L'Express : "Hourra ! Le peuple des Etats-Unis est en ébullition" a salué Jean-Luc Mélenchon sur son site, avant de se réjouir d'une "gilet-jaunisation (...) entrée au coeur de l'Empire". Peut-on se féliciter d'une telle situation après la mort de George Floyd ?
Raphaël Enthoven : Comme souvent, les tribunes de Mélenchon renseignent sur l'humeur du tribun, plus que sur l'état du monde. Or, son humeur est la même depuis 2017. Mauvaise. Ronchon Mélenchon. A dire vrai, en trois ans, après avoir dilapidé d'un coup son capital de sympathie en se prenant pour la République au lieu de se soumettre à la loi, Saint-Jean-Luc est passé de la mauvaise humeur à l'humeur mauvaise de celui qui, voyant s'éloigner l'horizon de sa gloire, se trouve réduit, faute d'incarner l'avenir, à prédire l'apocalypse, applaudir la sédition, défendre des factieux, dénoncer des complots imaginaires, cracher sur des élus, justifier la violence illégitime et répandre, de sa plume, autant qu'il peut, les gouttes d'huile qui lui restent sur un feu dont il n'espère même plus tirer les marrons...
Certains politiques entrent dans l'Histoire parce qu'après avoir accompli de grandes choses, ils sont partis au bon moment. D'autres, à l'inverse, accèdent à la postérité parce qu'après avoir tout échoué, ils persistent à s'accrocher au manche et s'éteignent de leur vivant. Il n'est pas dit que les seconds soient moins légendaires que les premiers. On aurait pu se souvenir de Mélenchon comme d'un héros de la République (parmi d'autres) et il restera comme un avatar (parmi d'autres) de Pierre Poujade ou du général Boulanger. C'est déjà ça.
Comment interprétez-vous la posture de protestation contre les violences policières à l'encontre des Noirs popularisée par le footballeur américain Colin Kaepernick?
"Take a knee" est d'abord le geste de Martin Luther King qui prit le temps de la prière, aux cotés d'autres défenseurs des droits civils, le 1er février 1965, devant le Palais de Justice du Comté de Dallas (Alabama). Et il est essentiel de rappeler qu'il prie à cet instant. Autrement dit : qu'il ne se soumet qu'à Dieu. Car en cela, sa révolte est d'abord un amour, son humilité est un courage et sa génuflexion n'est qu'une meilleure façon de redresser la tête. Qui s'agenouille devant Dieu sait aussi s'insurger contre le mal que l'homme fait à l'homme : "Au coeur de ma révolte, écrivait Camus, dormait un consentement. " Au-delà des lois iniques, et d'une justice humaine qui croit se bander les yeux alors qu'elle est aveugle, il y a LA Justice, et le sentiment d'obéir à la nécessité quand on se décide à changer le monde. C'est en consentant à LA justice (divine) que Martin Luther King trouve la force de s'opposer à l'injustice légale. Camus encore (en substance) : c'est parce qu'il dit oui que l'homme révolté est en mesure de dire non. Le geste de Martin Luther King est la belle version d'Antigone (qui refuse la loi des hommes et se sacrifie au nom d'une loi supérieure, en bravant l'injuste interdiction d'enterrer son frère) : sa foi est, pour le meilleur, la source vive d'un courage qui défie l'injustice, qu'aucune menace n'intimide et qu'aucune police n'ébranle.
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C'est dans ce sillage, sublime, que s'inscrit Colin Kaepernic qui, aux dépens de sa carrière, choisit (lors d'un match de préparation de la NFL) de s'agenouiller pendant l'hymne américain. La colère dont il témoigne est aux antipodes de la haine : "Je ne suis pas antiaméricain. J'aime les Etats-Unis (...) Je veux aider à rendre l'Amérique meilleure." En somme, Kaepernic refuse d'aimer son pays aux dépens de la justice elle-même. Camus, toujours : dans les Lettres à un ami allemand, le philosophe écrit "je voudrais pouvoir aimer mon pays tout en aimant la justice. Je ne veux pas pour lui de n'importe quelle grandeur, fût-ce celle du sang ou du mensonge. C'est en faisant vivre la justice que je veux le faire vivre. " De fait, c'est mal aimer son pays que d'en gommer les infamies. C'est trahir sa nation que d'en masquer les crimes. Tout comme Martin Luther King affirmait paradoxalement la liberté en s'agenouillant devant Dieu, Kaepernic défend paradoxalement son pays en dénonçant ses crimes et en s'inclinant devant ses victimes. Son patriotisme est, à tous égards, plus respectable (et plus aimant) que les érections patriotiques d'un président qui croit défendre son pays quand il veut "virer" les "fils de pute" qui osent le critiquer.

Colin Kaepernick (San Francisco) avec ses coéquipiers, manifeste contre les violences policières avant d'affronter les Dallas Cowboys à Santa Clara, le 2 octobre 2016
© / afp.com/Thearon W. Henderson
C'est le même amour de son pays, exigeant et soucieux de justice, qui porta Willy Brandt à s'agenouiller devant le Mémorial du Ghetto de Varsovie en demandant pardon pour les crimes de l'Allemagne pendant la seconde guerre mondiale. A ceci près que, tout comme les policiers américains qui, depuis quelques jours, à travers tout le pays, se mettent à genoux devant les manifestants, le chancelier ouest-allemand s'agenouillait en qualité de "responsable" et non plus de victime.
Aucun Blanc n'est responsable, en tant que Blanc, du crime raciste d'un autre Blanc
Et faites-vous une différence entre les génuflexions de Martin Luther King, de Kaepernic, de Willy Brandt ou des policiers américains, et celle des Blancs qui ont cru bon de s'agenouiller devant les Noirs de leur quartier (ou de leur immeuble) pour leur demander pardon ?
La différence est considérable. Qu'un athlète se sente responsable des injustices dont son statut le préserve, qu'un chancelier se sente responsable des atrocités commises par ses prédécesseurs nazis (et néanmoins élus), qu'un policier ait honte, en tant que policier, de voir un collègue assassiner un homme dans la rue, c'est une évidence. Dans les trois cas, la génuflexion est une élévation, une extension du domaine de la responsabilité aux hommes qui savent souffrir des douleurs qu'ils n'ont pas infligées ou qui leur ont été épargnées.
Mais qu'un Blanc ait honte, en qualité de Blanc, du crime raciste d'un autre Blanc, c'est une connerie. Pour une raison simple : on ne choisit pas la couleur de sa peau. Et, à moins d'avoir joui sans s'en indigner, en tant que Blanc, des privilèges d'une loi raciale (ce qu'on peut dire de certains Afrikaners ou de certains Américains jusque dans les années 60), aucun Blanc n'est responsable, en tant que Blanc, du crime raciste d'un autre Blanc. Il n'y a pas lieu de demander pardon à qui que ce soit, à ce titre.
Pour autant, ceux qui voient là-dedans du "racisme inversé" vont trop vite en besogne. Car l'Histoire existe, et elle doit peser dans l'évaluation d'une image : on ne peut pas mettre sur le même plan des Blancs qui s'agenouillent devant des Noirs et des Noirs qui s'agenouillent devant des Blancs. Des siècles d'esclavage et de tortures ne sont pas comparables à ce genre de cérémonies qui s'achèvent en général par une prière commune, où tout le monde est à genoux. Reste que, sans être le reflet des Noirs que leurs esclavagistes mettaient à genoux, les Blancs pénitents offrent une image détestable, dont la hideur saute aux yeux quand on la dépouille de ses bons sentiments.
C'est-à-dire ?
Que font des Blancs qui s'agenouillent devant des Noirs pour leur demander pardon ? Ils se reprochent d'avoir jusque-là bénéficié, à leur insu, de droits qui étaient refusés à leurs frères de couleur. Or, ces "droits", s'il existent, ne sont pas légaux. La ségrégation est révolue depuis longtemps aux Etats-Unis. Les "droits" dont ils parlent sont des usages, des moeurs, des pratiques et toutes les manies d'une société dont les couleurs se sont toujours vécues comme séparables. Il y a peut-être tout à changer dans la société américaine, mais il n'y a rien à abolir ici. L'ennemi n'est pas une loi. L'ennemi est une attitude. Et contrairement à une loi injuste qu'on peut abroger, une attitude est indéfiniment renouvelable. Il y aura toujours des Blancs racistes et des flics violents. De sorte que le sentiment d'un "racisme systémique" trouvera toujours, dans une sortie déplorable ou dans un crime abject, une raison d'être et de s'enflammer. Pour le dire autrement : la faute dont les "Blancs" croient endosser le fardeau est très exactement insoluble. Elle ne se dissout pas dans un changement qu'on pourrait identifier et qui permettrait de passer à autre chose. Au Blanc qu'on accuse (ou qui s'accuse) en tant que blanc d'être le complice de l'oppression systémique des noirs, aucune rédemption n'est promise. La plainte est infinie.
Comment pouvez-vous dire qu'aucune rédemption n'est promise, alors que l'enjeu est précisément de demander et d'obtenir le pardon des Noirs ?
Que font des Noirs qui reçoivent, debout, les supplications et les macérations de leurs frères blancs ? Et qui accordent leur pardon à des gens dont le crime n'est pas d'être coupables mais d'être blancs ? Ils accréditent l'idée que leur couleur est une faute. Ils se conduisent comme les gens qui disent "je ne déteste pas les homosexuels puisque j'ai en moi une grande faculté de pardon" (Christine Boutin). Le but d'un tel pardon n'est pas le pardon. Le but d'un tel "pardon" est d'étendre la culpabilité à l'infini, d'ancrer l'idée que la couleur des autres est une faute universelle (pour le dire comme l'impitoyable loup de La Fontaine : "Si ce n'est toi, c'est donc ton frère. - Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens...") et d'ajouter à la misère du pénitent la splendeur de leur propre clémence. Qui dit "je te pardonne" au type qui n'est pas coupable ne pardonne rien du tout, mais fabrique de toutes pièces une culpabilité infinie dont lui seul, par la grâce du pardon qu'il adore accorder, se trouve créditeur.
Donc, c'est une inversion du rapport de forces, qui ne résout pas le problème ?
Pas seulement. Dans ce combat déguisé en déclaration d'amour, les pénitents blancs n'ont pas dit leur dernier mot. Car de même qu'on écrase celui qu'on pardonne, on continue de traiter en enfant celui dont on implore le pardon. Que laissent-ils entendre, ces gentils blancs, en se sentant eux-mêmes coupables des crimes d'un autre blanc ? Qu'ils sont encore, en tant que blancs, responsables des malheurs de la communauté noire, qu'en somme ils sont de mauvais maîtres dont les anciennes victimes ont raison de se sentir irresponsables. Sous la génuflexion des Blancs, c'est la condescendance qui s'exprime. Sous cette pénitence monocolore, c'est encore le paternalisme qui parle. Bref, sous le spectacle merveilleux de gens qui se promettent de s'aimer, sous la contrition des repentants qui reçoivent l'absolution des mains de leurs victimes présumées, on assiste en vérité à la continuation de la guerre, sous d'autres formes, entre des communautés qui se prennent pour des identités. Toutes les conditions de la haine sont réunies dans cette image irénique. Tous les éléments du problème se trouvent à vif dans ce moment qui se vit comme une solution. En tout cas, on est bien loin de Martin Luther King, de sa génuflexion libératrice et, surtout, de "l'armée bi-raciale" qu'il appelle de ses voeux...
Chaque fois qu'un comité mélange les termes de "justice" et de "vérité", c'est que la vérité lui déplaît...
Le comité Adama a importé l'émotion suscitée par la mort de George Floyd en organisant une manifestation de 20 000 personnes devant le Palais de Justice, interdite pour des motifs sanitaires. Au-delà des cas distincts d'Adama Traoré et George Floyd, les situations en France et aux Etats-Unis sont-elles comparables ?
Il faut faire la différence entre les gens qui, de bonne foi, redoutent que la France ne devienne l'Amérique, et défilent (à bon droit) dans le but de conjurer cette possibilité, et certains organisateurs de la manifestation qui, en toute mauvaise foi, aimeraient que ce soit le cas, et rêvent que les situations soient identiques. Car elles ne le sont pas.
D'abord, quoiqu'on pense du "plaquage ventral", en l'absence d'images, et face à des expertises contradictoires, nul n'est en mesure, techniquement, à l'heure où nous discutons, d'affirmer qu'Adama Traoré a subi un sort comparable au martyre de George Floyd. Dans ces conditions, crier que c'est la "même chose", c'est faire offense à la mémoire des deux, en instrumentalisant la mort du premier, et en minorant, de fait, le calvaire du second.
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Mais surtout : même si c'était le cas, même si Adama Traoré était tombé, comme c'est arrivé à Malik Oussekine, sur des policiers manifestement meurtriers, il n'y aurait pas moins de différences entre les Etats-Unis, où le communautarisme et l'attribution de droits spécifiques répondent au racisme (comme si le favoritisme rectifiait la haine, alors qu'il l'alimente), et notre sublime République, dont la raison d'être est de ne pas entrer dans ce jeu de miroirs, et dont la survie dépend de la capacité à ne pas céder à un engrenage où la haine répond à la haine, et l'identitarisme répond au racisme.
Le problème en France vient du fait qu'il existe objectivement des discriminations (sociales, morales et ethniques) à l'embauche, à la location ou à l'entrée des boîtes de nuit, mais que, comme par ailleurs, en République, sur le papier, "l'identité" sexuelle, religieuse ou ethnique n'est pas une sorte de handicap qui ouvre l'accès à des droits spécifiques, les gens qui sont victimes de discrimination ont l'impression - et en un sens à juste titre - que l'Etat les abandonne à leur sort. Et ils demandent à la loi de corriger ce qu'elle corrige déjà (mais qu'elle peine à rectifier en profondeur) en faisant du racisme un délit. En somme, ils demandent à la loi d'aller plus loin que l'affirmation abstraite de l'égalité entre tous les citoyens, pour s'en prendre à nos consciences de blancs et en extirper le racisme à la racine. Seulement, pour ce faire, pour qu'ils aient le sentiment que la loi s'attaque au "racisme systémique" en tuant nos "moeurs coloniales", il faudrait supprimer la présomption d'innocence, il faudrait systématiquement condamner pour racisme toute personne refusant un logement ou un emploi à une personne de couleur, imposer une parité sur fond de mélanine, et nantir légalement certains Français de privilèges qu'on refuserait aux autres. Bref, nous cesserions collectivement, et légalement, d'être libres et égaux. Comme tous les extrémismes dopés aux bons sentiments, ces adeptes croient démocratiser notre démocratie en la présentant comme un "Etat totalitaire et esclavagiste", alors qu'en demandant à la loi de corriger des consciences ou de réprimer des réflexes, c'est très exactement une dictature qu'ils appellent de leurs voeux.
Si la "communauté juive", par exemple, avait raisonné comme les manifestants du 2 juin, elle aurait vu dans les assassinats de Mireille Knoll, d'Ilan Halimi ou de Sarah Halimi l'expression d'un "antisémitisme systémique", et dans les atermoiements du Parquet la preuve qu'il n'y a aucune différence entre le régime de Vichy et la République. Or si, comme la négrophobie, l'antisémitisme est viscéral et éternel en France, il n'est pas douteux qu'il vaut mieux y être Juif (ou Noir) en 2020 qu'en 1940. Et que, si combat il y a, c'est un combat judiciaire et juridique qu'il faut mener. En France, l'antisémitisme est virulent, mais un policier juif n'est pas vu pour autant par d'autres Juifs comme un "vendu" qui travaille avec "l'Etat antisémite".
Vous faites référence à la vidéo virale du policier noir que certains manifestants du 2 juin ont traité de "bounty" et de "vendu"...
Au début de son sketch sur le "CRS arabe", mimant un poivrot franchouillard, Coluche fait valoir qu' "un bougnoule, c'est toujours un bougnoule, même en CRS". Quelle différence avec les manifestants qui disent "Un flic, c'est toujours un flic, même noir" ? Comme, sous prétexte de "convergence des luttes", la guerre des races a remplacé, à gauche, la guerre des classes, la police qui a longtemps été présentée comme le bras armé d'un "Etat bourgeois" est devenue, aux yeux des mêmes et de leurs successeurs, le bras armé d'un "Etat raciste". Un tel dogme a besoin d'un sophisme. Le sophisme est : il y a des crimes racistes dans la police française (ce qui est incontestable), donc LA police française est "systémiquement" raciste (ce qu'une grande majorité d'interpellations démentent). Un tel raisonnement n'est pas un raisonnement, mais l'érection illégitime de cas particuliers en une vérité générale et a priori qui ne voit dans les contre-exemples aucune objection mais qui, en revanche, à chaque drame, s'exclame "je vous l'avais bien dit !"
En cela, il est symptomatique que le comité "Justice et vérité pour Adama" reprenne le nom du "Comité pour la vérité et la justice" crée par les maoïstes François Ewald et Serge July au moment de l'affaire de Bruay-en-Artois. Le but d'Ewald et July, à l'époque, était d'appeler au lynchage, et d'ancrer dans les consciences, à coup de témoignages de procès d'intention ("Il n'y a qu'un bourgeois pour faire ça") et grâce aux sales méthodes du juge Pascal (qui, opposé au secret de l'instruction, diffusait les photos de l'arrestation du coupable présumé), le sentiment que le notaire Pierre Leroy était "par définition" le meurtrier de Brigitte Dewevre. Or, quel est le but du nouveau comité "vérité et justice" ? D'ancrer dans les consciences, à coup de manifestations aux slogans abstraits ("Pas de justice, pas de paix !") le sentiment que la police française est raciste et meurtrière. Chaque fois qu'un comité mélange les termes de "justice" et de "vérité", c'est que la vérité lui déplaît, et qu'il appelle "justice" l'autre vérité, la vérité qu'il exige, que cette "vérité" soit vraie ou non.
Reste qu'au-delà de sa sottise, le geste de traiter de collabo un flic noir est, de la part des manifestants, parfaitement contradictoire. Comment peuvent-ils déplorer la sous-représentation des Noirs dans les médias ou dans la fonction publique, tout en tenant un policier noir pour un vendu ou un "bounty" (noir dehors, blanc dedans) ? Là encore, le problème qu'ils posent est insoluble ! Comme une houle qui ne croise aucun récif, une telle plainte - qui laisse le choix entre le sentiment de ne pas être représenté et l'exclusion de ceux dont la carrière invalide ce sentiment - s'est arrangée pour ne rencontrer aucun obstacle sur le chemin de sa colère, et pour balayer comme autant d'apparences trompeuses et de trahisons discrètes l'ensemble des objections qu'elle reçoit.
On peut le comprendre : le problème des manifestants n'est pas que la France soit raciste. Leur problème est qu'elle ne l'est pas suffisamment. Et que, loin d'être l'avant-garde d'un monde meilleur, ils sont les fossoyeurs d'une démocratie qui n'a rien contre eux. On a tort, en cela, de qualifier de "débordements" les incidents qui ont émaillé ce rassemblement car, sans être planifiée bien sûr, la violence est inscrite dans l'esprit-même d'un telle manifestation. Pour une raison simple : celui qui manifeste contre un (imaginaire) "Etat raciste" ne vit pas sa propre violence comme un crime mais comme un geste libérateur. En réalité, plus que libératrice, la violence est créatrice. Comme le pardon du Noir au Blanc a aussi pour but de fabriquer l'éternelle culpabilité de ce dernier, la violence du manifestant ne sert qu'à témoigner de la violence qu'il a subie. Plus on casse des vitres, plus cela signifie qu'on est la victime d'un Etat raciste. Comme dit Virginie Despentes dans sa "Lettre à ses amis blancs" : "Comme si la violence ce n'était pas ce qui s'est passé le 19 juillet 2016. Comme si la violence ce n'était pas les frères de Assa Traoré emprisonnés..." C'est l'un des paradoxes, et pas le moindre, de l'hyper-démocratie victimaire où chacun voit ce qu'il veut : la violence réelle est masquée par la violence dont elle se prétend la conséquence... Pour le dire simplement : si je vous agresse, ça veut dire que VOUS êtes coupables et que JE suis victime, et que, pour cette raison, vous devez me comprendre avant de me juger, sous peine d'être un fasciste ! C'est parfait.
Virginie Despentes érige sa propre cécité en perception universelle
Camelia Jordana n'a pas tort de dire qu'il arrive, en France, d'être massacré par la police pour "nulle autre raison que sa couleur de peau". Car une telle chose est déjà arrivée. Et arrivera de nouveau. Rarement. En revanche, Madame Jordana a tout à tort, à mon avis, d'en faire une loi, et d'ériger de rares tragédies en considérations générales sur l'âme du flic Français. Le problème n'est pas ce qu'elle dit, mais la valeur de vérité absolue qu'elle donne à ce qui (en ce qui la concerne) n'est même pas un témoignage. Car ce faisant, tout comme les blancs pénitents ou les manifestants du 2 juin, elle raisonne à l'envers : son diagnostic n'est pas un diagnostic mais une vérité a priori qui, pour cette raison, se donne comme infalsifiable. Comment voulez-vous contredire un sentiment ? Comment voulez-vous dire qu'elle a tort à une personne qui prend son impression pour la règle ? Un sentiment qui se prend pour une vérité dégénère inévitablement en dogme. Et un dogme est immunisé contre les objections. En particulier un dogme bien-pensant qui, pour devancer les coups, présente toute objection comme une abjection : si vous dites que Camelia Jordana a tort, c'est que vous fermez les yeux sur la violence que vous ne subissez pas. Bing. Que répondre à ça ? Camelia Jordana s'est proposée de débattre avec le ministre de l'Intérieur en personne, mais elle n'a pas ouvert le débat, elle a tué le débat en le réduisant à la défense (ou l'attaque) d'une opinion péremptoire ! Si, dans les échanges qui ont suivi ce qu'elle a dit, chacun est resté fermement campé sur son catéchisme et, loin de dialoguer, les antipodes n'ont fait qu'affirmer leur détestation mutuelle, c'est que les conditions du débat étaient absentes du débat. Débattre, ce n'est pas présenter ce qu'on croit comme une vérité absolue, pour mettre les autres, ensuite, au défi de nous donner tort. Débattre, c'est douter de ce qu'on croit au point d'écouter un autre discours que le sien. Peine perdue.
Dans sa "Lettre adressée à mes amis blancs qui ne voient pas où est le problème...", Virginie Despentes a développé la notion de "privilège blanc" : "Car le privilège, c'est avoir le choix d'y penser, ou pas. Je ne peux pas oublier que je suis une femme. Mais je peux oublier que je suis blanche. Ça, c'est être blanche. Y penser, ou ne pas y penser, selon l'humeur". Que pensez-vous de cette notion ?
Si Virginie Despentes se promène dans les rues de Dakar, Bamako ou Kingston, elle aura plus de mal à oublier qu'elle est blanche. Est-ce à dire que le Sénégal, le Mali ou la Jamaïque sont racistes ? Et que les Noirs y sont privilégiés ?
Il y a d'autres choses, plus intéressantes, dans sa lettre. D'abord, cette phrase en apparence absurde : "En France nous ne sommes pas racistes mais je ne me souviens pas avoir jamais vu un homme noir ministre." Les gens qui lui ont répondu en dressant la liste de tous ceux, de Gaston Monerville à Sibeth N'Diaye, dont le parcours contredit Virginie Despentes, commettent deux erreurs. La première est de rentrer dans son jeu, et de compter les noirs ministres (comme on compte les noirs à la télé, ou à la cérémonie des Césars), autrement dit : de transformer la couleur en critère d'évaluation. L'autre erreur est de la prendre au sérieux. Virginie Despentes n'est pas née demain. Elle sait très bien qu'il y a eu et qu'il y a des ministres "noirs" dans un pays où la couleur n'est pas une compétence. Seulement, elle ne les "voit" pas. La couleur de leur peau est masquée par leur costume républicain. Pour le dire simplement : puisqu'être noir empêche d'être ministre dans notre "France raciste", alors en devenant ministre, un noir cesse d'être noir. Comme le jour et la nuit, la fonction de ministre et la noirceur de la peau s'excluent aux yeux de la manichéo-daltonienne. On ne peut pas être l'un et l'autre. En cela, Virginie Despentes est bien fondée à dire qu'elle n'a "jamais vu" de ministre noir. Son erreur n'est pas de dire ce qu'elle sent, mais, comme Camelia Jordana, d'ériger sa propre cécité en perception universelle.
L'autre chose passionnante de cette lettre (dont je m'indigne que son auteure ne l'ait pas rédigée en écriture inclusive), c'est la comparaison qu'ose l'écrivaine entre Assa Traoré et Antigone. A première vue, elle n'a pas tort. Comme Antigone (qui brave la loi pour ensevelir son frère Polynice), Assa Traoré brave les institutions pour honorer la mémoire de son frère, le "premier homme" (Adama). Sauf que les deux situations et les deux héroïnes ne sont pas comparables. Du tout. Polynice, frère d'Antigone, n'est pas une (possible) victime de la police mais la victime de son propre frère, Etéocle, avec qui il s'est entretué devant les murs de Thèbes. Et nul ne menace, jusqu'à nouvel ordre, de "murer vivante" Assa Traoré si elle persiste à contredire la dernière expertise en date, comme Antigone fut murée vivante pour avoir enseveli son frère malgré l'interdiction de son oncle Créon, le roi de Thèbes. Enfin, comme le rappelle Despentes, "Antigone n'est plus seule. Elle a levé une armée. La foule scande : Justice pour Adama... " Mais Antigone à la tête d'une armée, ce n'est plus Antigone, c'est (peut-être) Créon !
"Qu'est-ce que j'en ai à foutre, moi, des Noirs ? disait Gary dans Chien Blanc. Ce sont des hommes comme les autres. Je ne suis pas raciste"
Ancienne directrice du Bondy Blog, Nassira El Moaddem s'est plainte à la suite de sa désinvitation d'un plateau de télévision parce qu'elle faisait "doublon" avec une autre militante antiraciste, Maboula Soumahoro. N'est-ce pas une illustration de la logique identitaire à l'oeuvre aujourd'hui ?
Oui, ce serait drôle si ce n'était désolant pour Madame El Moaddem, que BFM a traitée comme une vieille chaussette. Mais à toute chose, malheur est bon : une telle mésaventure est aussi l'occasion donnée, pour l'intéressée, de comprendre qu'elle est exactement la victime de la logique identitaire qui lui fait dire, ordinairement, qu'on devrait inviter les "concernés" sur les plateaux de télé, qu'on est mal placé pour parler des problèmes qu'on ne rencontre pas, et qu'en somme, la couleur des gens est en elle-même une compétence. A ce compte-là, dans un monde où la couleur (appelée "identité") est une garantie de l'opinion, il est normal qu'on désinvite Nassira El Moaddem au profit de Maboula Soumahoro, qui (aux yeux de certains) est une meilleure interprète dans le même rôle. Madame El Moaddem s'indigne qu'on lui dise que sa présence en plateau eût fait "doublon". Elle a raison. C'est scandaleux. D'autant qu'elle avait certainement d'autres choses à dire que Madame Soumahoro. Mais quand on invite les gens à raison de leur allure et non de leur compétence, on se moque de ce qu'ils ont à dire, et des nuances éventuelles. "Noire, arabe, on s'en fout, tant que ça fait concerné" se dit-on dans les rédacs attentives à draguer une clientèle identitaire... Bref, c'est l'arroseuse arrosée. Madame El Moadden, qui a souvent été la victime du racisme, est pour la première fois peut-être, victime du racialisme. J'avoue ne pas voir la différence entre les deux, mais c'est probablement que je ne suis pas concerné. "Qu'est-ce que j'en ai à foutre, moi, des Noirs ? disait Gary dans Chien Blanc. Ce sont des hommes comme les autres. Je ne suis pas raciste." Si les journalistes avaient lu cette phrase, peut-être se seraient-ils mieux conduits ?
Justement, que peut nous apprendre Chien blanc, le roman de Romain Gary sur le racisme et l'antiracisme ?
Tout. Toutes les idées, toutes les aberrations et tous les protagonistes de l'époque que nous vivons se retrouvent dans ce chef-d'oeuvre de Gary, qui revient sur les émeutes raciales en Amérique à la fin des années 60.
Les Blancs paternalistes et pénitents qui portent comme une tare la couleur de leur peau et n'ont pas assez de genoux pour se soumettre ni de cendres à se mettre sur la tête y feront connaissance avec leurs ancêtres, "libéraux engagés dans la lutte pour les droits civiques" qui organisent des réunions dans la maison d'un professeur d'art dramatique dont l'enjeu est d'informer les blancs riches (à qui on soutire de l'argent) du "degré atteint par la haine des blancs dans le psychisme des enfants noirs" et où, pour ce faire, on fait venir des enfants noirs qu'une dame blanche oblige à dire, à contre-coeur, devant des militants blancs émerveillés, qu'elle est une "sale blanche", une "diablesse aux yeux bleus", et qu'il la "hait plus que tout ". Les mêmes trouveront en Jean Seberg (avec qui Romain Gary est marié et vit dans une villa à Los Angeles) leur Sainte-Patronne : car tous les jours, dans sa villa, Seberg accueille et subventionne des cohortes de groupuscules racialistes qui lui font les poches tout en la persuadant qu'elle ne donnera jamais assez.
Les gens qui prennent la France pour l'Amérique gagneront à suivre le Narrateur, que son parcours conduit des émeutes sanglantes en Californie aux gentilles barricades de Mai 68, pour comprendre que toutes les grenouilles ne deviennent pas des boeufs.
Les théoriciens de la convergence des luttes et les sociologues avides d'excuser les prédations en cas d'émeutes raciales ou sociales trouveront dans la description de la "société de provocation" un hymne à leurs certitudes : "J'appelle société de provocation toute société d'abondance qui se livre à l'exhibitionnisme constant de ses richesses et pousse à la consommation par la publicité... tout en laissant en marge une fraction importante de la population..." Comment s'étonner, se demande Gary, si "un jeune noir du ghetto, cerné de Cadillac et de magasins de luxe, bombardé par une publicité frénétique" finit par se ruer à la première occasion sur "les étalages béants derrière les vitres brisées" ?
Enfin, les gens qui traitent de "vendus" les policiers noirs, qui confondent George Floyd et Adama Traoré, les doctrinaires d'un "Etat systémiquement raciste", bref, les gens qui croient qu'on corrige le racisme en inversant le rapport de forces entre deux communautés trouveront leur ancêtre véritable en la personne de Keys, le gardien de zoo dont tout le travail consiste, par la peur, à transformer un chien dressé pour tuer les noirs en un chien dressé pour tuer les blancs. C'est même l'humanité tout entière qui trouve un reflet sans appel dans la tragédie du berger Allemand Batka à qui son maître, Gary, veut apprendre à "mordre tout le monde" et "pas seulement les noirs", alors que Keys veut en faire un "chien noir. " Or, c'est Keys qui l'emporte, et au lieu de mordre (et d'aimer) tout le monde, Batka se met à mordre uniquement les Blancs. A l'issue de ces métamorphoses, ne sachant plus où donner des dents, et à l'image d'une République qu'on croit pacifier en la présentant comme une dictature, le chien meurt de douleur et d'indécision devant la porte de l'ancien maître qu'il n'arrive pas à vouloir mordre. Voici l'oeuvre de Keys. Et après lui, de tous les militants qui communautarisent le rapport de forces et croient que la haine autorise la haine : "Des Noirs comme vous, dit Gary, qui trahissent leurs frères en nous rejoignant dans la haine, perdent la seule bataille qui vaille la peine d'être gagnée."
