer et abjurer ses fantasmes impérialistes qu'en étant "sévèrement punie" pour son agression contre l'Ukraine...

L'Express : "L'apparition sur la scène de l'Histoire de Vladimir Poutine est sans doute l'un des événements les plus incongrus des trente dernières années", écrivez-vous. Pourquoi ?

Galia Ackerman : La personnalité de Poutine n'est pas facile à cerner. En revanche, on sait que son régime est tourné vers le passé. C'est un régime rétrograde, au sens premier du terme, que ce soit dans l'idéologie comme pour l'organisation étatique. Au XXIe siècle, on pourrait s'attendre à ce que même les régimes autoritaires veuillent aller vers l'avant. Mais avec Poutine, c'est la revanche du passé soviétique sur le présent.

Stéphane Courtois : Il faut se souvenir qu'en 1998, quand Poutine a été nommé chef du FSB [NDLR : service de renseignement chargé de la sécurité intérieure], personne ne savait qui il était. Il y avait alors de nombreux Russes qui créaient des partis politiques et se voulaient actifs sur la scène de l'Histoire. En 1999, dans un coup fourré à la veille du réveillon, Eltsine le désigne comme son héritier alors qu'il y avait des personnalités bien plus illustres que lui, tel Boris Nemtsov. Cela paraissait ahurissant.

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Aujourd'hui, Poutine occupe tout l'espace politico-médiatique. Mais il y a vingt-cinq ans, c'était un quasi-inconnu. Outre le chaos qui régnait alors en Russie, il a bénéficié du fait qu'une équipe du KGB avait décidé de se réemparer du pouvoir. Poutine a clairement été missionné pour ça et a réussi son opération. J'avais alors demandé à Vladimir Boukovski, le célèbre dissident expulsé d'URSS en 1976, qui était ce Poutine. Il me répondit avec ironie qu'au KGB, au-dessus des lieutenants-colonels, il y avait des généraux.

En quoi sa jeunesse dans le Saint-Pétersbourg d'après-guerre est-elle la clef de son parcours ?

G. A. Poutine vient d'une famille simple, vivant dans un appartement communautaire. Il jouait dans la cour de son immeuble. Comme partout ailleurs en URSS, les moeurs étaient alors cruelles. Les enfants faisaient des jeux de guerre. Il y avait les forts et les souffre-douleur. Cela a marqué Poutine pour toujours. C'est pour cela qu'il a voulu pratiquer le judo, un moyen pour quelqu'un de chétif d'apprendre à se défendre. C'est sans doute aussi cela qui a motivé son désir d'aller servir le KGB dès l'âge de 17 ans. De là vient aussi sa fidélité affichée aux copains, avec un code d'honneur digne de la pègre, et ce désir de ne s'entourer que des gens qui appartiennent à la même coterie. Poutine ne réfléchit absolument pas dans une logique de gouvernance d'un grand pays. Toute sa vie, il a conservé les codes de son arrière-cour saint-pétersbourgeoise.

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S. C. Le code d'honneur de la haute pègre et celui du KGB sont similaires. La trahison y est impensable. Cette loyauté absolue a été imposée d'abord par Lénine, puis par Staline, qui avait fait du NKVD, devenu KGB, son principal instrument de maintien au pouvoir. Il y a l'anecdote terrible d'un transfuge enfourné vivant dans le four crématoire de la Loubianka, en étant filmé pour l'exemple. Nous, Occidentaux, avons du mal à comprendre cela. Mais la cruauté et des valeurs semblables à celles de la mafia sont essentielles dans le parcours de Poutine. C'est une seconde nature, qui fait que la vie humaine ne compte pas.

Vous soulignez l'omniprésence, au sein du régime russe, des siloviki, ces membres des forces de sécurité et de l'armée ayant accédé à de hautes fonctions dans l'administration ou les entreprises. Comment voyez-vous leur rôle ?

S. C. En 1991, le Parti communiste a été interdit, se reconstituant plus tard sous une autre forme. Mais le KGB, qui comptait alors 700 000 salariés, a lui été tout simplement reconverti en FSB pour l'intérieur et en SVR pour l'espionnage extérieur, sans qu'on ne change les hommes. Ils se sont dit qu'il fallait remettre la main sur le pouvoir, comme ç'avait été le cas en 1982, quand Andropov, patron du KGB, avait succédé à Brejnev. Quand Poutine a été nommé à la tête du FSB, on a vu ce petit homme malingre, aux airs d'employé étriqué dans son costume mal taillé, pénétrer dans une salle pleine des haut gradés, et leur dire son plaisir : "Je rentre à la maison." Ensuite, à peine élu président, Poutine a appelé au Kremlin, le centre rétabli du pouvoir, les affidés de son clan de Saint-Pétersbourg, issus des rangs du KGB, et acoquinés avec le grand banditisme.

On peut faire un parallèle entre l'hubris de Poutine et celle d'Hitler

Vous attribuez les attentats de 1999 contre des immeubles d'habitation, qui firent plus de 300 morts, à un "noyau dur de siloviki". Sur quoi vous basez-vous ?

G. A. Il n'y a pas de preuve absolue, de même qu'on n'a pas de preuves absolues que Skripal ou Navalny aient été empoisonnés par des agents russes. Mais il y a des indices concomitants. En 1999, les explosions dans trois villes, dont Moscou, ont vite été imputées à des Tchétchènes. On ne s'est jamais intéressé aux donneurs d'ordres. Comment se fait-il qu'un groupe suspect de Tchétchènes ait pu venir jusque dans la capitale avec des explosifs, puis y louer un appartement ? Surtout, dans une quatrième ville, à Riazan, des habitants ont découvert au sous-sol d'un immeuble des sacs avec une poudre blanche explosive. La police a ouvert une enquête, mais le FSB y a mis un terme, en assurant que ces sacs ne contenaient que du sucre, et qu'ils étaient posés là afin d'organiser une simulation d'acte terroriste.

On peut aussi se demander à qui profite le crime. Il est clair que la population russe, qui ne souhaitait pas d'une nouvelle guerre en Tchétchénie, a été galvanisée suite à ces attentats. On a suscité la haine du Tchétchène, et le nouveau Premier ministre Poutine a pu déclarer qu'il irait "les buter jusque dans les chiottes".

Le régime repose sur des hommes des services secrets. Pourtant, le renseignement russe a totalement failli sur l'Ukraine. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

S. C. C'est le résultat d'un processus engagé en 2000, à partir du moment où les siloviki comme les oligarques ont compris que Poutine avait été désigné pour reprendre la main sur le pouvoir. Dans le parti bolchevique, puis en Union soviétique, il n'y avait qu'un seul chef. Cependant, après la mort de Staline, il y a eu la volonté d'instaurer un système de gouvernance plus collectif. La preuve, Khrouchtchev s'est fait débarquer par le Politburo. Mais aujourd'hui, il semble n'y avoir qu'un homme seul à la tête du système.

Avec la guerre contre l'Ukraine, on atteint les limites du chef unique qui contrôle et sait tout. La position de chacun dans le système russe dépend de sa relation au chef. Or celui-ci aime entendre des choses qui lui plaisent. Andreï Kozovoi, maître de conférences à l'université de Lille, montre dans notre livre le rôle de cette auto-intoxication dans l'échec des services de renseignement sur l'Ukraine. A force de nommer ses courtisans à la tête de l'armée russe, que certains présentaient comme la deuxième armée au monde, celle-ci a été victime du même phénomène. Ces généraux qui avaient fait leur preuve dans l'assassinat en masse de civils, de la Tchétchénie à la Syrie, sont aujourd'hui confrontés à une vraie guerre, ce qui est quand même autre chose.

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On peut d'ailleurs faire un parallèle entre l'hubris de Poutine et celle d'Hitler. Cette hubris a été alimentée par leurs conquêtes successives et les reculades des pays occidentaux. Le leader acquiert alors une confiance illimitée. On dit certes que la victoire sourit aux audacieux. Mais quand la situation se retourne, tout l'entourage commence à perdre confiance...

G. A. Les Ukrainiens connaissent très bien les Russes, car ils sont russophones et ont grandi dans un même pays, l'Union soviétique. En revanche, les Russes, du haut de leur sentiment impérial, ne connaissent pas les Ukrainiens, et ne maîtrisent pas leur langue. Ce mépris des Ukrainiens est une clef pour comprendre la faillite russe. La grande propagandiste du régime poutinien Margarita Simonian a par exemple assuré, quelques jours avant le déclenchement de la guerre, que les Ukrainiens ne tiendraient pas deux jours.

D'autre part, le FSB avait organisé un réseau afin de recruter des collaborateurs pour le nouveau régime dans une Ukraine occupée. L'Etat russe a dépensé des milliards de dollars pour soudoyer des Ukrainiens. Mais comme on est dans un régime extrêmement corrompu, l'argent a filé, et le nombre de personnes achetées s'est avéré bien moins important que prévu. On a certes assisté à des trahisons, comme à Kherson, occupée par les Russes quasiment sans bataille. Mais les autres régions de l'Ukraine, et notamment Kiev, ont tenu bon.

Vous consacrez même un chapitre à la vulgarité et aux codes mafieux que l'on retrouve dans la sémantique de Poutine comme chez ses sbires...

G.A. En 2000, alors même qu'il venait d'arriver au pouvoir, je publiais déjà un article sur le sujet. La langue de Poutine, quand il se relâche, révèle des expressions obscènes plus que des mots proprement vulgaires. A la fin d'une longue conférence de presse, il a par exemple déclaré aux journalistes : "nous devons arrêter, car vous ne portez pas sur vous des Pampers". Ça plaît à la population, car il parle comme beaucoup de gens ordinaires, en utilisant les mêmes images.

S.C. A la télévision russe, on voit très souvent un langage typique du grand banditisme, hyper sexué et hyper macho. Et on connait les images de Poutine torse nu à cheval ou en train de pêcher. C'est un milieu viriliste, ce qui explique d'ailleurs la répression contre les mouvements LGBT - encore renforcée ces derniers jours -, et dans lequel la puissance sexuelle affichée est un critère fondamental de pouvoir.

N'oublions pas que le patriarche Kirill était dès 1972 un agent du KGB..."

Poutine s'appuie de plus en plus sur les valeurs traditionnelles et sur l'Eglise orthodoxe, quand bien même la Russie affiche des taux élevés de divorces ou d'avortements. Lui affirme s'être converti en 1996, après l'incendie d'une de ses demeures. Est-il réellement devenu religieux, ou est-ce du pur cynisme?

G. A. Je ne pense pas qu'il soit réellement croyant. C'est une posture. Il va à l'église pour la veillée de Pâques ou pour Noël, et il porte une croix. Mais rien dans ses actes ne démontre quoi que ce soit de chrétien. Mais l'Eglise orthodoxe russe, elle aussi, se démarque des autres religions. Ce n'est pas un hasard si le patriarcat de Moscou n'a envoyé personne au sommet interreligieux de Sant'Egidio. Aux yeux du patriarche Kirill, la paix compte bien moins que la victoire de la Russie dans son combat contre un Occident jugé satanique. Poutine se complaît dans cette vision nationaliste de la religion. Récemment, il a cité à deux reprises les Evangiles. Mais je pense que cela fait partie de la construction de son image, rien d'autre.

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S. C. En 1941, au moment de la guerre contre l'Allemagne, Staline, qui avait détruit l'Eglise orthodoxe et fait assassiner des prêtres par dizaines de milliers, décida de relancer cette Eglise pour stimuler le sentiment patriotique. Poutine refait avec Kirill la même opération. Mais n'oublions pas que Kirill était dès 1972 un agent du KGB. C'est quand même extraordinaire ! Qu'y a-t-il de plus antireligieux que le KGB, qui a tout fait pour exterminer les Eglises et les personnes se revendiquant d'une croyance autre que celle du communisme...

Auparavant, l'URSS avait une idéologie à vendre au monde : le communisme. Aujourd'hui, selon vous, la Russie de Poutine n'aurait plus que la peur à exporter...

G. A. La Russie organise le chaos dans le monde. Il n'y a plus d'idéologie positive comme a pu l'être, en théorie, le communisme. Ne reste qu'une idéologie ultranationaliste et impérialiste. Mais pour réussir à conserver cet empire, tout est bon. Le régime de Poutine s'appuie ainsi sur des moyens comme la subversion partout où c'est possible. Cela a été théorisé par le proche conseiller de Poutine Vladislav Sourkov, aujourd'hui disparu car ayant totalement échoué sur l'Ukraine.

S. C. Poutine répand la peur, mais aussi la corruption. En Allemagne par exemple, un certain nombre de responsables ont été achetés, jusqu'à accepter Nord Stream 1 et 2, un moyen élémentaire pour les Russes de contrôler les Européens à travers le robinet de gaz. Face à l'inflation et aux problèmes énergétiques actuels, nous voyons à quel point nos démocraties sont menacées par cette corruption russe.

Selon certains observateurs occidentaux, Poutine, à ses débuts, aurait sincèrement voulu se tourner vers l'Europe et le libéralisme, mais se serait senti rejeté par l'Occident. Ce qui aurait amené un tournant dans son régime vers 2007...

G. A. Ce sont des sornettes ! Comment se fait-il que Poutine, s'il avait réellement quitté le KGB après le putsch contre Mikhaïl Gorbatchev, comme il l'a prétendu, ait été nommé à la tête du FSB en 1998, alors même qu'il n'était qu'un simple lieutenant-colonel ? Connaissant la culture du KGB puis du FSB, un officier qui aurait fait défection aurait eu de sérieuses difficultés à revenir des années plus tard pour en prendre la tête. Je suis ainsi convaincue que Poutine est resté dans la réserve active.

Par ailleurs, quand il a été nommé Premier ministre, il a dédié ses premiers toasts en soirée à Staline. Poutine n'a jamais été démocrate. Il n'a jamais été pro-occidental. Il a toujours profité de la faiblesse des Occidentaux. Il a commencé à dévoiler son vrai visage sur la scène internationale à partir de 2007, avec son fameux discours de Munich. Mais en arrivant au pouvoir, il a commencé par prendre le contrôle des principales chaînes de télévision et à faire fuir et emprisonner les oligarques ayant une influence politique. A aucun moment il n'a réellement démontré une nature libérale, ou une réelle volonté de rapprochement avec l'Occident. Rétroactivement, je pense même qu'il y avait, dès ses débuts, un plan secret devant conduire la Russie vers le résultat que nous voyons aujourd'hui.

S.C. Les gens qui, au KGB, étaient au-dessus ou aux côtés de Poutine n'ont jamais admis ni la chute du Mur en 1989, ni leur défaite dans la Guerre froide, ni l'effondrement et l'implosion de l'URSS. C'est fondamental. Ils nient leur défaite et manifestent une volonté de revanche absolue. Avant même d'être élu président, Poutine déclarait en mars 2000 : "Celui qui ne regrette pas la destruction de l'Union soviétique n'a pas de coeur. Et celui qui veut la reconstruire à l'identique n'a pas de tête". Cela signifie donc qu'on peut la reconstruire, mais autrement.

Poutine a "recruté" un certain nombre de dirigeants occidentaux

Comment comprendre que tant de dirigeants occidentaux (Bush, Merkel, Sarkozy...) aient continué à vouloir trouver un terrain d'entente avec lui ?

G. A. En 2001, Bush assurait avoir regardé Poutine "les yeux dans les yeux" et l'avoir trouvé digne de confiance... On en revient toujours au KGB, le coeur de son identité. Poutine a fait non seulement l'école du KGB, mais aussi l'académie Andropov. On y apprend à exploiter les faiblesses, les peurs ou les envies des autres, et à devenir fin psychologue. Vous connaissez la fameuse scène où Angela Merkel, phobique des chiens, se retrouve face au labrador de Poutine. Ce sont les tactiques d'un officier traitant qui doit recruter. Eh bien, Poutine a "recruté" un certain nombre de dirigeants occidentaux ! Il y a chez lui une part de charme. Dans une vidéo, on le voit, en 2010, chanter Blueberry Hill lors d'une soirée de charité à Saint-Pétersbourg avec Alain Delon, Monica Bellucci ou Gérard Depardieu. Toutes ces célébrités mondiales se lèvent et l'applaudissent, ne voyant pas qu'il les berne complètement.

Que pensez-vous de l'attitude d'Emmanuel Macron, capable d'adopter des positions fermes contre Poutine, mais aussi de lâcher des phrases très ambiguës, comme celle-ci : "Une paix est possible quand les Ukrainiens le décideront" ?

S. C. C'est malheureusement le reflet de la formation de nos élites. Nos anciens hommes politiques - de Gaulle, Mitterrand, Guy Mollet - avaient une bonne connaissance de l'Histoire, en particulier européenne et russe. Ils avaient fait la guerre, comprenaient les rapports de force, à la différence d'Emmanuel Macron. Rappelez-vous ses déclarations récentes sur le nucléaire : si les Russes larguent une bombe atomique sur l'Ukraine, la réponse de la France ne sera "pas nucléaire". Mais c'est contredire le principe même de la dissuasion, qui consiste à entretenir l'ambiguïté sur la riposte ! On s'interroge : y a-t-il des cours d'histoire à l'ENA? Et la génération macronienne a-t-elle jamais tenu en mains une arme de guerre ?

G. A. Macron a été élevé dans la tradition jésuite de parler avec tout le monde pour faire avancer les choses. C'est aussi le mantra de notre diplomatie. Certains ex-ambassadeurs m'ont confié récemment qu'ils regrettaient que Macron se soit trop engagé vis-à-vis des Ukrainiens, car cela l'empêchera, plus tard, de mener les négociations entre les parties. C'est un vice très profond de la diplomatie française, qui rêve de sa grandeur perdue et pense qu'elle peut encore dicter les choses.

Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin, parmi d'autres, plaident aujourd'hui pour des négociations de paix. Qu'en dites-vous ?

S. C. S'il avait lieu aujourd'hui, un cessez-le-feu serait totalement à l'avantage des Russes. Nous sommes dans une guerre qui ne se terminera pas par de petites négociations, mais par un rapport de force militaire. Je doute que les Ukrainiens, après tout ce qu'ils ont subi et le courage qu'ils ont montré, acceptent de baisser pavillon comme ça ! Quant au couple franco-allemand, incapable de déceler à temps les vraies intentions de Poutine, il n'est plus en état de leur imposer quoi que ce soit. Derrière cette petite musique de la paix qui est en train de monter, on retrouve ce vieil antiaméricanisme des gaullistes, et cette idée de la grandeur française. Mais quand on n'a que trois jours de stock de munitions, est-on encore une grande puissance ? Ne nous leurrons pas : si les Américains n'étaient pas là, Poutine serait déjà à la frontière polonaise.

Comment expliquez-vous que 70 % de la population russe soutienne toujours la guerre de Poutine ?

G. A. Peut-être cette proportion est-elle moindre aujourd'hui. Jusqu'à la mobilisation, il était très facile, pour les Russes, de ne pas s'intéresser à cette guerre. Soumis à un gigantesque lavage de cerveau et des années de propagande haineuse contre les Ukrainiens et l'Occident, ils étaient plutôt approbateurs, même si leur soutien se limitait souvent à "je suis avec mon pays". Mais de plus en plus de gens, dans les milieux nationalistes, se demandent où est donc l'armée russe ! Il y a un manque catastrophique de soldats en Ukraine. Le corps de mercenaires Wagner a été envoyé en renfort, comme les soldats du leader tchétchène Kadyrov, des volontaires, des prisonniers... mais il n'y a pas de coordination ! C'est comme s'il y avait plusieurs armées sur le terrain. Au lieu de montrer la force de la Russie, cette guerre dévoile sa faiblesse. Etre obligé d'acheter des obus à la Corée du Nord et des drones, efficaces mais très primitifs, à l'Iran indique qu'ils sont dans une très mauvaise situation. Le soutien populaire à cette armée, en échec depuis des mois, et qui aurait besoin d'années pour se réorganiser, ne va pas durer longtemps. Surtout si le nombre de militaires tués au front augmente...

Les militaires russes ne sont guère ravis d'avoir un voyou à leur tête

Contrairement au président français, qui estime qu'il ne faut pas "humilier la Russie", vous pensez au contraire qu'il faut la punir...

G. A. Il faut humilier la Russie très sérieusement, parce qu'elle a apporté la destruction, la mort, le malheur et le traumatisme, dont on ne mesure pas encore la profondeur, à des millions de personnes. Il ne peut y avoir de rédemption si les responsables russes de cette tuerie - Poutine, mais aussi ses généraux, les exécutants et les propagandistes - ne sont pas punis, et la machine démantelée. Le peuple doit comprendre une fois pour toutes que la politique impérialiste, la tentative de conquérir et de briser un autre peuple, un autre pays, est condamnable.

Si, après 1945, il n'y avait pas eu de contrôle de l'Allemagne occidentale par les forces alliées, pas eu de procès de Nuremberg, de lustration et de programmes d'éducation, nous n'aurions pas, aujourd'hui, cette Allemagne réunifiée, démocratique et paisible. Parfois, la punition est nécessaire, comme elle est nécessaire aux criminels.

Pour Poutine, quelle peut être la suite de l'histoire ?

S. C. Il faut toujours réfléchir en fonction des différents corps qui constituent le pouvoir. Il va y avoir un énorme ressentiment d'une partie de l'élite russe. Les oligarques ont tout perdu. Ils ne peuvent plus profiter de leurs richesses, car ils seront poursuivis s'ils sortent de Russie. Et ils n'oublient pas les incroyables humiliations publiques que Poutine leur a infligées. Après l'échec initial de l'offensive, Poutine a également fait une purge au sein du FSB, suscitant, là aussi, des mécontentements. Enfin, les militaires, qui n'étaient pas très chauds pour mener cette "opération spéciale", ne sont guère ravis d'avoir un voyou à leur tête. En effet, capitaine en 1991 au moment du putsch, et l'un des rares officiers à avoir fait tirer sur la foule, Sergueï Sourovikine avait été gracié par Boris Eltsine, avant d'être promu colonel, puis général. Tout ça pour aller exterminer des civils en Syrie ! Il est général d'une armée de l'air qui ne joue actuellement aucun rôle dans le conflit, car les avions russes se font descendre dès qu'ils survolent l'Ukraine. Dans l'institution militaire, il y a forcément des gens qui se disent : mais qui est cet abruti qui nous dirige ?

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Comment cela peut-il finir ? Rappelons qu'à la différence de l'URSS d'après 1953 il n'y a plus de Politburo et que le pouvoir est opaque. Poutine est-il le seul décideur ? D'autres gens tirent-ils les ficelles ? Il y a une chance pour qu'il se fasse débarquer en raison de son incompétence. Mais si les ultranationalistes prennent le pouvoir, on peut s'attendre au pire, car ils tiennent à l'égard des Ukrainiens un discours génocidaire. Il est possible aussi que l'armée estime que la situation a assez duré, et décide d'une dictature militaire. Dans tous les cas, la situation est désastreuse pour la Russie...

Le risque nucléaire est-il réel ou est-ce du bluff ?

G. A. Depuis 2014, les propagandistes russes parlent de la possibilité d'une guerre nucléaire et préparent l'opinion publique à une forme d'holocauste généralisé. En 2018, Poutine a dit lui-même qu'en cas d'apocalypse "les Russes iraient au paradis et les autres iraient tout simplement crever". Une autre fois, il a déclaré : "Si la Russie n'existe plus, à quoi bon faire le monde sans la Russie ?" De telles idées sont répandues. Est-ce pour faire peur ? Galvaniser le public ? Est-ce une menace réelle ? Personne ne peut réellement l'évaluer.

S. C. Quand on écoute les déclarations génocidaires de l'ancien président Dmitri Medvedev, on se demande si un délire apocalyptique n'est pas en train de s'emparer d'une partie des dirigeants russes, comme à la fin du IIIe Reich allemand. Le discours des propagandistes est d'ailleurs très proche de la rhétorique nationale-socialiste dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale. C'est assez inquiétant.

Et que pensez-vous des allégations du ministre russe de la défense, Sergueï Choïgou, selon lequel les Ukrainiens prépareraient une bombe sale ?

G.A. Très souvent, les Russes attribuent aux autres ce qu'ils comptent faire eux-mêmes. Ils ont déjà fait le coup au début de la guerre, lorsqu'ils ont déclaré que l'Otan et l'Ukraine préparaient une offensive contre la Russie, et qu'il était nécessaire d'intervenir avant que la Russie ne soit attaquée...

Une bombe sale, c'est une explosion de matière fissile, qui ne produit pas de réaction en chaîne. Les Russes pourraient bombarder l'un des réacteurs de la centrale de Zaporijia. C'est tout à fait plausible et cela aurait des conséquences désastreuses. Si une bombe sale explose en Ukraine, causant des dégâts similaires à ceux de Tchernobyl, cela signifierait qu'un nombre important d'habitants seraient obligés de fuir, laissant derrière eux des terres inhabitables pour très longtemps. Déjà, la guerre a provoqué l'exode de plus de 7 millions d'Ukrainiens, tandis que 2 millions d'autres ont été déportés en Russie. Ajoutée aux bombardements actuels d'infrastructures électriques, une bombe sale pourrait provoquer l'exode de millions de personnes supplémentaires. L'Ukraine serait dépeuplée, son peuple dispersé. Cela pourrait s'inscrire dans le projet génocidaire de Poutine à l'égard de l'Ukraine, s'il n'arrive pas à ses fins militaires.

"Le Livre noir de Vladimir Poutine", sous la direction de Galia Ackerman et Stéphane Courtois. Robert Laffont/Perrin, 464 p., 24,90 ¤. En librairie le 10 novembre.