Sa vie, dit-il, s'est effondrée le temps d'un week-end. Vendredi 8 février 2019 éclate l'affaire de la Ligue du LOL, vite présenté comme un #MeToo français. David Doucet faisait partie de ce groupe Facebook privé regroupant blogueurs, journalistes ou publicitaires, un cénacle que les articles dépeignent en "boys club" qui aurait semé la terreur sur les réseaux sociaux. Désireux de se repentir pour un ancien canular téléphonique mis en ligne qui avait blessé une femme, le trentenaire publie des excuses à 2h12 du matin sur Twitter. Il reçoit alors un tombereau d'injures. Le lundi, il est mis à pied par son journal, Les Inrocks.

Sa reconstruction, le pestiféré l'a faite à travers un livre. Attendu - et craint - par le milieu médiatique qui l'a cloué au pilori, La Haine en ligne (Albin Michel) n'est pas un témoignage vengeur, mais une enquête saisissante sur un phénomène qui touche des personnes de tout bord. David Doucet a rencontré des figures aussi différentes que Mennel Ibtissem, Mehdi Meklat, Julie Graziani ou Eric Brion, tous condamnés en ligne par ce tribunal populaire que constituent les réseaux sociaux. Il a aussi interrogé écrivains et intellectuels (Bret Easton Ellis, Michel Houellebecq, Virginie Despentes), très inquiets face à cette machine à broyer. La conclusion devrait alarmer tout le monde : alors qu'Internet n'oublie rien, nos vies sociales sont désormais à haut risque. Entretien exclusif.

L'Express : Votre enquête sur les "morts sociales" est partie de votre propre expérience. "En l'espace de quelques heures, je suis devenu un paria" écrivez-vous à propos du 8 février 2019...

David Doucet : En l'espace d'un week-end, ma vie s'est effondrée. D'un seul coup, j'ai vu les gens se détourner de moi, je suis devenu radioactif. J'ai reçu des milliers d'insultes et de menaces de morts via les réseaux sociaux. Je devais disparaître. C'est après avoir vécu cela que je me suis décidé à enquêter sur ce phénomène de mort sociale qui avait acquis une ampleur nouvelle sous l'effet de la loi d'Internet.

Votre nom a été cité dans l'affaire de la Ligue du LOL...

Quand, ce qui est devenu une "affaire" sur Twitter puis dans les médias a explosé, je me suis rendu compte que ce forum de discussion avait alimenté beaucoup de fantasmes. Ce groupe de discussion privé sur Facebook, comme il en existe des millions, a été décrit comme une sorte de fraternité, avec une organisation pyramidale, dans laquelle les membres conspiraient et se faisaient la courte échelle pour accéder à des postes à responsabilité, prenant soin au passage d'écraser les autres. Ce groupe a aussi été accusé d'avoir organisé des raids numériques, ce qui est faux, d'où l'absence de preuves pour étayer cette accusation.

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Dans ce forum, quelques personnes ont eu un comportement répréhensible et l'ont admis. Ils ont expliqué que cela relevait de leur responsabilité individuelle, sans lien avec le groupe. Mais personne n'a eu envie d'entendre cela. Sans groupe à accuser, il n'y avait plus d'affaire, donc plus rien à raconter. L'article de Libération, qui a lancé l'affaire, posait la question du harcèlement sans y répondre, mais cela a accrédité le storytelling "d'un boys club" composé de journalistes malveillants à l'égard des femmes. Pourtant les journalistes étaient minoritaires et un tiers des membres était des femmes. Deux d'entre elles ont témoigné publiquement mais cela n'a rien changé. Ce récit mythologique survit de manière autonome. Peu importe la réalité : ce qui compte c'est l'histoire racontée, celle qui fait cliquer et vendre.

Pourquoi avoir publié sur Twitter des excuses publiques à 2h12 du matin, vous désignant comme l'un des "bourreaux" ?

Je n'ai jamais participé à aucun harcèlement. D'ailleurs, personne ne me l'a jamais reproché. Mais une personne m'a accusé d'avoir fait un canular téléphonique qui l'a blessée, et m'a demandé des excuses publiques. J'ai fait des excuses parce qu'on me les demandait.

Je les ai faites dans la panique, en étant le plus dur possible avec moi-même. J'étais sidéré des accusations proférées sur les réseaux sociaux et j'étais traumatisé par le tombereau d'injures et de menaces qui tombaient sur ma tête en flux continu. Je n'étais pas prêt psychologiquement à affronter une telle déferlante de haine. Je ne sais pas si quelqu'un peut vraiment l'être d'ailleurs. Je voulais que ça s'arrête...

Votre supérieure Élisabeth Laborde, alors directrice des Inrocks, vous soutient par téléphone, avant de vous faire comprendre que votre cas est "trop touchy" pour le journal...

Le dimanche, elle se voulait rassurante : "Ce n'est rien, il faut faire le dos rond". Mais dès le lundi matin, le ton avait changé. La directrice du journal m'a expliqué que ce n'était pas tenable pour le journal de me conserver, car il était trop fragilisé dans son rapport aux femmes suite à la couverture sur Bertrand Cantat qui avait fait scandale deux ans auparavant. Ironie de l'histoire, je m'étais très clairement opposé au choix de cette couverture. Je lui ai signalé qu'un licenciement dans ces conditions actait ma mort sociale et j'ai donc refusé à deux reprises une rupture conventionnelle. Elle est revenue à la charge avec une lettre de mise à pied, sans prendre le temps de la moindre enquête interne. J'étais encore dans son bureau que l'information était annoncée par Libération comme si c'était une nouvelle d'une importance capitale. Ensuite, le journal a tout fait pour accréditer l'image que j'étais une brebis galeuse et qu'avec mon départ on tournait la page d'un management toxique.

"L'histoire de la ligue du LOL est un trou noir journalistique"

Mais des articles dans Le Monde, Mediapart et Rue 89 ont, à travers vous, mis en cause les méthodes managériales des Inrocks...

Ces enquêtes ont été conduites en plein emballement médiatique. La direction a acté ma culpabilité avec un communiqué au napalm et encouragé les salariés à parler. Cela a actionné tous les biais de confirmation. Des personnes qui ont témoigné à charge dans ces enquêtes m'ont ensuite délivré des attestations sur l'honneur pour me soutenir aux prud'hommes. On m'a expliqué : "Comme tout le monde t'a présenté comme un monstre, j'ai cherché à accréditer ce récit". J'ai ma part de responsabilité, je n'ai pas pu répondre à ces enquêtes visant à prouver que j'étais un mauvais manager, car j'étais en pleine procédure de licenciement et j'étais psychologiquement trop fragile, alors que je disposais de toutes les preuves pour ma défense. Un an après, le journaliste d'investigation Jean-Marc Manach, a publié une longue contre-enquête qui déconstruit ces articles, mais cela n'a fait l'objet d'aucune reprise. C'est une constante, les papiers de réhabilitation ne recouvrent jamais la violence initiale des accusations.

Comme vous, une quinzaine de personnes associées à la Ligue du LOL ont perdu leur emploi...

Cela a eu des conséquences très lourdes avec des licenciements, mais aussi des dépressions et des tentatives de suicide. L'histoire de la ligue du LOL est un trou noir journalistique. Un an et demi après, plusieurs patrons de presse ont regretté auprès de moi cet emballement médiatique mais ils n'ont pas encore osé le reconnaître publiquement. J'espère qu'ils le feront mais je ne suis pas le porte-parole de cette ligue du LOL. Je ne suis même pas ami avec la majorité d'entre eux. J'avais été rajouté au groupe un an après sa création, et j'ai été l'un des premiers à le quitter. Mais comme je suis devenu plusieurs années après rédacteur en chef, on m'a désigné comme l'un des meneurs.

Venons-en au sujet de votre livre. Sous l'Empire romain, la damnatio memoriae, ou l'effacement d'un nom des monuments publics ou des célébrations, se faisait post-mortem. Aujourd'hui, selon vous, la mort sociale est bien plus cruelle. Pourquoi ?

Elle a lieu sur une toile hypermnésique, un espace où le droit à l'oubli n'existe plus. A partir du moment où vous êtes frappé par une polémique, Google ressassera la pire image de vous-même, même si cette image a été déconstruite après. C'est une macule infamante qu'il est très difficile de faire effacer, sachant notamment que n'importe quel employeur se rend sur Google avant un entretien d'embauche. C'est un stigmate qui prive de toute capacité de réinsertion professionnelle. Aucune entreprise ne prendra le risque d'engager son image pour sauver la votre.

Qui sont les personnes concernées ? Dans votre livre, les profils sont très variés...

Il y a des milliers de Français qui subissent des lynchages sur les réseaux sociaux. Cela peut se faire à des échelles très locales, dans des villages ou des cours d'école, à cause d'un tweet ou d'une vidéo. Ces cas échappent aux radars des médias nationaux. Je suis aussi revenu sur quelques histoires emblématiques, en rencontrant la chanteuse Mennel, l'éditorialiste Julie Graziani ou bien encore le comédien Philippe Caubère. Ce qui m'intéressait, c'était de raconter le processus de lynchage en ligne et de mort sociale, et de voir quelles étaient les conséquences psychologiques et sociales sur ces personnes. C'est un phénomène neuf, et assez peu documenté d'un point de vue universitaire.

"Sur internet, personne ne vient entraver votre bras vengeur. Vous pouvez détruire des gens sans même les connaître"

D'où vient cette soif de justice sur Internet ? Vous décrivez notamment la pratique du "name and shame", version numérique du goudron et des plumes...

Mon livre n'est pas un réquisitoire contre Internet. Je continue de penser que c'est un formidable outil de démocratisation de la parole qui a fait sauter bien des chapes de plomb. A l'image de #MeToo qui a fait savoir aux femmes agressées qu'elles n'étaient pas seules et a entraîné une augmentation significative du nombre de plaintes. Mais certaines trouvent la justice trop lente, ou la loi non adaptée aux enjeux actuels. J'ai ainsi rencontré un militant de la gauche libertaire qui avait déterré des photos des gérants du Super U de L'Arbresle [Rhône, NDLR] posant près de dépouilles d'un lion, d'un guépard, d'une antilope. Ces safaris en Tanzanie ou en Afrique du Sud étaient parfaitement légaux dans ces pays, mais des centaines d'internautes ont appelé au boycott du magasin et au licenciement des époux, expliquant que les animaux eux ne reviendront pas à la vie. C'est allé jusqu'au "doxing", c'est-à-dire la divulgation des données privées, ce qui fait que certains internautes se sont même rendus devant leur maison pour les injurier. Certains militants en ligne estiment qu'ils doivent pallier les carences de la justice. Et la honte est de leur point de vue un outil de destruction sociale permettant d'infliger une sanction immédiate...

Comme le souligne par exemple le philosophe Laurent de Sutter, nous sommes drogués à l'indignation...

Parue dans la revue Social Psychological and Personality Science, une étude de deux chercheurs (Ben M. Tappin et Ryan T. McKay) montre que nous nous croyons toujours plus moral et vertueux que les autres. Les plateformes sociales poussent à la conflictualité et à l'indignation, c'est leur business model. Selon Tristan Harris, ancien ingénieur chez Google, à chaque mot d'indignation ajouté à un tweet, le taux de retweet augmente de 17%. Et nous avons tous naturellement tendance à faire parler nos affects tristes, d'autant que ces opinions négatives nous rendent plus visibles sur les réseaux sociaux. Cela donne une course à l'échalote morale, une compétition pour exhiber "sa belle âme" comme l'explique dans mon livre le sociologue Gérald Bronner. Nous sommes tous devenus des petits agents médiatiques de nous-mêmes. Or il n'y a pas meilleur outil de promotion que l'indignation. Internet est ainsi un terreau idéal pour ces comportements justiciers. Et la distance n'incite pas à la retenue. On voit bien dans les entreprises que le ton monte plus vite par mail qu'à l'oral. Sur internet, personne ne vient entraver votre bras vengeur. Vous pouvez détruire des gens sans même les connaître.

Le tribalisme et le panurgisme sont-ils aussi responsables ?

Nous avons tendance sur Internet à suivre des personnes qui pensent comme nous, contrairement à la vie réelle où l'on rencontre des personnes aux opinions divergentes nous aidant à nuancer notre propos, nos convictions sont renforcées par ce que Eli Pariser a nommé des "bulles de filtres". Quand on fréquente la même strate sociologique, tout pousse à une forme de panurgisme. Quand on est un journaliste de gauche en 2017 sur Twitter, on pourrait croire que Benoît Hamon va être élu Président de la République. Et quand la meute désigne une personne à condamner, l'émulation collective va amplifier notre ressentiment et notre soif de justice. Il y a aussi la peur d'aller contre les foules. La sociologue Elisabeth Noelle-Neumann parle de "spirale du silence". Les individus taisent leurs pensées lorsque celles-ci contredisent l'opinion publique, par peur de se retrouver isolé socialement. Même le fait ne pas s'indigner, c'est déjà prendre le risque d'apparaître comme un complice du mal.

"Aujourd'hui, tout le monde peut être un lyncheur ou un lynché"

On parle aujourd'hui beaucoup de "cancel culture" pour résumer ce goût contemporain pour l'excommunication. Qu'en pensez-vous ?

La "cancel culture" est un terme un peu fourre-tout qui désigne ce climat de boycott numérique. Avant, on annulait un spectacle ou un film, aujourd'hui on essaie d'annuler la personne elle-même. Ce terme a émergé au sein de communauté "woke" [terme signifiant "éveillé" NDLR], ces militants contre les injustices sociales, sexistes ou raciales. Pour eux, c'est un outil pour se faire entendre et bousculer des institutions qui sont parfois trop lentes. En France, seulement 10 % des femmes victimes de viol portent plainte et environ 3 % des viols débouchent sur un procès en cours d'assises. Une personne victime de violences conjugales m'a confié que sans Twitter, sa plainte n'aurait pas été entendue et qu'elle serait morte aujourd'hui. C'est une réalité dont il faut avoir conscience. Parce que nous sommes dans une époque de basculement avec une libération de la parole, on entend plus les féministes ou les minorités actives. Mais ces militants de gauche n'ont pas le monopole de la méthode de "l'annulation".

Dans le cas Mennel, cette chanteuse révélée par l'émission The Voice, mais dont on avait déterré des propos polémiques sur des attentats sur son compte Facebook, les boycotteurs étaient des militants du Printemps républicain, voire de l'extrême droite. Aujourd'hui, tout le monde peut être un lyncheur ou un lynché. Les réseaux sociaux sont des instruments mis à la portée de minorités actives de gauche, mais aussi de droite voire l'extrême droite. Ces personnes ont le besoin de s'exprimer, et elles vont utiliser ces méthodes pour se faire entendre, à tort ou à raison. Le problème avec la "cancel culture", c'est quand cela se transforme en une sorte de magistrature totale, sans respect de la présomption d'innocence ou de bonne foi. Cette absence de contradictoire va à l'encontre des droits fondamentaux de la défense. Je nourris l'espoir que le jour où la justice répondra plus rapidement aux sollicitations des personnes victimes, ce besoin de clouer au pilori s'estompera...

Vous rappelez le cas célèbre et précurseur de Justine Sacco qui, en 2013, a lourdement payé pour une mauvaise blague faite sur Twitter : "Départ pour l'Afrique. Espère ne pas choper le sida. Je déconne. Je suis blanche"...

Son cas montre que cela peut toucher des anonymes. Justine Sacco travaillait dans les relations publiques, avec un compte suivi par seulement 170 followers. En l'espace d'un vol de onze heures entre Londres et Le Cap en Afrique du Sud, elle est devenue le premier sujet de discussion au monde. En descendant de l'avion, elle est photographiée par un internaute qui a réussi à identifier le numéro de vol. L'hôtel qui devait l'accueillir refuse de l'héberger. Son travail et sa vie privée volent en éclat. Depuis, des stars comme J. K. Rowling ont été visées. Mais elles s'en remettront toujours mieux qu'une personne inconnue. J'ai rencontré une rappeuse de l'Isère connue sur Internet sous le pseudonyme d'"Amandine du 38", qui avait au début de YouTube fait une vidéo de rap devenue sujet de plaisanterie nationale. Vingt ans après, elle est toujours victime de harcèlement dans les rues de son village. C'est devenu un sport local, qui se transmet de génération en génération. Elle est mère de famille, et doit s'occuper de ses enfants. Elle n'a pas forcément le temps ni la capacité pour savoir qui contacter à la CNIL. C'est l'exemple concret d'une anonyme dont la vie est ruinée. Tout ça à cause d'une vidéo ne faisant de mal à personne, un simple ballon d'essai au rap qu'elle n'a jamais réussi à effacer.

Dans votre livre, Bret Easton Ellis se dit très choqué que des entreprises donnent crédit aux demandes des réseaux sociaux et licencient du jour au lendemain des salariés...

Je souscris totalement à ce qu'il dit. Déjà, les réseaux sociaux sont un très mauvais thermomètre, car les opinions indignées y sont plus visibles que les autres. Surtout, une entreprise ne peut pas sacrifier un salarié pour sauver une image. Dans mon cas d'ailleurs, cela n'a d'ailleurs en rien servi aux Inrocks en termes de communication. C'est l'annonce de ma mise à pied puis de mon licenciement qui a braqué la lumière sur mon journal et qui a fait apparaître les Inrocks dans les sujets les plus discutés sur les réseaux sociaux. De toute façon, si on commence à rompre un contrat à partir du moment où quelqu'un se plaint, les licenciements vont se multiplier. Si l'on continue comme cela, tout le monde finira par être annulé. Les entreprises doivent protéger les salariés, et en cas de polémique, mener une vraie enquête interne, mais ne pas rompre un contrat de travail dans la précipitation.

"Tout le monde, même Houellebecq, est terrorisé face aux réseaux sociaux"

Blanchi à la suite d'une accusation de viol, Philippe Caubère déplore l'absence de présomption d'innocence dans les médias. Notre profession confond-elle son rôle avec celui de juge ou policier ?

Déjà, du fait de la précarisation du métier et de l'obligation des sites internet à faire de l'audience, les médias confondent souvent vitesse et précipitation. Il semble désormais inconcevable de prendre une demi-journée pour vérifier les faits. Ensuite, il y a une survalorisation de Twitter, réseau où se concentrent tous les journalistes. Cette endogamie pousse à de mauvais réflexes. Dès qu'un sujet monte sur Twitter, on a l'impression que l'on doit absolument en parler alors que ce réseau est loin d'être un bon baromètre de l'opinion publique. Et une fois que les articles ont été écrits à la hâte, on ne revient que trop rarement dessus, soit parce qu'on estime que ce n'est plus d'actualité, soit parce qu'on a peur des réactions suscitées par un mea culpa. Je pense, et c'est sans doute un voeu pieux, que les journalistes gagneraient à reconnaître leurs erreurs. Après ce qui m'est arrivé, j'ai relu une grande partie de mes articles, car j'ai voulu regarder si je les avais écrits avec des biais de confirmation et un angle précis dans la tête. Ceux où je l'ai fait sont des articles que je regrette. Quand on a participé à un emballement, il me semble qu'il est important de le reconnaître. C'est grâce à davantage de remises en question que l'on renouera le lien avec nos lecteurs alors que 76 % des Français répondent ne plus avoir confiance dans les médias. Je crois que l'on s'honore toujours à reconnaître ses erreurs.

Comment les "lynchés" se reconstruisent-ils ? Certains se font oublier, d'autres, comme Julie Graziani qui avait fait scandale pour ses propos sur une mère célibataire, retournent rapidement sur le ring...

Chacun essaie de trouver du sens, et une trajectoire pour s'en sortir. Certains passent par un parcours de rédemption, en assumant ou en expliquant leurs positions, d'autres décident de disparaître et de se reconstruire à l'abri des regards.

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Mais les inégalités sociales comme familiales sont fortes. Dans un premier temps, Mennel a vu sa famille lui tourner le dos, estimant qu'elle n'aurait jamais dû participer à une émission de divertissement "contraire à leurs valeurs" . Vu son succès à The Voice et alors qu'on lui promettait la signature sur un label de musique, elle avait même renoncé à son job d'enseignante. À 23 ans, elle s'est retrouvée sans rien et sans aucun soutien. Personne ne lui a tendu la main. Moi, j'ai vécu cette violence mais j'ai eu la chance d'avoir un entourage qui m'a soutenu et une grande maison d'édition qui m'a fait confiance pour mener à bien cette enquête. Mais il y a plein de gens cloués au pilori qui ne s'en sortent pas et n'ont pas les clefs pour se faire oublier ou se reconstruire.

En 2017, Michel Houellebecq avait envoyé un texto à Mehdi Meklat : "On se remet toujours de ses polémiques". Aujourd'hui, il est plus pessimiste, vous confiant qu'il y a "de moins en moins de pardon"...

Alors qu'il est l'un des écrivains français les plus célèbres au monde, Michel Houellebecq m'a confessé qu'il a "survécu socialement". Cela montre que tout le monde est terrorisé face aux réseaux sociaux. Dans un tout autre registre, la chanteuse Taylor Swift, une icône qui vend des millions d'albums, a fait part de ses idées noires, et expliqué qu'elle a mis beaucoup de temps à se remettre de la violence numérique déployée contre elle. Même des gens qu'on croit sur un piédestal peuvent être fragilisés par ces campagnes en ligne.

Pensez-vous comme Houellebecq que nous sommes passés de "l'amour de la liberté à celui de la servitude" ?

Il est angoissant de savoir que sur Internet, chaque fait et geste peut faire l'objet d'une évaluation. Il n'y a plus de place pour l'erreur. Or l'erreur est humaine. Le problème, c'est qu'avec Internet qui garde traces de tout, vous êtes réduit à cela. L'actrice Jameela Jamil s'est prononcée contre la "cancel culture" en expliquant que cette recherche de la pureté morale n'a pas de sens. À ses yeux, il vaut mieux se focaliser sur les progrès de chacun plutôt que sur nos fautes passées. Elle a confié qu'il y a dix ans, elle aurait pu elle aussi être "annulée", mais qu'elle ne serait ainsi jamais devenue une militante pour les droits des femmes. On ne peut pas essentialiser les personnes en les réduisant à leurs erreurs. Nous sommes qu'aux prémices de nos vies connectées. A un moment, les utilisateurs vont demander aux géants du numérique d'évoluer, car ce n'est pas possible de traîner un tombereau de casseroles jusqu'à ses 70 ans. Il faut que les réseaux sociaux acceptent un droit à l'oubli, et surtout que Google, qui agit comme un tribunal parallèle, ne puisse plus décider de qui a le droit à l'amnésie ou non. Aujourd'hui, les pouvoirs publics sont impuissants face aux Gafam, la CNIL est débordée et c'est une question bien trop sous-estimée.

Que pouvons-nous faire à titre individuel ?

Au gré de nos convictions et histoires personnelles, nous pouvons tous facilement basculer dans le camp des lapidés comme des lapidateurs. Mais nous avons aussi tous le pouvoir, à notre petite échelle, de changer les choses. Plutôt que de tout le temps mettre en avant nos affections tristes et nos colères, on peut aussi parfois souligner des choses plus positives, faire preuve d'empathie. Quand quelqu'un prend un "shitstorm" sur Twitter, avant de rajouter sa petite blague, on peut peut-être réfléchir. Les humiliations publiques ont été abolies en 1848 car on considérait que cette peine "flétrit à jamais le condamné et lui ôte, par sentiment de son infamie, la possibilité de la réhabilitation". Ce rituel théâtral se bornait à un quartier et à une certaine durée. Tandis qu'aujourd'hui, avec le numérique, il n'y a plus ni limite temporelle ni géographique qui vient restreindre le châtiment. Si l'on est couvert de honte sur les réseaux sociaux, déménager ne sert plus à rien. Je pense qu'il est important que chacun prenne conscience de cela.

Quelle est votre situation actuelle ?

J'ai perdu mon emploi, mais je continue d'exercer mon métier avec ce livre. Cette enquête représente plus d'un an de travail, une centaine d'entretiens, et propose une analyse en profondeur du phénomène de mort sociale suite aux lynchages en ligne. Cette haine qui s'exprime sur les réseaux sociaux est malheureusement devenue un sujet d'actualité incontournable, et sans doute l'un des enjeux sociétaux majeurs de ces prochaines années. Oui, je regrette d'avoir réalisé ce fameux canular téléphonique, évidemment, puisqu'il a blessé quelqu'un. J'ai d'ailleurs longuement échangé avec cette personne, pour comprendre la façon dont elle l'avait reçu, vécu, pour comprendre où j'avais fauté, et je m'en suis platement excusé... Toutefois, perdre son poste pour un canular réalisé sept ans plus tôt, à cause d'un emballement médiatique aveugle n'est pour moi que la cristallisation des dérives de notre époque. Aujourd'hui, la seule procédure judiciaire en cours me concernant, est celle que j'intente contre mon ancien journal pour licenciement abusif. Le jugement doit avoir lieu au début de l'année prochaine. J'espère pouvoir laver mon honneur.

La Haine en ligne, par David Doucet. Albin Michel, 240 p., 18,90 ¤. Parution le 30 septembre.

Droit de réponse du Printemps Républicain

"Mis en cause par les propos de David Doucet lors d'un entretien publié sur votre site en ligne et intitulé "Exclusif. David Doucet : "Si l'on continue, tout le monde finira par être lynché"" paru le 28 septembre 2020, le Printemps Républicain entend apporter les précisions suivantes.

Dans cet article, Monsieur David Doucet évoque la polémique qui était née à la suite du passage de la chanteuse Mennel dans l'émission The Voice, en ces termes : "Dans le cas Mennel, cette chanteuse révélée par l'émission The Voice, mais dont on avait déterré des propos polémiques sur des attentats sur son compte Facebook, les boycotteurs étaient des militants du Printemps républicain, voire de l'extrême droite".

Le Printemps Républicain est régulièrement accusé sans fondement d'avoir été à l'origine du départ de cette jeune chanteuse de l'émission The Voice.

Une bonne fois pour toute, nous voulons dire qu'il n'en est rien.

La seule expression publique de notre association sur cette question est un article publié sur Facebook le 10 février 2018 intitulé "Mennel : la liberté ne s'use que si l'on censure".

Dans ce texte nous indiquions que nous n'avions pas obtenu "le départ forcé de Mennel, la jeune candidate de The Voice, pour la simple et bonne raison que nous ne l'avons ni demandé, ni souhaité".

Le Printemps républicain souhaite rappeler que depuis sa création, il n'a eu de cesse de dénoncer et combattre les extrémismes de toute part, et les dérives identitaires à gauche comme à droite. C'est ce que nous appelons la "tenaille identitaire".

Dans l'affaire Mennel, telle était notre position. Nous écrivions ceci : "Cette jeune femme est sans doute la pièce la plus authentique de cette farce où tout, absolument tout, sonne faux : une Française de vingt ans qui chante mieux que bien, aux traits innocents, et aux idées complotistes choquantes, irréfléchies et hélas si banales. Une jeune chanteuse qui porte turban et qui est musulmane : c'est bien assez pour actionner la tenaille identitaire, avec d'un côté ceux qui veulent la faire taire, non parce qu'elle a dit des choses inacceptables, mais du simple fait de sa religion, et de l'autre, ceux qui l'excusent par avance et la soutiennent sans examen, pour la même raison, parce qu'elle

est musulmane, et qu'en conséquence, quoi qu'elle dise et fasse il faudrait la défendre. Triste débat, ou plutôt triste confiscation de tout débat".

Cette position a toujours engagé le Printemps Républicain.

Le Printemps républicain n'a en aucune manière appelé à un quelconque boycott de la jeune chanteuse, il a ,en revanche, et à raison, dénoncé et interrogé l'inquiétante évolution chez la jeunesse d'une pensée complotiste et d'un repli identitaire.

Le Printemps républicain tenait donc à rétablir un certain équilibre par ce droit de réponse."