La comptabilité a-t-elle encore droit de cité en France ? On peut en douter. Elle était déconsidérée depuis un demi-siècle lorsqu'elle fut plongée dans un sommeil hypnotique avec le "quoi qu'il en coûte". Pendant la campagne présidentielle, elle s'est réduite au "il a cramé la caisse" de Valérie Pécresse à propos d'Emmanuel Macron. Pour le reste, chaque candidat a proposé des recettes hypothétiques pour financer les dépenses bien réelles de ses cadeaux. Des comptes à dormir debout qui ont tenu lieu de politique. En suivant nos débats électoraux, le Persan de Montesquieu n'avait aucune chance de découvrir le délabrement de nos finances. Les candidats avaient choisi la première question de cours : "Comment augmenter le pouvoir d'achat des Français ?" et dédaigné la seconde : "Comment remettre en état les comptes de la France ?"
A force de dénoncer l'abus de l'argent public, la Cour des comptes est devenue si prédictible que ses rappels à l'ordre se perdent dans un rituel républicain répétitif autant qu'inoffensif. Les factures s'accumulent comme les feuilles mortes mais en toutes saisons, sans que l'opinion en soit autrement inquiétée. Nous étions partis sur un déficit de 120 milliards mais, selon l'Ifrap, les seules dépenses courantes pourraient augmenter de 40 milliards cette année. Qui s'en soucie ? Faut-il encore compter quand la dette publique frôle les 3 000 milliards d'euros et laisse 40 000 euros d'endettement sur la tête de chaque Français ?
La gauche vient de donner une démonstration éclatante de cette comptaphobie. Pour les éclopés de la présidentielle, il s'agissait de se rallier à La France insoumise. L'essentiel des négociations a porté sur la répartition des sièges mais, pour la bonne forme, il fallait aussi débattre des questions programmatiques. L'Europe permit de se chamailler un temps sur la "désobéissance" ; le nucléaire, trop important, fut soigneusement évité, quant au financement du mirifique programme, "L'avenir en commun", il n'a soulevé aucune protestation. Il s'agit pourtant d'une belle facture : 250 milliards d'euros. Pour se représenter une telle somme, disons qu'elle correspond aux recettes cumulées de la TVA et de l'impôt sur le revenu. Comment trouver tant d'argent ? Véritable thaumaturge de l'économie, Jean-Luc Mélenchon démontre, gestes à l'appui, sa dynamique économique qui est fort simple. Il met 250 milliards de la main droite et, miracle !, il recueille 267 milliards de la main gauche. L'économie mélenchonienne, telle l'athanor de l'alchimiste, transmute le plomb de la dépense en or de la recette.
Le refus de la comptabilité annonce le pire
Sans être maniaques des équilibres financiers, socialistes, écologistes, communistes auraient pu s'interroger sur ce keynésianisme pour les nuls propre à mettre la France en cessation de paiement. La discussion était d'autant plus facile que ces accords ont été contestés au sein même de ces partis. Comment imaginer que cette contestation n'ait pas porté en toute première intention sur cette faille béante du financement ? La réponse est simple : un discours politique ne peut plus se référer à la comptabilité.
Au cours de ces dernières décennies, celle-ci fut tout à la fois vénérée et violée. L'équilibre des finances s'imposait comme un idéal que, malheureusement, nous n'étions plus capables d'atteindre. Tous les gouvernements annonçaient la résorption des déficits et augmentaient les dettes. La crise sanitaire aidant, nous sommes sortis de ce double langage pour oublier tout simplement la comptabilité. On dépense, on comptera plus tard.
La comptabilité n'est pas seulement ignorée, elle est méprisée. Elle a rejoint ces mots "conservateur", "réactionnaire", "démagogue" qui permettent de stigmatiser sans injurier. Parler d'une "vision comptable" laisse entendre que l'on fait passer le bilan avant la réalité, les chiffres avant les hommes, bref, que l'on est totalement inhumain, sorti de la vraie vie. Le leader de gauche qui aurait attaqué l'accord sur cette base aurait été accusé de nous couper de la réalité en remettant la comptabilité au goût du jour.
Il est vrai que la comptabilité n'est pas exaltante sur le plan intellectuel. Elle se réduit à deux questions, "Combien ça coûte ?" et "Qui paie ? ", avec le souci qu'à terme, les recettes équilibrent les dépenses. Sur cette base, il est impossible de construire un discours politique. Mais, précisément, la comptabilité n'y prétend pas. Elle n'est pas une boussole mais un sondeur, elle n'indique pas la direction à prendre, elle indique les hauts-fonds à éviter. Le rôle du comptable, c'est de dire ce qu'on ne peut pas faire. Cela et rien de plus. L'équilibre financier n'est pas une fin en soi. Mais le déséquilibre sans fin qu'apporte le refus de la comptabilité nous coupe de la réalité bien plus que toutes les "visions comptables". Il annonce le pire. Il n'est que temps de retrouver la bonne vieille comptabilité. Un euro est un euro.
*Essayiste et journaliste, François de Closets publie La Parenthèse boomers (Fayard)
