Selon le Public Religion Research Institute, 15% des Américains adhèrent à l'idée que "les leviers du pouvoir sont contrôlés par une cabale d'adorateurs de Satan pédophiles". Soit l'un des piliers du mouvement complotiste QAnon. De ce côté de l'Atlantique, on pourrait se rassurer en se disant qu'ils sont décidément fous ces Américains. Mais, selon une étude de la Fondation Jean-Jaurès et de Conspiracy Watch menée en 2019, 27% des personnes interrogées en France étaient "d'accord" avec l'idée que les Illuminati seraient "une organisation secrète qui cherche à manipuler la population". Selon une autre enquête de cette même fondation, 58% de nos compatriotes déclarent croire à au moins une des disciplines de parasciences, entre lignes de la main, sorcellerie, voyance, numérologie, cartomancie et astrologie. Pour cette dernière, il y a une augmentation de huit points depuis 2000...
Comment une espèce si intelligente que la nôtre peut-elle aussi être si crédule ? La question se trouve au coeur de Rationalité. Ce qu'est la pensée rationnelle et pourquoi nous en avons plus que jamais besoin (Les Arènes). Le psychologue cognitiviste canado-américain Stephen Pinker y livre un vibrant plaidoyer pour la raison à une époque qui ne jure que par la subjectivité. "La rationalité, c'est pas cool" note ce professeur à Harvard, soulignant que dans la culture populaire, de la "grosse tête" au "nerd", les personnages cérébraux n'ont pas forcément bonne presse. Et encore, il ignorait la sortie de la star de la primaire écologiste, Sandrine Rousseau, qui a assuré que "le monde crève de trop de rationalité, de décisions prises par des ingénieurs"... Pourtant, la rationalité est un trésor qui, selon Pinker, a permis à l'humanité de réaliser ses plus grands progrès matériaux comme moraux.
Chevelure bouclée trahissant son goût pour le rock des années 1970, l'universitaire est l'un des intellectuels les plus influents au monde. Bill Gates porte ses ouvrages au pinacle. Ngram Viewer, l'application de Google que Pinker a aidée à développer, le situe derrière l'auteur de Sapiens Yuval Noah Harari, mais devant le biologiste Richard Dawkins ou le linguiste Noam Chomsky, deux de ses influences. Steven Pinker aime prendre à contrepied des idéologies en vogue. En 2002, The Blank Slate (traduit en français par "Comprendre la nature humaine") s'inquiétait déjà de la tendance, dans les sciences humaines, à nier la réalité de la nature humaine, n'y voyant qu'une "page blanche" façonnée par la société. Vingt ans plus tard, à l'ère du wokisme, des notions biologiques comme les différences sexuelles ou l'héritabilité sont contestées.
Dans les best-sellers La part d'ange en nous (2011) et Le triomphe des Lumières (2018), qui l'ont établi comme chef de file des "Nouveaux optimistes" aux côtés du médecin Hans Rosling (aujourd'hui décédé) ou de l'économiste Johan Norberg, il défend, à l'aide de nombreuses statistiques, un regard contre-intuitif sur l'état du monde : loin de ce que nous laissent entrevoir les médias ou des intellectuels trop pessimistes, les progrès sont spectaculaires, avec notamment le déclin de la violence depuis la préhistoire. Du fait de forces à long terme - monopole de la violence par les Etats, commerce, mondialisation ou féminisation - nous vivons selon lui l'ère la plus pacifique de l'histoire de notre espèce. Et la raison est l'un des moteurs de ces améliorations.
Biais cognitifs et blagues juives
Ce nouvel essai présente la rationalité comme un idéal fragile, mais accessible dans sa vie personnelle comme au niveau de la société. Pour cela, il faut déjà connaître les biais cognitifs et erreurs de raisonnement, autant d'"illusions de la nature humaine". Assortissant son travail de vulgarisation de blagues juives ou de comic strips, Pinker résume notamment le biais de confirmation ("les personnes cherchent des informations renforçant leurs croyances et évitent les autres"), le sophisme du joueur ("si on tombe six fois à la roulette sur du rouge, on pense que le tirage suivant compensera cela avec du noir, quand bien même la roulette n'a pas de mémoire") ou l'heuristique de disponibilité mis à jour par Amos Tversky et Daniel Kahneman ("les personnes évaluent les probabilités des événements et des risques en fonction de la facilité avec laquelle ils peuvent se remémorer des exemples. Aux Etats-Unis, les gens pensent ainsi que les tornades tuent plus que l'asthme, alors que cette maladie est 80 fois plus mortelle, mais ne donne pas lieu à des scènes spectaculaires").
En oubliant les probabilités a priori, nous sommes aussi mauvais en raisonnement bayésien. "La règle de Bayes peut paraître effrayante et mathématique, mais c'est en fait très simple. La grande idée du révérend Thomas Bayes, c'est que le degré de croyance en une hypothèse peut être quantifié sous forme de probabilité" assure Pinker. Un cas d'école du raisonnement bayésien est le diagnostic médical. Supposons que la prévalence du cancer du sein dans la population féminine soit de 1%. Supposons que la sensibilité d'un test de dépistage de ce cancer (son taux de vrais positifs) soit de 90%. Et que son taux de faux positifs est de 9%. Si une femme obtient un résultat positif, quelle est la probabilité qu'elle soit atteinte de la maladie ? Même les médecins se trompent, et répondent en majorité 90%, alors que la réponse correcte, selon la règle de Bayes, est 9%. "Nous oublions que cette maladie est assez rare, et qu'il y a 90% de chances que cette femme ne l'ait pas" précise le psychologue.
C'est pourquoi il est raisonnable d'être sceptique face à des miracles, à l'astrologie ou à l'homéopathie, même lorsque des témoins prétendent détenir des preuves : a priori, les probabilités que les lois de l'univers, telles que nous les comprenons, soient fausses sont quand même nettement plus basses que celles qu'un quidam se trompe. Comme l'a résumé l'astronome Carl Sagan : "Les affirmations extraordinaires nécessitent des preuves extraordinaires".
"Chimères tarabiscotées"
Emblème le plus inquiétant de l'actuelle "pandémie de balivernes", Donald Trump a pu énoncer pas moins de 30 000 mensonges durant son mandat, tout en restant adoubé par environ 40% des Américains. Steven Pinker refuse de rejeter toute la faute sur les réseaux sociaux. Il rappelle que la popularité des théories du complot dans les courriers des lecteurs des principaux journaux américains est constante depuis 1890. Notre penchant pour les "chimères tarabiscotées" est ancré dans notre nature, bien avant les algorithmes. Selon lui, il faut surtout avoir conscience du biais de partialité développé par le chercheur Dan Kahan : tels les supporteurs d'une équipe de football voient davantage les fautes commises par l'équipe adverse, les humains détournent leur jugement afin de le mettre au service d'un camp politique. Moins qu'une ère de post-vérité, nous vivons ainsi plus un accroissement de la partialité, chaque camp, à gauche ou à droite, croyant en une vérité, mais totalement distincte.
Ce combat pour l'ouverture d'esprit amène Steven Pinker à ferrailler contre la droite trumpiste et identitaire, mais aussi contre la gauche woke. L'universitaire critique le postmodernisme et le relativisme en vogue sur les campus, qui présente la science "occidentale" comme une simple construction sociale au service de groupes "dominants". Il déplore une "étouffante monoculture universitaire de gauche" punissant ceux qui remettent en question les dogmes en vogue sur la race, le genre ou la biologie, alors que l'université devrait être un lieu privilégié pour la pensée critique. "Steven Pinker est l'un des penseurs importants de notre temps. Il a eu le courage, dans un contexte politique compliqué, de renvoyer la gauche et la droite à leurs compulsions idéologiques. La première pour son attachement à la pensée religieuse et la seconde pour son déni trop fréquent de la nature humaine", témoigne le sociologue Gérald Bronner, un de ses admirateurs.
Ciblé par la cancel culture
Mais ce combat ne va pas sans coups. En 2020, le psychologue a fait l'objet d'une pétition, principalement signée par des étudiants et post-doctorants, qui dénonçait une "tendance à étouffer les voix des personnes souffrant de violences raciales ou sexistes". Le chercheur n'avait pourtant fait que rappeler une évidence : abolir la police, comme l'ont réclamé des militants après le meurtre de George Floyd, ne ferait qu'aggraver les violences. La pétition a heureusement fait "pschitt". "Cela ne m'a pas touché, parce que j'ai une certaine notoriété. Mais la cancel culture érode toute la confiance dans l'écosystème universitaire" déplore Steven Pinker, qui cite le cas ubuesque de Greg Patton, professeur à l'Université de Californie, suspendu pour avoir mentionné l'équivalent du "euh" en chinois ("neige"), que certains étudiants ont jugé trop proche du mot "nègre".
Pourtant, avec Pinker, c'est toujours la garantie de ne pas désespérer de notre espèce. Le psychologue éreinte le "lieu commun" qui consiste à dépeindre nos congénères comme étant désespérément irrationnels, plus proches d'Homer Simpson que du Mr. Spock de Star Trek. "C'est bien nous qui avons établi les règles des probabilités ou de la logique. Ce ne sont pas des extraterrestres ou des dieux qui nous les ont offertes. Nous pouvons ainsi tous, je le pense, apprendre quelques règles essentielles". Au niveau individuel, tout comme les citoyens doivent maîtriser l'écriture et les bases de l'histoire, le psychologue plaide pour que l'école transmette les outils intellectuels d'un raisonnement solide. Mais les médias pourraient aussi accorder une plus grande place aux statistiques, précisant par exemple, à chaque attaque de requin, la rareté du phénomène.
Au niveau collectif, il s'agit plus que jamais de défendre les institutions, comme la science ou la démocratie libérale, qui, en agrégeant les connaissances tout en organisant des vrais espaces de débat, ont permis que nous soyons "collectivement plus rationnels que nous ne le sommes individuellement". N'oublions pas, plaide Pinker, que sur le temps long, "l'arc de la connaissance penche vers la rationalité". Peu de personnes croient aujourd'hui aux saignées, aux sacrifices d'animaux, aux miasmes ou au droit divin des rois. Qui sait, dans quelques années, les puces dans les vaccins, QAnon, l'homéopathie, le climato-scepticisme ou les horoscopes ne seront plus qu'un vague souvenir.
Rationalité, par Steven Pinker (trad. Peggy Sastre). Les Arènes, 401 p., 23,90 ¤.
