Fatiha Boudjahlat est en colère. D'abord, les résultats du premier tour de l'élection présidentielle : sept électeurs musulmans sur dix auraient voté pour Jean-Luc Mélenchon, selon un sondage Ifop pour La Croix. Symptomatique, selon l'auteure de Combattre le voilement (éditions du Cerf, 2019), d'un vote "communautariste".
Ensuite, la séquence strasbourgeoise entre Emmanuel Macron et une femme voilée se disant féministe. "C'est beau. [...] Avoir une jeune fille qui porte le voile qui demande : 'Est-ce que vous êtes féministe ?' C'est la meilleure réponse à toutes les bêtises que je peux entendre", a lancé le président-candidat. "Surréaliste" serait plus adéquat, selon celle qui se définit comme "féministe universaliste". Quant à la proposition de Marine Le Pen d'interdire le port du voile dans l'espace public, elle fustige un projet non souhaitable et inapplicable. Mais il ne faut pas s'y tromper : à défaut de l'interdire, Fatiha Boudjahlat veut combattre ce "signe d'oppression". Même si c'est un combat "perdu d'avance".
L'Express : Les débats autour du voile refont surface dans cette campagne présidentielle. Même Marine Le Pen s'en est étonnée le 8 avril sur le plateau de France Info en disant : "C'est drôle que cette affaire du voile revienne sur l'intégralité des plateaux, comme ça, brutalement". Comment expliquez-vous que ce débat, pourtant récurrent, resurgisse seulement maintenant ?
Fatiha Boudjahlat : Les résultats du premier tour ont montré que les Français sont d'abord préoccupés par le pouvoir d'achat. Néanmoins, Jean-Luc Mélenchon a réussi, pour la première fois en France, à créer un vote communautariste. Si sept électeurs musulmans sur dix ont voté pour Jean-Luc Mélenchon, ça n'est pas pour sa proposition de VIe République ou contre le nucléaire ! C'est parce qu'il n'a eu de cesse de vouloir créer une panique identitaire sur fond d'"islamophobie". Il a donc été associé à l'image de celui qui défend "les musulmans". Alors que nous ne sommes pas faits que d'un bloc ! Désormais, des gens vont voter en tant que musulmans au lieu de se prononcer comme citoyens et comme individus. Jean-Luc Mélenchon a accéléré ce processus et c'est impardonnable, surtout pour quelqu'un de gauche.
Certes, Emmanuel Macron n'a cessé de draguer les chasseurs mais il s'agit d'un groupe organisé autour d'une activité. Là, c'est la première fois que l'on se prononce de façon aussi importante en fonction des intérêts d'une pratique religieuse. Emmanuel Macron devait donc donner des gages à l'électorat mélenchoniste. Et un barbu en qamis n'attire pas la bienveillance. Contrairement au "féminisme" qui permet de faire passer le voile pour un exemple des droits civiques des femmes. Quant à Marine Le Pen, elle essaye de donner des gages à son électorat, qui n'est certes pas attaché à la laïcité mais très opposé à l'islam.
Selon Marine Le Pen, le voile est "imposé par les islamistes." Êtes-vous de cet avis ?
Personne ne vous met une arme sur la tempe pour vous obliger à vous voiler. Je ne vois pas les femmes voilées comme des victimes. Mais il y a l'éducation religieuse, le formatage, la contrainte, l'emprise. Si l'on vous dit depuis toute petite que pour aller au paradis, il faut porter le foulard, vous allez le porter par cylindrage religieux. Ça n'est donc pas une obligation, mais l'obligation morale que vous fixez à vous-même.
On ne peut néanmoins pas dire que le voile est une liberté : c'est une prescription religieuse. Je fais la différence entre musulmans et islamistes. "Islamiste", c'est une différence de degré, de nature et de périmètre. Les islamistes veulent supprimer toute séparation entre la sphère publique et privée et entre la sphère politique et la sphère religieuse. Voilà ce qu'est l'islamisme pour moi.
Fethi Benslama [NDLR : professeur honoraire de l'université Paris-Diderot] parlait de "surmusulmans" qui portent un discours culpabilisateur pour les musulmans "classiques". Ce discours binaire selon lequel "si vous êtes pudique, vous vous voilez" est dangereux. Non, il n'y a pas de loi qui l'impose, mais ce qui est sûr, c'est que le voile est, hélas, un élément protecteur pour les jeunes filles. Je vous rappelle que des jeunes viennent d'être jugés pour l'agression sexuelle de Shaïna [NDLR : cette dernière ne portait pas le voile]. Donc moi, oui, j'utilise ce terme d'"islamistes".
Que pensez-vous de la sortie d'Emmanuel Macron à Strasbourg face à une femme "voilée et féministe" ? Cette séquence est-elle nécessairement en désaccord avec son bilan sur la laïcité ?
D'abord, Emmanuel Macron aurait dû dire : "Madame, je suis candidat à la présidentielle, permettez-moi de vous considérer comme citoyenne et pas comme musulmane". Quand vous vous adressez aux gens en tant que musulmans, ils vous répondent en tant que musulmans. Ensuite, Emmanuel Macron avait effectivement dit en 2018 que le voile insécurisait parce qu'il n'était pas "conforme à la civilité qu'il y a dans notre pays". Mais il n'a jamais cherché à en limiter l'usage... La seule - et la grande - loi qu'il a faite, c'est sur le séparatisme. Mais elle ne visait pas les musulmans ! Seulement des discours pro-attentats, anti-République, des comportements ou des actes répréhensibles.
Si les musulmans se sentent visés par cette loi, ils devraient se remettre en question. De plus, à chaque fois qu'Emmanuel Macron a dû agir sur ce sujet, c'était à la suite d'un drame. La loi séparatisme est arrivée après la décapitation de Samuel Paty. Cette séquence nous renvoie au Macron évangélique d'il y a cinq ans, quasiment américain. Pour lui, la religion est un élément fort de l'identité de chacun. Il est très influencé par le système anglo-saxon. Donc pour moi, cette sortie n'est pas un manque de cohérence de sa part, contrairement à ce que l'on peut entendre.
Ne peut-on être voilée et féministe ?
Non, on peut être féminine et voilée mais on ne peut pas être féministe et voilée, parce que le voile fait de la femme un organe génital total, qui doit toujours être dans la pudeur, la discrétion et la virginité : la sainte trinité patriarcale ! La femme ne peut donc pas être dans une égalité de dignité ! La religion est le mécanisme le plus utilisé par le patriarcat pour rappeler aux femmes que le péché est entré au monde par leur faute. Eve, Pandore... Dans toutes les cosmogonies, c'est la femme qui est impure.
Si l'on est dans l'intensité de sa foi, on ne peut se battre que pour les droits que notre religion nous autorise à revendiquer. Delphine Horvilleur [NDLR : écrivaine et rabbin française] mettait justement en garde dans un de ses livres contre ceux qui "suggèrent qu'il suffit qu'une femme parle depuis sa tradition pour que sa parole soit féministe". Quand on est féministe, on se bat contre le patriarcat.
C'est vrai, en France, on peut se voiler et être libre... Mais ça n'est pas grâce à un islam "cool". On est libre d'avoir cette vanité de porter le voile, parce que nous sommes dans un Etat de droit qui interdit aux hommes de nous infliger ce qu'ils infligent dans les autres pays où la culture du voile est développée, comme en Iran ou au Pakistan.
Le voile est-il incompatible avec une société qui prône l'égalité femmes-hommes ?
La Cour européenne des droits de l'Homme avait eu à se prononcer sur le cas d'une professeure en Turquie, avant l'ère Erdogan, qui avait été licenciée car elle portait le foulard à l'école. Ils ont validé le licenciement en justifiant qu'il s'agissait d'une pression sur les enfants et que dans une société où il y a beaucoup de musulmans, cela instiguait l'idée que ceux qui ne portent pas le foulard ne sont pas de vrais musulmans.
Enfin, ils ont dit que le voile est difficilement compatible avec notre conception européenne et nos standards très élevés d'égalité femmes-hommes. Avec le voile, on apprend aux filles que leur corps ne doit pas être vu. Que si elles sont vierges, pudiques ou portent le voile, leur "valeur" augmente. D'ailleurs, pour dire "pudeur" en langage vernaculaire algérien, on dit la "Hchouma". Ce qui veut dire "la honte". Pour moi, l'anagramme entre culture du voile et culture du viol n'est pas innocente. La culture du voile s'inscrit dans un continuum de violences patriarcales contre les femmes qui fait de leur corps le récipiendaire de l'honneur des hommes.
Le voile ne me fait ni peur, ni fantasmer - contrairement à une certaine partie de gauchistes, comme Aurélien Taché [NDLR : député La République en marche qui, en 2019, avait comparé "une jeune fille qui porterait le voile" à "une jeune fille d'une famille catholique à qui on mettrait un serre-tête"]. Je suis musulmane et maghrébine et je sais ce qui va avec le reste de la panoplie : le voile n'est pas un serre-tête.
La virginité est un exemple, mais il y a aussi la surveillance permanente, le ménage... Nous sommes en plein ramadan et sur TikTok, certains hommes disent "remercions nos filles et femmes de faire nos repas du soir et de prendre soin de nous". Cette répartition hypergenrée jusqu'à la caricature, c'est ce que signifie le voile. Une femme voilée est une femme qui reconnaît qu'elle a une place secondaire par rapport aux hommes.
La signification du port du voile peut-elle changer selon qu'il est porté librement ou non ?
Non ! Dans tous les cas, les cheveux de la femme doivent être couverts pour les mêmes raisons. Je ne suis pas inquiète pour celles qui ont choisi de le porter, elles font ce qu'elles veulent. Je m'interroge plutôt sur l'effet que cela a sur le reste de la communauté, les enfants, et le reste de la population. Nous, les enfants d'immigrés, avons le souvenir d'une époque où nous étions moins orthodoxes.
Avec toutes les mosquées construites, les écoles coraniques, la Mecque à la portée de n'importe qui, on assiste à une retraditionnalisation des gens. La troisième et la quatrième génération n'ont pas ce souvenir d'une époque où vous pouviez être musulman sans être dans cette orthopraxie. Ceux-là ne savent pas prendre de distance, et c'est ce qui m'inquiète. Ces femmes-là ont fait le choix de porter le voile et sont protégées en France. Mais quel sera l'effet de la banalisation de ce voile sur les enfants ?
Pensez-vous que l'interdire dans l'espace public, comme le propose la candidate du Rassemblement national, soit une solution viable pour la sauvegarde de la laïcité ?
Bien sûr que non ! D'abord, l'article 9 de la Convention européenne des droits de l'Homme reconnaît la liberté de religion. C'est la règle : les femmes ont le droit d'adopter un signe aliénant. De plus, Marine Le Pen vise spécifiquement le voile, pas les turbans sikhs, pas le reste. Il y aurait donc une discrimination. Une telle loi serait cassée par le Conseil constitutionnel et la Cour européenne des droits de l'Homme. Et puis, si Marine Le Pen est élue, elle n'aura sans doute pas de majorité parlementaire. Sans compter les conséquences qu'aurait une telle loi ! Inapplicable, parce que tout le monde se mettrait à porter le voile en réaction. Imaginez l'effet contreproductif... Ce signe d'oppression deviendrait un signe de résistance.
Mon livre s'appelle Combattre le voilement, pas "Interdire le voilement". En tant que féministe, je le combats politiquement pour ce qu'il est, mais je ne demande pas à l'interdire. Je pense que Marine Le Pen essaie de faire croire qu'il s'agirait simplement d'une étape de plus, après la loi de 2004 contre les signes religieux à l'école et après la loi de 2010 qui interdit de dissimuler son visage dans l'espace public.
Et ça n'est pas le cas ?
Non ! Nous sommes dans un Etat de droit, et dans un pays qui respecte la liberté de conscience et de religion. L'espace public n'a pas à être neutre. La loi de 1905 proclame la liberté de conscience. Les exceptions doivent être justifiées et proportionnées. La loi de 2004 sur le port de signes religieux à l'école a été une loi d'apaisement. D'abord, l'école n'est pas un espace public et a une mission particulière : transmettre des valeurs d'égalité femmes-hommes et de savoir.
L'intérêt supérieur des enfants prévaut : on doit les protéger, y compris de leurs parents. Si on donne le droit de vote aux jeunes filles, le droit à la conduite accompagnée ou le droit d'avorter, c'est qu'on leur reconnaît une autonomie dans la pensée. Alors qu'en laissant faire, en mettant des oeillères aux enfants, cela a un effet psychologique relevé par plusieurs psychologues scolaires : les filles comprennent, enfants, qu'elles ont une place seconde par rapport aux garçons.
Le seul sujet sur lequel on peut encore avancer, et je milite pour, c'est la neutralité des parents accompagnateurs de sorties scolaires. J'en ai assez que l'on parle des "petites mamans voilées", toujours de cette façon racoleuse. On ne dit pas les "papas barbus" ! Imaginez que je me promène avec un tee-shirt sur lequel serait écrit "vive le cannabis" ou "votez Zemmour" durant une sortie scolaire. L'instituteur me ferait immédiatement sortir.
Je milite pour cette neutralité parce que dans ce contexte, les parents ne sont plus des parents : ils sont des agents qui exercent une mission par délégation de service public. Comme le disait le philosophe Brian Barry, quand il n'y a pas de contention politique de la chose religieuse dans nos sociétés multiculturalistes, ça ne favorise jamais les courants libéraux, et toujours l'orthodoxie. Mais je vous le dis honnêtement : c'est un combat que nous avons perdu.
Que voulez-vous dire ?
Nos élèves ne sont plus choqués, ni par la burqa ni par le voile. Les gens s'habituent. J'étais en Belgique pour une conférence et je n'ai pas vu une seule femme orientale non voilée. Regardez les publicités du Conseil de l'Europe. Nos adversaires sont habiles : ils se sont servis de l'argument "mon corps, mon choix". Mais il faut tout de même continuer à mener ce combat pour que ça ne se banalise pas.
La prochaine étape sera les Jeux olympiques (JO) de 2024, dont la charte olympique interdit les signes religieux et politiques sur les athlètes. Cela a plus de cent ans, on ne vient pas de réactiver un principe ! Alors certes, certains considèrent que cela permet à ces femmes de "s'émanciper par le sport". Mais s'émanciper aux conditions des hommes, ça n'est pas s'émanciper.
En Iran, les femmes n'ont pas le droit de faire du vélo, car on risquerait de voir leurs chevilles. Donc si on laisse faire, il faut s'attendre à des femmes en scaphandre aux JO. Cela mettrait une pression sur toutes les autres femmes de pays arabes. Ce serait leur dire : "C'est possible, donc si vous ne le faites pas, vous n'êtes pas des bonnes musulmanes." Il faut se battre pour que les frontières religieuses et culturelles ne se tracent plus sur le corps des femmes. Parce qu'il y a autant de façons d'être musulmane que d'être catholique. Mais il n'y a qu'avec les musulmans que l'on a ce discours d'authenticité qui ne se manifeste que par l'ostentation.
