L'Allemagne a fait récemment en matière de politique énergétique, militaire et économique des choix qui ont placé l'Europe devant le fait accompli. Au sein du concert européen, la France en particulier s'est plainte ouvertement du cavalier seul allemand, et des conséquences néfastes de cet égoïsme pour l'unité et l'avenir de l'Union européenne. Non seulement le gouvernement allemand semble avoir tourné le dos à la concertation européenne pour faire des choix radicaux (réouverture de centrales à charbon, investissements militaires massifs bénéficiant notamment aux fournisseurs américains, etc.), mais, en plus, l'influence allemande est soupçonnée de s'exercer au plus haut niveau de l'Europe, notamment à travers les choix systématiquement pro-allemands que ferait la patronne de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.

En France, il n'en a pas fallu davantage pour que mainte voix autorisée entonne la rengaine de la trahison allemande et enterre le couple franco-allemand, non sans rappeler que nous parlons avec une affection énamourée de "couple", quand les Allemands, froids et objectifs, parlent de "moteur". Le report de la rencontre franco-allemande de Fontainebleau et son remplacement par un simple déjeuner de travail entre le président de la République et le chancelier a alimenté cette hostilité bien connue.

LIRE AUSSI : Le "couple franco-allemand" est-il en état de mort clinique ?

L'antigermanisme qui affleure à l'occasion des turbulences que traverse l'Europe n'est pas nouveau. Il en dit hélas davantage sur nous, Français, que sur les Allemands, et trahit une conception de l'Europe qui me semble franchement dépassée.

Aggiornamento allemand

Ainsi, nous pouvons très légitimement considérer que l'Allemagne devrait nous informer, sinon nous consulter lorsqu'elle prend des décisions stratégiques, mais la réalité est crue : nous vivons une période de crise mondiale où il est de bonne démocratie de prendre des décisions qui soient d'abord favorables au peuple qui vous a élu, d'autant que ces décisions sont urgentes, complexes et parfois impopulaires. L'Allemagne s'est trompée lourdement sur Poutine. Son aggiornamento stratégique en matière énergétique et militaire contrevient à des décennies de doctrine enracinée dans les lendemains de la Seconde Guerre mondiale. On se souvient trop peu que bien des intellectuels allemands de premier plan ont exprimé au printemps leur opposition radicale à l'aide allemande à l'Ukraine : pour les Allemands, le pacifisme n'est pas un concept, mais une réalité vécue dans leur chair. Le retournement de doctrine a été complet.

Il faut mesurer ce qu'a représenté pour les Verts l'acceptation, fût-elle transitoire, du recours prolongé au nucléaire (l'interview de la secrétaire d'Etat allemande chargée du Climat, Jennifer Morgan, au Monde portait les stigmates de cette palinodie déchirante). De même, il faut réaliser la douche froide stratégique causée par les errances de Poutine, et à laquelle répond un effort militaire de soutien à l'Ukraine très supérieur à l'effort français ; au passage, les armes allemandes reçoivent des brevets de satisfaction qui lui ouvriront des marchés d'export importants.

LIRE AUSSI : Daniel Chirot : "Poutine est un résultat indirect de la révolution communiste"

Nous avons parfaitement raison de rappeler l'Allemagne aux lois de la solidarité européenne, mais nous devrions aussi apprendre, nous-mêmes, à tirer les marrons du feu sans demander systématiquement l'adoubement européen, parce que nos intérêts stratégiques et économiques sont parfois à ce prix.

C'est que nous confondons solidarité et abandon de souveraineté. Le beau concept de "souveraineté européenne" forgé par le président Macron est mis à rude épreuve ces temps-ci. Il n'a pourtant pas forcément perdu de sa valeur opératoire si nous plaçons le curseur sur ce qui est réellement gage d'avenir commun : la souveraineté européenne n'est pas la somme de nos renoncements, mais l'addition de souverainetés admises et respectées. Le champ de ces souverainetés ayant besoin des souverainetés du voisin est immense : recherche, enseignement, culture, politique commerciale, sociale, numérique ne sont pas des lots de consolation mais des piliers qui s'agrègent naturellement autour de nos souverainetés individuelles. Nous avons besoin à cet égard d'une Allemagne maîtresse de son destin, comme l'Allemagne a besoin d'une France maîtresse du sien. Les crises sont aussi faites pour tempérer quelques idéalismes rémanents. L'épreuve de l'Histoire n'est peut-être pas la fin des illusions, mais le début de la maturité.