Le français populaire est moins sexiste que le français courant traditionnel, précise l'enseignant Christophe Rubin. Mais vouloir s'entêter à "féminiser" peut parfois aboutir à l'inverse de l'effet recherché, précise aussi cet agrégé de lettres.
La question de l'inégalité entre le féminin et le masculin dans la langue française donne souvent lieu à des avis tranchés. Pourtant, la réalité est plus compliquée : si des phénomènes linguistiques nets apparaissent quand on observe méthodiquement la place des mots les uns par rapport aux autres, ils ne vont pas tous dans le même sens.
Cinq questions simples - mais incontournables - devraient pouvoir éclairer ce qui, dans notre langue, est sexiste et ce qui ne l'est pas. D'où vient le genre masculin en français ? Comment fonctionne le système de désignation des personnes des deux genres en français standard ? Est-ce la même chose en français populaire traditionnel ? Si les femmes ont longtemps dû porter des noms de métiers ou de fonctions au masculin, les hommes n'ont-ils pas été concernés également par cette apparente incohérence ? Et la l'écriture inclusive, est-elle viable ?
Le genre masculin en français ne descend pas que du genre masculin en latin
Les deux genres du français - féminin et masculin - descendent (par évolution continue du langage parlé) des... trois genres du latin : féminin, neutre et masculin. L'opposition habituelle entre le féminin et le masculin est donc un faux-semblant, puisque le masculin en français reprend à la fois l'héritage latin du masculin et celui du neutre.
Pourquoi le neutre a-t-il été abandonné ? Les Gallo-Romains étaient-ils plus misogynes que les Romains d'Italie et voulaient-ils que "le masculin l'emporte" ? Non : c'est simplement parce que les peuples conquis par les Romains ont parlé un créole du latin, forcément simplifié en tant que langue seconde - avant de devenir la langue première lorsque les Gaulois ont commencé à abandonner leur ancienne langue celtique.
Rapidement, les trois genres se sont alors réduits à deux, tout simplement parce qu'une majorité de locuteurs gaulois n'ont pas retenu l'ensemble d'un système grammatical différent du leur et ont, donc, simplifié à leur façon cette langue nouvelle qu'ils s'efforçaient de parler pour se faire une place dans la société gallo-romaine.
Le transfert du neutre au masculin n'a donc pas essentiellement été une question de misogynie. N'y a-t-il pour autant pas de sexisme dans le lexique français ?
L'étude de la désignation de base des personnes selon leur genre devrait permettre de voir si sexisme il y a et, si c'est le cas, où il se situe. Il est important de distinguer le français standard ou soutenu du français populaire. Dans les deux cas, il est intéressant d'observer les habitudes linguistiques anciennes - qui existaient en partie dès le Moyen Age - plutôt qu'une façon de parler trop récente donc peu significative. L'objectif est en effet de comprendre la logique globale d'un héritage linguistique. Commençons donc par comparer la désignation des individus masculins et féminins en français standard ou soutenu traditionnel.
Une comparaison embarrassante en français standard ou soutenu traditionnel
Si un enfant est désigné par rapport à ses parents, c'est leur fille ou leur fils, avec une symétrie fonctionnelle et formelle (la racine est commune, avec une marque de féminin ou de masculine) ; en revanche, si l'enfant est désigné dans l'absolu, sans repère relationnel, on parle d'un garçon ou d'une fille. On remarque alors une dissymétrie du point de vue des parents : leur fils est vu comme un garçon - avec un mot spécifique - mais leur fille est vue comme... une fille. Le mot est alors le même et suggère toujours un rapport de dépendance : pour fille, on peut ajouter "de quelqu'un" mais pas pour garçon.
Même raisonnement pour la femme (d'un homme ou d'ailleurs d'une femme aujourd'hui) et pour le mari (d'une femme ou d'ailleurs d'un homme aujourd'hui) : si on veut désigner l'adulte dans l'absolu, le mari devient un homme, tandis que la femme reste une femme, avec toujours un implicite relationnel (femme "de quelqu'un") et l'économie d'un mot spécifique du côté féminin.
Ainsi, une personne de genre féminin est toujours désignée par des termes qui peuvent renvoyer à ses parents ou à son conjoint, réel ou virtuel, présent ou absent. D'ailleurs, pour ne pas être une demoiselle, une femme n'a pas d'autre solution que de trouver un homme lui apporte le statut de dame... À l'inverse, un homme adulte peut toujours être considéré comme un monsieur quel que soit son état - marié, célibataire, veuf ou divorcé. La désignation relationnelle reste possible : on peut parler d'un fils ou d'un mari, mais toujours en précisant explicitement de qui. Ainsi, on ne dira pas : "je joue au tennis avec un mari" ou "j'enseigne à des fils".
Le français populaire traditionnel sauve l'honneur
Nous avons vu que la désignation autonome est toujours possible au masculin mais n'existe pas au féminin en français standard ou soutenu : pour désigner une personne de genre féminin, le locuteur doit forcément la situer par rapport à sa famille ou à un homme : c'est une fille ou bien une femme, une dame ou bien une demoiselle. Sa désignation dépend donc du fait d'avoir déjà, ou pas encore, un mari. Pour passer du statut de garçon à celui d'homme, le changement d'âge suffit...
Si nous réalisons une étude équivalente pour le français qui était parlé par les paysans ou les ouvriers il y a quelques décennies (d'après des romans réalistes, des films, des chansons et d'autres enregistrements), la différence est frappante.
En français populaire traditionnel, la symétrie des genres se révèle parfaite. Un enfant, est une fille ou un garçon dans l'absolu comme pour les parents ; un adulte est une femme ou un homme, dans l'absolu comme pour le conjoint. Dans cet état de langue, "mon garçon" et "mon homme" seront les symétriques parfaits de "ma fille" et de "ma femme". Il suffit d'écouter Mistinguett chantant Mon homme (une chanson écrite et chantée à partir de 1920) pour s'en convaincre.
On ne peut donc que constater un grand écart, en termes de sexisme, entre un français populaire traditionnel et un français plus soutenu...
Les noms de métiers ou de fonctions sont-ils genrés ?
Il est important de distinguer deux types de cas, bien différents.
Si le nom de métier ou de fonction est construit avec un suffixe masculin (docteur, auteur, écrivain, adjudant...), même l'Académie française (institution fondée par Richelieu en 1634), a fini par accepter (en 2019) l'ajout d'un -e. Il ne s'agit en effet que de passer d'un suffixe masculin à un suffixe féminin. Il n'y a pas mort d'homme, si l'on peut dire...
Si le nom de métier ou de fonction est l'héritage direct d'un mot latin (féminin, neutre ou masculin), il est alors beaucoup plus artificiel de créer un autre mot (même si cheffe semble finalement faire sa place en parallèle de chef). D'ailleurs, si certains noms de genre masculin peuvent désigner aussi bien des femmes que des hommes (avec des connotations positives pour mannequin, modèle, esprit ou monarque), l'inverse existe également : un homme ne se plaindra pas d'être une sentinelle, une vedette, une célébrité, une sommité, une personnalité ; certains d'entre eux se complairont même dans le fait d'être une canaille, une crapule ou au contraire une victime. Chacun d'entre eux sera en tout cas une personne et il n'est pas nécessaire de créer un nouveau mot pour qu'un homme devienne "un person"...
Le fait d'inverser les rôles permet ainsi de se rendre compte qu'il serait artificiel de vouloir rectifier systématiquement des différences de genres dont la langue française a hérité. Certes, l'attribution d'un suffixe féminin à la place d'un suffixe masculin semble constituer une évolution de la langue compatible avec son histoire et avec les habitudes de ses locuteurs ; cependant, l'invention de mots nouveaux paraît absurde dans les autres cas. Il s'agirait même d'une confusion entre le genre du mot et celui de la personne désignée par le mot. Jusqu'où devrait-on alors aller pour faire coïncider le genre des mots avec le genre de ce qu'ils désignent ? Trouver un nouveau mot pour la grenouille mâle et un autre pour le crapaud femelle ?
Plus sérieusement, une telle démarche - visant à faire coïncider le genre des mots avec le genre de leur référent - consisterait finalement à revenir du genre au sexe dans la langue alors que tant de combats sociétaux ont voulu au contraire libérer le genre du sexe biologique dans la réalité sociale et psychologique.
L'écriture inclusive est-elle viable ?
L'écriture inclusive part d'une bonne intention : tenter de gommer de façon volontariste un héritage culturel et linguistique souvent misogyne.
Cette idée se heurte malgré tout à une tendance particulièrement robuste : la langue évolue généralement dans le sens d'une simplification... Et l'orthographe encore plus : ses réformes ont toutes voulu simplifier le système. Certes, il reste extraordinairement complexe, comme le montre la linguiste Nina Catach dans ses ouvrages universitaires ; néanmoins certaines complications et quelques cas particuliers ont disparu suite à ces réformes. Ce n'est justement peut-être pas la peine d'en rajouter...
Il semble en effet hasardeux d'ajouter une nouvelle graphie assez complexe (avec de nouvelles règles supplémentaires et même un nouveau signe de ponctuation : le point médian ou milieu), alors qu'une ressource existe déjà depuis longtemps : la langue française dispose de conjonctions de coordination. Si l'on considère (à juste titre) que parler des seuls "commerçants" pose problème, il suffit de préciser qu'on parle "des commerçants et des commerçantes", au lieu de créer un nouveau système orthographique avec commerçant·e·s. Une tribune collective de trente-deux linguistes avait souligné beaucoup d'autres problèmes liés à l'écriture inclusive, notamment le fait qu'elle mettait lourdement en évidence la distinction entre les genres au lieu de les inclure dans une globalité.
Terminons par un fait essentiel : le mouvement naturel d'une langue consiste à se développer pendant des siècles à l'oral avant d'être notée. Dans le cas de l'écriture inclusive, on introduit au contraire un langage écrit qui n'a jamais été prononcé par personne. Pourquoi ne pas écrire tout simplement ce qu'on prononcerait dans un propos oral de registre équivalent ?
Depuis Roland Barthes, beaucoup se sont demandé si la langue était ou non "fasciste". Pour qu'elle ne le devienne pas, il est important qu'elle reste libre et que ses règles - dont le nombre devrait diminuer plutôt qu'augmenter - se bornent à accepter, à recommander ou à éviter un certain usage, établi naturellement et progressivement dans une vraie parole vivante.
