Aux Etats-Unis, le parti républicain a décidé de faire de la théorie critique de la race sa nouvelle bête noire, et la liberté académique risque d'en souffrir. Jusqu'à récemment, la théorie critique de la race était pratiquement inconnue au-delà des frontières du monde universitaire. Mais aujourd'hui, en particulier aux Etats-Unis, elle a largement dépassé ses origines dans le domaine juridique pour envahir des disciplines allant des sciences humaines aux sciences dures, tout en gagnant du terrain dans la société en général. La littérature sur le sujet est vaste et variée, mais, d'une manière générale, la théorie critique de la race fait de cette dernière une catégorie socialement construite, statue de l'omniprésence du racisme, pose que les hiérarchies raciales sont des caractéristiques courantes de la vie contemporaine et que l'expérience du racisme est mieux comprise par les membres des groupes opprimés.
A la suite du meurtre de George Floyd à l'été 2020, et de la flambée d'activisme politique qui lui a succédé, la théorie critique de la race a alimenté les arguments de militants et d'intellectuels, et les profanes ont souvent été invités à se documenter à son sujet.
Sans surprise, les critiques n'ont pas toujours apprécié ce qu'ils ont lu. En outre, comme formule, la "théorie critique de la race" est rapidement devenue un élément de langage politique à la mode, susceptible de mobiliser l'opposition comme le soutien aux militants noirs. Ces derniers mois, les références à la théorie critique de la race ont explosé dans les médias conservateurs et dans les messages postés par le parti républicain sur les réseaux sociaux.
De façon peut-être inévitable, les militants de droite et les politiciens républicains ont rapidement tourné leur attention vers les écoles. Dans tous les Etats américains, des législateurs républicains ont présenté des projets de loi visant à limiter l'enseignement de la théorie critique de la race. Certains ont déjà été adoptés. Des projets sont axés sur les écoles primaires et secondaires publiques, où le gouvernement fixe déjà le programme et détermine les normes éducatives. D'autres visent également les universités, jouissant traditionnellement d'une bien plus grande autonomie.
Cibles faciles pour les conservateurs
Les raisons ne manquent pas de regarder avec scepticisme la théorie critique de la race et de se préoccuper des excès que les conservateurs lui attribuent fréquemment. Une bataille idéologique se joue sur l'avenir de la démocratie libérale et du capitalisme, ce qui inclut les formes vulgaires comme savantes de la théorie critique de la race. Dans le même temps, les citoyens ordinaires sont eux aussi contaminés par ce que colportent les entrepreneurs racialistes et autres charlatans de la diversité, de l'équité et de l'inclusion et cherchent des moyens de riposter. Des politiciens et des activistes sagaces tireront profit de leurs griefs.
Malheureusement, les universités sont devenues une cible facile pour les conservateurs américains. Ces derniers se sont souvent plaints de la transformation du monde universitaire en monoculture gauchiste, mais ces dernières années, ils en sont venus à croire les universités activement nuisibles à la société. Rien de surprenant à ce que de telles attitudes aient tendance à se traduire en politiques publiques. Les républicains sont de plus en plus téméraires lorsqu'il s'agit d'interférer avec la gouvernance des universités et de s'attaquer à leurs financements.
La récente vague de mesures législatives prises par les Etats a déjà eu des conséquences pour les universités publiques américaines, qui dépendent des financements publics et sont soumises à une réglementation plus étendue de la part des Etats. Un collège communautaire de l'Oklahoma, où une telle loi a déjà été adoptée, a ainsi supprimé un cours sur les inégalités raciales. En Idaho, une université a suspendu ses cours sur la diversité lorsque les législateurs de l'État ont menacé de s'en prendre à son budget. Au Kansas, des demandes législatives ont poussé des administrateurs universitaires à cataloguer tous les cours relevant de la théorie critique de la race proposés dans leurs établissements.
On peut poser un regard très dubitatif sur la plupart des travaux inspirés par la théorie critique de la race (c'est mon cas) et néanmoins voir dans ce type d'ingérence législative une très mauvaise idée. Cette vague de panique que suscite de plus en plus la théorie critique de la race pousse les politiques sur une trajectoire dangereuse risquant de saper la qualité de l'enseignement supérieur américain et sa mission de recherche de la vérité.
Favoriser le débat à l'université
Un débat étroitement lié touche au rôle de la théorie critique de la race dans le système scolaire américain. Les conseils scolaires locaux et les législatures des Etats ont une autorité étendue sur les écoles, collèges et lycées publics aux Etats-Unis, et l'on est en droit de penser que les représentants de l'État devraient se préoccuper de la manière dont la race est représentée et discutée avec les élèves, afin de s'assurer que les établissements publics fournissent une éducation civique dénuée de discriminations.
La plupart des projets de loi débattus portent sur l'enseignement primaire et secondaire, mais certains englobent également le système universitaire. Mais il y a un monde entre un cours d'éducation civique de maternelle et le cursus d'une fac. Les professeurs d'université attendent des étudiants qu'ils soient capables de se confronter à des idées avec lesquelles ils ne sont pas d'accord, y compris lorsqu'elles sont difficiles, impopulaires, offensantes, immorales et même antidémocratiques et illibérales. Les lectures obligatoires que j'assigne dans mes propres cours comportent des écrits de socialistes, d'anarchistes et de suprémacistes blancs. Je n'espère pas voir mes étudiants adopter ces idées, mais j'attends effectivement d'eux qu'ils les comprennent.
Les conservateurs se plaignent souvent d'une tentative d'exclusion de leurs idées par les universités. Le seul fondement valable de ces plaintes est que les universités doivent favoriser un environnement intellectuel diversifié dans lequel un large éventail d'idées sérieuses peut être entendu et débattu. Tenter d'exclure des idées simplement parce que nous ne sommes pas d'accord avec elles est contraire à l'objectif de l'enseignement supérieur. Il est bien contradictoire de regretter que l'intellectuel conservateur Charles Murray ait été empêché de s'adresser à des étudiants, tout en exigeant que des professeurs d'université n'inscrivent pas dans leurs programmes Kimberlé Crenshaw, l'une des plus éminentes représentantes de la théorie critique de la race.
La qualité de la littérature en théorie critique de la race varie du tout au tout. On y trouve de l'authentiquement perspicace et important, mais aussi des mondanités obscurantistes et de la bêtise crasse, mais si ce corpus a gagné en influence dans les cercles académiques, c'est aussi parce que certains de ses travaux ont un réel mérite. Ceux qui veulent simplement rejeter la théorie critique de la race dans son intégralité en la considérant comme un monceau de balivernes prennent leurs désirs pour la réalité.
Il se peut qu'une grande partie des enseignements censurés par les nouvelles lois soit de piètre valeur. Mais, de fait, la plupart des soutiens de ces lois ont une piètre connaissance de la théorie critique de la race, et sont encore moins au fait des nuances et des mérites relatifs de certaines contributions de ce champ de recherche. La discussion politique est moins informée par une réelle confrontation avec des travaux universitaires sérieux que par des rumeurs sur ce qui se passe dans les entreprises dans les stages et les formations à la diversité, mais aussi par ce que des vulgarisateurs et des propagandistes comme Robin DiAngelo et Howard Ross mettent sur le marché. Lorsque des professeurs et des universités annulent des cours entiers traitant du sujet de la race afin d'éviter de soulever l'ire de politiques, la mission éducative de l'université risque d'en pâtir. Il n'y a aucune raison de penser que des politiques puissent évaluer quels travaux méritent d'être discutés sur un campus universitaire.
Attaquer le problème à la hache alors qu'il mérite un scalpel
Chez les représentants de la droite politique, on est souvent d'accord pour dire qu'un ensemble vaguement défini de pseudo-intellectuels égare la jeune génération depuis sa tour d'ivoire. Que le gros méchant soit le marxisme, le postmodernisme, le multiculturalisme, le marxisme culturel ou la théorie critique de la race, l'épouvantail n'a souvent aucun rapport avec son homonyme universitaire. Ces étiquettes politiques fonctionnent mieux si elles sont mal définies et protéiformes, et si elles font appel aux inquiétudes populaires - mais elles décrivent rarement avec précision une école de pensée influente. Si le jeu politique a peut-être commencé comme une réaction à une certaine réalité des campus universitaires américains, il finit souvent par dénoncer quelque chose de très différent.
Si nous nous réclamons de tels slogans politiques pour censurer des oeuvres dans le programme universitaire, nous ne ferons qu'empirer les choses. Par exemple, si le corps législatif devait ordonner qu'aucun marxisme n'y soit enseigné, les administrateurs d'université, peu enclins à prendre des risques, pourraient tout simplement annuler toute conférence ou tout séminaire portant sur les classes, le matérialisme économique, les étapes du capitalisme ou la justice sociale.
Au mieux, le langage juridique déployé pour éradiquer la théorie critique de la race est imprécis. Dans l'Oklahoma, par exemple, la loi interdit aux enseignants des établissements publics d'intégrer "dans un cours" le "concept" selon lequel une race serait intrinsèquement supérieure à une autre, qu'un individu porterait "en vertu de sa race" la responsabilité d'actions passées, que des individus devraient se sentir "mal à l'aise" ou "coupables" en raison de leur couleur de peau, ou voulant que "des caractéristiques telles que l'éthique professionnelle" aient été "créées par les membres d'une race particulière pour opprimer les membres d'une autre". En Caroline du Nord, un projet de loi pourrait interdire l'inclusion dans un contexte pouvant donner l'apparence d'une approbation de notions comme celle voulant que les individus devraient ressentir un malaise du fait de leur race. Le procureur général républicain du Montana a déclaré inconstitutionnelle et illégale l'utilisation de "contenus indiquant qu'une race est intrinsèquement supérieure ou inférieure à une autre", ou laissant entendre que "les membres d'une race particulière [...] représentent des dangers spécifiques pour les autres individus" ou que des individus devraient "se sentir mal à l'aise" en raison de leur race.
La rhétorique de ces mesures emprunte largement à celle du décret de Donald Trump de septembre 2020 visant à interdire au sein du gouvernement fédéral et des entités recevant des subventions fédérales les "idéologies destructrices" profondément "anti-américaines", promouvant des "stéréotypes racistes et sexistes" et "désignant des boucs-émissaires". Certaines universités ont annulé des programmations, y compris des conférences publiques, pour éviter de perdre leurs financements fédéraux. L'application du décret a rapidement été bloquée par un juge fédéral, car elle empiétait sur les droits des entrepreneurs fédéraux et des bénéficiaires de subventions relatifs à la liberté d'expression, et le décret dans son ensemble a ensuite été révoqué par le président Biden.
Il serait possible d'interpréter ces mesures législatives de manière très étroite. Elles pourraient être limitées à l'interdiction de la participation obligatoire au genre de "formations" sur la diversité exploitant des formes laïques de confession et d'autoflagellation, désormais bien trop courantes sur les lieux de travail aux quatre coins du pays. Elles pourraient aussi se limiter à interdire les discours politiques imposés sous couvert de déclarations antiracistes ou à empêcher les institutions gouvernementales d'entériner les hiérarchies raciales et d'envoyer le message que certains Américains seraient des citoyens de seconde zone. Si des professeurs d'université endoctrinent plutôt qu'ils n'enseignent, il est possible de s'attaquer à ce type de comportement, quel que soit le contenu de l'endoctrinement. Si des universités désavantagent les étudiants sur la base de leur race, il est possible d'y remédier grâce aux lois existantes sur les droits civiques.
Sauf que les nouvelles lois n'ont pas été rédigées avec soin. Les administrateurs d'université ne vont pas risquer leur budget institutionnel en priant pour qu'elles soient interprétées avec parcimonie et non pas au tractopelle. Des programmes d'enseignement seront censurés. Des cours seront annulés. Des orateurs publics seront désinvités. Difficile de ne pas se dire qu'une telle paralysie tient justement de l'effet recherché.
Depuis longtemps, la gauche universitaire affirme que la simple présence sur un campus universitaire d'un intervenant aux idées désagréables équivaut à une approbation institutionnelle de ces idées, et que le malaise d'un étudiant face aux idées exprimées sur un campus compromet l'égalité des chances en matière d'éducation. Ce n'était qu'une question de temps avant que la droite politique n'exploite ces arguments à ses propres fins. Soit l'université est un havre de liberté pour la recherche intellectuelle et l'expression d'idées controversées et difficiles, soit elle est un "safe space" dans lequel les étudiants doivent être protégés d'idées susceptibles de les mettre mal à l'aise. Peut-être que les législateurs républicains sont hypocrites en récupérant le modèle du "safe space" quand il est question de théorie critique de la race, mais les universités ont été les premières à piétiner leurs principes les plus élémentaires.
Etouffoir pour la liberté intellectuelle
Au bout du compte, quelqu'un doit décider quelles idées méritent d'être discutées sur un campus universitaire. Au coeur du principe de la liberté académique se trouve l'idée que les universitaires, experts en la matière, sont ceux qui devraient prendre ces décisions. Ce sont eux qui élaborent les programmes, préparent les cours, orientent les discussions, évaluent les travaux des étudiants, décident quelles recherches méritent d'être publiées et embauchent d'autres professeurs. Ils ne prennent peut-être pas toujours les bonnes décisions. Mais la préservation et l'avancement de la connaissance humaine sont les mieux accomplis quand ces décisions académiques sont prises par des universitaires.
Pour les politiciens, il est toujours tentant de remettre en question ces décisions. Ce sont les contribuables qui paient pour les universités publiques (et les anciens élèves et les donateurs pour les universités privées). Les professeurs ont beau affirmer que la libre recherche intellectuelle profite en définitive à la société dans son ensemble, les contributions d'une activité intellectuelle spécifique ne tombent pas toujours sous le sens. Lorsque des universitaires contrarient de puissants intérêts ou tournent en dérision les valeurs d'une communauté, il n'est pas rare que des politiques veuillent les mettre au pas.
Cela n'aide pas lorsque le monde universitaire lui-même devient politiquement et idéologiquement partisan. Les universités renonçant à tout intérêt pour le développement d'un environnement intellectuel diversifié ne doivent pas s'étonner de perdre leur crédibilité auprès du public. Les professeurs qui se voient comme des militants politiques seront traités comme tels par leurs adversaires politiques. Les universités qui tolèrent la déprogrammation des idées conservatrices verront des conservateurs par trop désireux d'interférer dans leur programmation.
La liberté académique fonctionne lorsqu'elle est un principe véritablement universel, ancré dans la valeur érudite du libre examen. Les universités sapent ce principe lorsqu'elles ne parviennent pas à se montrer à la hauteur de leurs propres idéaux, mais les politiciens détruisent ces idéaux lorsqu'ils cherchent à dicter quels concepts peuvent être enseignés sur les campus. Les politiques n'aiment peut-être pas toujours les idées qui émergent des universités, mais la poursuite intrépide de la vérité n'aboutit pas toujours à des idées agréables.
Une bonne université devrait être un lieu où des "concepts clivants" sont librement discutés. Si les idées qui en émergent sont erronées, nous progressons en les examinant de manière critique et en les réfutant, et non en tentant de les censurer. Les efforts malavisés des législateurs pour exclure des campus les idées qu'ils n'aiment sont un étouffoir pour la liberté intellectuelle.
Cet article est initialement paru dans Areo Magazine, site d'opinion et d'analyse dirigé par Helen Pluckrose. Areo Magazine entend défendre les "valeurs libérales et humanistes", comme la liberté d'expression ou la raison. Keith E. Whittington enseigne la politique à Princeton et dirige l'Academic Freedom Alliance. Il est l'auteur de "Speak Freely: Why Universities Must Defend Free Speech" et, plus récemment, de "Repugnant Laws: Judicial Review of Acts of Congress from the Founding to the Présent".
